
La première fois, c’était au printemps 2001, au téléphone, dans les bureaux de la RPM : nous avions reçu le mini-album de ce gars dont le nom nous disait bien quelque chose sans savoir où nous l’avions croisé – le principal intéressé nous a rafraichi la mémoire en racontant ses excès avec Longpigs : les sept chansons avaient un gout d’avant, à l’instar d’une pochette au charme suranné et de cette voix à la gravité rassurante. L’homme n’allait pas chômer, en réalisant quelques mois plus tard un premier album aussi magnifique que son titre pouvait le laisser présager, Late Night Final. Nous nous sommes dits alors qu’avec Richard Hawley, ce serait pour la vie – et entre nous, nous n’avions pas vraiment tort. Nous avons alors souvent croisé sa route, comme pour cette interview croisée avec son ami Jarvis Cocker, attablés dans un PMU de la rue Amelot, quelques heures avant que les deux acolytes ne passent des disques dans la cave du légendaire Espace Couleur…
Il y eut aussi huit ans plus tard, à la sortie, de l’album noir Truelove’s Gutter une Sans Piles Session au Truskel et quelques interprétations sans fard, de celles qui forcent l’admiration et le silence… Sans oublier, deux ans plus tôt, une longue discussion dans les salons d’un hôtel parisien pour fêter la sortie de Lady’s Bridge, qui allait valoir une nouvelle couve à son auteur alors que l’été 2007 touchait à sa fin. C’était il y a 19 ans. Et la rencontre s’était à peu près déroulée comme ça.
Ils sont rares, les artistes de la trempe d’un Richard Hawley. Révélé sur le tard, après avoir trop longtemps joué les hommes de l’ombre, il a marqué de son empreinte ce début de troisième Millénaire. Incunable romantique, mélomane jusqu’au bout des ongles, ce songwriter d’exception marche irrémédiablement sur les traces de ces héros, Dion et Scott Walker en tête. À l’aune d’un cinquième album à l’élégance grisante, Lady’s Bridge, le guitariste magique devenu crooner magnifique parle, entre deux gorgées et quelques ronds de fumée, de ses amis et de la mort, de sa famille et de sa fortune, de sa ville chérie et d’un pays parfois honni.

“S’il vous plaît, une autre bière”, marmonne-t-il dans un français hésitant au serveur tiré à quatre épingles, avant de se tourner vers moi et de poursuivre dans sa langue maternelle. “Incroyable, je n’ai jamais vu de telles bouteilles, on dirait des flacons de parfum… D’ailleurs, ça a un goût de parfum”. Un sourire facétieux lui éclaire le visage. Confortablement assis dans l’un des salons fastueux d’un hôtel parisien, situé non loin de la place de la Concorde, Richard Hawley achève une mini-tournée promotionnelle sur le Vieux Continent, à l’occasion de la sortie de son cinquième album (déjà…), Lady’s Bridge. Alors, il se laisse aller, tout en éprouvant le besoin de se justifier. “Je suis resté sobre pendant trois jours !”, lance-t-il sur un ton qui laisse poindre une certaine autosatisfaction. “Ce soir, j’ai fini le boulot, alors, je peux bien picoler un peu. Tu me diras, j’aurai peut-être dû faire l’inverse : j’aurais pu m’arsouiller sans que ma femme me voie… Mais non, j’attends de la retrouver pour me saouler. Je sens qu’elle va être ravie !”, assène-t-il en guise de conclusion, l’air un peu contrarié. Puis, il se met à rigoler à gorge déployée. Comme bon nombre de ses compatriotes du nord de l’Angleterre, l’homme manie à l’envi un humour corrosif, bien souvent accompagné d’une pointe d’ironie absurde. “L’an dernier, dans un avion aux États-Unis, je suis tombé sur un article qui exposait tous les méfaits de l’alcool. J’ai quand même des responsabilités, une famille à charge, aussi ai-je pris la décision qui s’imposait : j’ai arrêté de lire des magazines !” Et un nouvel éclat de rire d’envahir la pièce.
Les cheveux enduits de gomina pour mieux sculpter cette banane en passe de devenir légendaire, chemise texane, jeans empesés et bottes rutilantes aux pieds – qu’il a dû s’offrir lors d’une tournée au pays de l’oncle Sam –, il est pourtant loin de ressembler à l’un de ses compatriotes bon teints. À l’instar de sa musique, Richard Hawley transpire l’Amérique. Celles des Raisins De La Colère ou des Souris Et Des Hommes plutôt que celle de Malibu. Pourtant, tout à son aise lorsqu’il s’agit de cultiver les paradoxes, il reste irrémédiablement lié à sa ville natale, Sheffield, qu’il ne quitterait pour rien au monde. Au contraire de certains de ses copains. L’an dernier, il a accepté de jouer sur le premier album solo de son alter ego et comparse Jarvis Cocker à l’unique condition que ce dernier revienne enregistrer dans cette cité pas très gaie, à laquelle Richard a rendu hommage en intitulant son album précédent Cole’s Corner, d’après le nom de l’endroit où les couples avaient l’habitude de se donner rendez-vous. Pour commencer une idylle dont personne n’aurait su savoir jusqu’où elle les mènerait. “Tu sais quoi, il n’y a pas longtemps, le conseil municipal m’a demandé l’autorisation de graver sur le trottoir de Cole’s Corner les paroles de la chanson. Et bien, j’ai refusé. Parce que l’endroit s’en serait trouvé modifier, et je n’ai pas envie de ça ! En fait, je l’ai déjà un peu transformé en écrivant ce morceau… Sincèrement, j’étais à mille lieues d’imaginer que le disque aurait un tel succès en Grande-Bretagne ; ni moi, ni personne de mon entourage, aussi bien professionnel que familial, ne s’y attendait !” Il boit une nouvelle gorgée de bière, qui lui soutire une drôle de grimace. “Tu devrais essayer, c’est une véritable expérience cette boisson : je te jure qu’elle a un goût de shampoing !”
“Appelez la Police : Richard Hawley vient d’être victime d’un vol !” Tels sont les premiers mots qu’ont prononcés les vauriens d’Arctic Monkeys en recevant, il y a un an tout juste, le prestigieux Mercury Prize, distinction pour laquelle ils étaient en compétition avec leur aîné et concitoyen. C’est dire le respect que Richard impose à ses pairs. Un respect lié à son humilité naturelle, à sa gentillesse spontanée. Et bien évidemment, à son talent singulier. Oui, c’est vrai : tout le monde a été surpris par la réussite commerciale de Cole’s Corner. Et Richard le premier, lui qui, à l’orée du nouveau millénaire, s’était enfin résolu à chanter, presque contraint et forcé, faute de trouver la voix adéquate pour interpréter ses ballades à haute teneur mélancolique. Mais, la trentaine déjà bien entamée, l’homme était loin d’être un débutant. Les arcanes du music business – “plus jamais je ne signerai sur une major”, répétait-il inlassablement à la sortie de Late Night Final (2001) – n’avaient déjà plus aucun secret pour lui. Ses premiers pas scéniques, il les avait faits à l’âge de 14 ans pour accompagner à la guitare des amis de son père, qui jouaient dans les clubs et les pubs de la région des classiques de rockabilly. Quelque temps plus tard, encore adolescent au sein de Treebound Story, il goûtait aux prémices de la notoriété, en étant invité par le regretté John Peel à enregistrer l’une de ses légendaires sessions. Et puis, il y eut l’épisode Longpigs, amorcé peu avant le mitan des nineties. De tournées marathons en dépravations extravagantes, le musicien, alors récent papa d’une petite fille, multipliait les excès sur la route, goûte au mode de vie rock’n’roll jusqu’à en éculer le moindre cliché, mais le groupe restait confiné à l’antichambre du succès. La formation finit, grand bien lui en a pris, par jeter l’éponge… Hawley est presque un rescapé lorsqu’il rejoint à leur demande ses amis de Pulp – “Steve MacKey est mon plus vieux copain, on vient du même quartier” – dans un rôle de l’ombre qui lui sied alors à merveille pour recouvrer ses esprits et sa santé mentale. En fait, c’est le leader de ces derniers, Jarvis Cocker – encore lui –, qui finira par le convaincre de se jeter définitivement à l’eau. Richard a fêté ses 34 printemps lorsque Setanta réalise son premier disque, un mini-LP porté par une musique au charme crépusculaire. Et son auteur d’éprouver une drôle de sensation en s’apercevant à un âge si tardif qu’il est “bel et bien capable d’écrire des chansons et de les interpréter. Je suppose que j’ai eu à peu près la même sensation que si je m’étais rendu compte que je pouvais marcher, alors que personne n’avait daigné me le dire avant !” Depuis, pas mal d’eau a coulé sous les ponts de Sheffield. Richard a continué d’accompagner Pulp jusqu’à la séparation du groupe en queue-de-poisson en l’an 2003. Il s’est chargé de produire des confrères, que ce soit la mésestimée A Girl Called Eddy ou les rockers de Hoggboy. Il s’est retrouvé à jouer sur un disque de l’un de ses modèles, Scott Walker – “C’est LE maître, non ? Il a construit une œuvre monumentale, trop belle pour être vraie”. Et, sonnez trompettes, résonnez musettes, lui, ce fan invétéré de Lee Hazlewood, a même co-écrit deux chansons pour Nancy Sinatra – “Elle est tellement géniale qu’elle pourrait être originaire de Sheffield !” Entre tous ces rendez-vous, et lorsqu’il ne traînait pas ses guêtres sur les routes du Globe, il a su prendre le temps d’enregistrer trois autres albums, comme autant de fiers ambassadeurs d’un romantisme suranné, gavés de complaintes belles à chialer et taillées pour l’éternité. “À la maison, c’est surtout mon plus jeune fils, Danny, qui écoute mes disques. En général, il s’endort après la troisième chanson ! Je suis assez indulgent avec ces albums parce que, si jamais j’ai un reproche à leur faire, je sais que ce n’est pas de la faute de la musique, mais uniquement de la mienne, de l’état d’esprit dans lequel je me trouvais au moment de l’enregistrement. J’aime bien la naïveté qui se dégage de certains morceaux, empreints d’une innocence que j’ai forcément perdue…” Il marque une pause, un sourire figé aux lèvres. Depuis son arrivée sur le label Mute et le susmentionné succès d’un Cole’s Corner passé à la postérité, l’homme a changé de statut. Celui que les médias ont fini par baptiser, en fonction des goûts et des couleurs, l’Elvis ou le Johnny Cash du Nord – rien que ça – est désormais attendu au tournant. Ce dont, mais on s’en doutait déjà, se contrefout le principal intéressé, uniquement guidé par cette passion inusable qu’il voue à la musique. Une passion que lui a insufflée son père, Dave, ouvrier de jour et rocker le soir, lorsqu’il troquait le bleu de chauffe contre une paire de jeans pour accompagner – à la guitare, bien sûr – les stars du rhythm’n’blues, comme Muddy Waters ou John Lee Hooker, en représentation dans la région. “À l’époque, ces gens-là ne se déplaçaient jamais avec leurs groupes. Alors, ils se produisaient avec des types du coin qui connaissaient tous les classiques”. Il s’allume une cigarette. Et, comme toujours, en propose une à son interlocuteur.

Richard Hawley n’était pas censé enregistrer aussi rapidement la suite de ses aventures discographiques. Loin de là. Lui-même l’avait laissé entendre… Il avait envie de faire un break d’un an, peut-être deux, histoire de ne pas se laisser prendre dans une spirale dont il sait trop bien qu’elle peut s’avérer infernale. Alors, au terme d’une ultime tournée britannique à la toute fin de l’année 2006, l’homme s’apprêtait à prendre quelque recul, goûter à des vacances méritées, profiter pleinement de sa famille, de ses amis. Mais chassez le naturel… “Tu parles, au bout de quelques jours, je ne pensais plus qu’à mes chansons. Que veux-tu, c’est plus fort que moi. Au fil des ans, j’ai réussi à me débarrasser de toutes mes addictions, sauf de celle de la musique. C’est la dernière que je pratique encore, mais je suis vraiment accro”, confesse-t-il avant de marquer une pause, comme pour mieux réfléchir. “Attends, il me reste également la cigarette et l’alcool !” Et il se marre comme un bossu, puis poursuit le plus sérieusement du monde : “J’ai tout bonnement senti qu’il fallait que je m’y remette. Je me suis rendu compte que j’avais entassé un paquet de cassettes depuis Cole’s Corner. Comme je n’avais pas arrêté, entre les collaborations et les tournées, je ne m’étais même pas rendu compte que, depuis le début de l’enregistrement de mon disque précédent, il s’était écoulé trois ans ! Autant dire une éternité pour moi : jamais je n’avais connu un tel écart entre deux albums. Certes, comme me l’a fait très justement remarquer le boss de Mute, Daniel Miller, c’est plutôt un bon signe : ça veut dire que les choses ne marchent pas trop mal pour moi. Très bien… Mais je m’en fous : il me faut ma dose de chansons !” Alors, dès le début de l’année, “le 3 janvier, très exactement”, il retrouve le chemin de ses studios fétiches, Yellow Arch, nichés dans un immeuble anciennement délabré du quartier de Neepsend, qu’il a contribué à restaurer avec des amis, il y a de cela quatre ans. À sa disposition, il a quarante et quelque morceaux. Mais ça ne lui suffit pas. Richard Hawley est insatiable : plus, il lui faut toujours plus. De mélodies, de refrains, de couplets… “À chaque fois, c’est la même histoire. Je laisse mes maquettes de côté, et je bosse avec mes musiciens sur des idées nouvelles. J’adore travailler sous pression, je déteste le confort. Je dois être fou, d’autant plus qu’au final, la plupart des titres que j’ai enregistrés sur mes cassettes, et bien, restent sur ces cassettes ! Tu me diras, c’est rassurant : si un jour je suis en panne d’inspiration, je n’aurais pas trop loin où chercher !”, explique-t-il, goguenard, avant de revenir à nos affaires. “Je hais le procédé de l’enregistrement tel qu’on le conçoit aujourd’hui… Je résume : tu composes un morceau, tu le répètes avec ton groupe, puis tu le montres à un producteur qui le décortique pendant trois semaines, et enfin, quand il n’y a plus aucune inspiration, ni spontanéité, tu l’enregistres… Mais pendant tout ce fichu temps, moi, je préfère m’entraîner pour devenir un excellent joueur de billard ou de babyfoot. Ou un putain de champion de la boisson ! Tous mes disques sont régis par un même principe : la capture d’un moment précis. L’espace d’un instant, il se produit une étincelle et c’est elle que je veux arriver à attraper. Sur chaque chanson”. Dans cette quête où les frustrations l’emportent souvent sur les satisfactions, il peut compter sur le guitariste Shez Sheridan et sur le claviériste Jon Trier, rejoints depuis peu par le batteur Dean Beresford, au sujet duquel Richard tient à préciser d’emblée, avant même d’avoir souligné son jeu exceptionnel, qu’il est “le premier musicien avec lequel je travaille en groupe qui ne soit pas de Sheffield. Il vient de Birmingham. Alors je peux te dire qu’en studio, on s’en donne à cœur joie à son sujet !” Et puis, il y a surtout Colin Elliot, bassiste, arrangeur et co-producteur de tous ses disques à ce jour. Le chanteur n’en fait pas de mystère, bien au contraire : sans cet homme, ses chansons ne revêtiraient peut-être pas exactement les mêmes atours. Plusieurs fois, il insiste sur le rôle déterminant que son acolyte a tenu sur le nouvel album. Et pourtant… “Mis à part le fait que nous soyons tous deux multi-instrumentistes, nous sommes vraiment opposés. Avant de travailler avec moi, il n’avait jamais fait ce genre de boulot. Lui, il est allé au conservatoire et moi, je suis la petite frappe qui a appris sur le tas. C’est marrant car, sur le papier, notre association aurait dû aller droit dans le mur. Je pourrais sans doute bosser sans lui mais je ne préfère pas… Je ne sais pas, moi : tu imagines Carl Perkins sans Sam Phillips ?! Bon d’accord, les gens attendent peut-être de moi que je sois à la fois Carl ET Sam… Mais c’est encore au dessus de mes forces, on verra plus tard !”
De cette belle complicité est donc née Lady’s Bridge. Magnificence de l’écriture, beauté des mélodies, classicisme de chansons que l’on a l’impression de connaître sur le bout des doigts. Il y a chez Richard Hawley cette indicible faculté de rendre le singulier universel. Une écoute furtive pourrait laisser à penser que cette œuvre reprend les choses là où Cole’s Corner les avait laissées. Ce dont on se contenterait volontiers. Mais ce cinquième album est un peu plus que cela. Car l’homme a élargi sa palette sonore. Entre la ballade spectorienne Valentine – et ses cascades de cordes – et la ténébreuse complainte walkerienne The Sun Refused To Shine, il donne une sacrée leçon de Teddy Boy illustré à l’expatrié Morrissey (Serious, I’m Looking For Someone To Find Me) et se découvre un don pour une écriture pop et flamboyante, en particulier le temps de l’entrainant Tonight The Streets Are Ours. Pourtant, derrière les chœurs cajoleurs, les violons salvateurs et un refrain d’une douceur enivrante, se cache un vrai coup de gueule. On sent le songwriter exaspéré, lui qui pourtant ne se départit jamais d’une bonne humeur euphorisante. “Ce n’est pas dans mon habitude de mélanger musique et politique… Mais je regarde les infos à la télé et je deviens dingue. En Angleterre, il existe de gros problèmes d’insécurité, liés à des bandes de gamins désœuvrés. Qui commettent des vols, des meurtres, vendent des drogues. Bien sûr, je condamne ces comportements, mais je suis ulcéré par l’attitude des politiques, qui pensent avoir trouvé la solution en imposant toute une série de mesures coercitives, en ‘marquant’ les jeunes les plus dangereux, en leur imposant des couvre-feux, en les faisant suivre à la trace par des moyens satellites. Mais ils n’ont rien résolu du tout, ces cons ! Ils sont responsables de ces quartiers délabrés d’où je suis moi-même originaire… Et si je n’avais pas eu le rock’n’roll, j’aurais peut-être fini comme la plupart de mes potes d’enfance : mort ou en prison…” Hawley s’allume nerveusement une cigarette. “On vit dans une société de consommation à outrance, ces gamins sont bombardés de pubs pour des jeux vidéos, des bagnoles rutilantes qu’ils ne pourront jamais se payer. Et comme ils appartiennent à cette même société, ils ont décidé de se servir… L’écart entre les riches et les pauvres n’a jamais été aussi important en Grande-Bretagne. Encore une fois, je ne cherche pas excuser l’attitude de ces adolescents, je dis juste qu’elle est le résultat des mesures sociales aberrantes prises depuis des décennies dans mon pays. Moi, je n’ai jamais rien volé de ma vie, enfin, si l’on excepte quelques riffs de guitares et des idées de chansons ! Mais j’ai conscience que mon époque était différente : les mines et les aciéries existaient encore, ce n’était pas Byzance, mais au moins, il existait un tissu social. Je regarde ma fille aînée qui a treize ans, et je me dis que si son père n’avait pas réussi à gagner sa vie en jouant de la guitare, elle serait bien dans la merde aujourd’hui”. Richard Hawley se risque à un sourire. Surpris lui-même de s’être emporté ainsi.
Quoi qu’il arrive, échec commercial ou ascension confirmée vers un Panthéon qui tend les bras à cet homme à la fierté assumée, Lady’s Bridge restera une œuvre à part dans sa discographie. Une œuvre liée à une absence. À une perte. Irrémédiable. Au beau milieu d’un enregistrement où il prenait encore plus de plaisir qu’à l’accoutumée, “parce qu’il régnait entre nous une connivence que je n’avais jamais ressentie avant”, son père s’est éteint. Après trois ans de lutte contre le cancer. “Les médecins lui en avaient donné pour trois mois”, explique le rejeton, pas peu fier de son paternel. Chaque jour, jusqu’au dernier, il lui a rendu visite à l’hôpital. Tout en sachant que l’inéluctable allait arriver. “Et il m’a fait lui promettre de poursuivre le disque. Il n’a pas arrêté de m’encourager. La seconde moitié a été pénible à faire. Avant sa disparition, j’avais enregistré cette chanson, Lady Solitude, où l’on retrouve cette phrase : ‘Thank this morning we could see us and say our last goodbye’. Je savais qu’il allait nous quitter d’un moment à l’autre. Ces quelques mots sont les seules références à la disparition de mon père dans le disque. Et pourtant, il mérite bien plus, il mériterait au moins un double-album. Mais ni lui, ni moi ne souhaitions que sa disparition ne plane sur Lady’s Bridge…” Mais il fallait quand même un dernier clin d’œil. Un ultime au revoir en forme d’hommage. Alors, pour la pochette, Richard Hawley a décidé de se faire photographier sur la scène du Club 60, celle-là même que son père foulait, voici une trentaine d’années, le soir tombé, une guitare à la main. Son fiston est avachi sur une chaise, l’air absent, complètement vidé, perdu dans ses pensées. Le cliché est l’œuvre de Martin Parr, cet artiste qui excelle dans l’art de dévoiler tout le charme de la banalité. “Je l’adore. Il est plus vieux que moi. Et je ne croise plus grand monde de plus âgé que moi ces derniers temps ! J’aime son travail depuis longtemps, en particulier ses premières photos de bord de mer que je trouve incroyablement brillantes. Il est si talentueux. Personne mieux que lui n’arrive à souligner la beauté de la laideur. Il sait montrer sous leur meilleur jour des choses que d’aucuns trouveraient banales, mais sans pour autant les dénaturer. Quand il prend un cliché et que je compose une chanson, je crois que nous avons un peu la même approche, en fait : nous reflétons la réalité, mais nous la voyons plus attrayante que la plupart des gens… Lorsqu’il est venu à Sheffield, il a voulu bien sûr aller dans le pire quartier de la ville, Tinsley, l’endroit le plus pollué de tous, où les murs suintent la pourriture et les arbres sont en train de crever”. Sheffield, encore et toujours au centre de la conversation. Sheffield, indissociable de Richard Hawley l’homme comme de Richard Hawley l’artiste. Sheffield, une nouvelle fois source d’inspiration pour baptiser un album. “Sauf que, contrairement à Cole’s Corner, où j’avais le titre dès le début, j’ai choisi celui de Lady’s Bridge au milieu de l’enregistrement… Au fur et à mesure que je progressais dans le disque, se dégageait cette idée de nécessité d’abandonner des choses derrière soi. Pour franchir une nouvelle étape. Même si physiquement et mentalement tu en souffres. Ce pont est le plus vieux de la ville, et il a toujours séparé les quartiers pauvres des quartiers riches. Dieu sait si je l’ai traversé… Lorsque je cherche un titre pour tenter de résumer une collection de chansons, il me semble logique d’utiliser les symboles de la ville où j’ai grandi. Il aurait été ridicule d’intituler cet album Brooklyn Bridge ! Ça ne m’appartient pas… Tandis que J’ai vécu, aimé, perdu, bu, rigolé, pleuré à Sheffield”.

L’heure tourne et Richard Hawley ne va pas tarder à retrouver SA ville, sa femme, ses trois enfants. Ses amis et son “bureau” aussi, ou plutôt ce qu’il nomme ainsi, à savoir un débit de boisson appelé Fagan. “Je commence à me faire à ce shampooing”, croit-il bon de préciser, en ouvrant une autre bouteille de bière. Aujourd’hui, il se moque de savoir si Lady’s Bridge marchera ou non sur les traces de son prédécesseur. “Ce n’est pas très important, ou plutôt, ce n’est pas le plus important”. D’autant plus qu’il aime relativiser cette récente popularité dont tout le monde lui rabat les oreilles. “En France, je n’ai pas l’impression qu’il se soit passé grand-chose, si ? En tout cas, je peux encore me balader dans les rues de votre capitale sans provoquer d’émeute. En fait, je me souviens que nous sommes venus donner un concert à Paris à la sortie de Cole’s Corner, et que le public était chaud comme de la braise. Et puis… Plus rien !” Mais l’homme n’est pas de ceux qui se plaignent. Et surtout pas de sa situation. “Ne t’inquiète pas, si ça m’arrivait, des gens de chez moi auraient tôt fait de me remettre les idées en place”. En rigolant, il évoque ses débuts au grand écran, dans le film Flick, où il interprète le rôle d’un Dj rockab’ et donne la réplique à Faye Dunaway. Mais il ne se voit point faire carrière dans le septième art, même si Shane Meadows, le réalisateur anglais le plus en vue de sa génération – auteur du saisissant This Is England – compte parmi ses fans les plus acharnés et a réalisé la vidéo de Tonight The Streets Are Ours. Richard ne s’imagine pas autrement qu’en songwriter. “J’écris des chansons depuis que je suis tout gamin, je ne vois pas pourquoi je m’arrêterai un jour. À moins que je ne perde ma voix… Et encore : tu trouves bien dans l’histoire des compositeurs sourds. D’ailleurs, en écoutant le Top 40 actuel, j’ai l’impression qu’ils sont de plus en plus nombreux !” Un nouvel éclat de rire, une dernière cigarette pour la route. Et une autre bière. “Je reviens de loin… Je ne pouvais même pas parler normalement avant l’âge de sept ans. Je suis heureux d’avoir pris un jour la décision de me mettre à chanter, heureux d’avoir pu continuer à le faire. Cette année, j’ai eu quarante ans. Je m’en faisais toute une montagne, mais en fait, ce n’est pas si terrible que ça. Je suis content de mon sort. Je n’ai pas quarante ans en rêvant d’en avoir vingt. C’est un privilège que de pouvoir être artiste et d’en vivre. Mon père était musicien lui aussi, mais pour nous nourrir, il passait surtout quatorze heures dans une aciérie, où je n’aurai même pas tenu quarante minutes. Alors oui, gagner sa vie en tentant de donner un sens à douze notes de musique est un privilège. Ce n’est pas un droit”.
Cet article a été originalement publié dans la RPM en 2007.