
De temps en temps, on évoque l’idée du copinage. Il faut revoir cette idée évidemment. On défend des gens qui écrivent pour nous par convergence d’idées et aussi pour leur talent. A partir de là, quelle micro économie va en tirer avantage ? Certainement pas nous qui sommes une association bénévole à but non lucratif depuis 8 ans. Alors voici le livre d’un des auteurs de ce site, Nicolas Kssis-Martov, qui est rentré dans ces pages avec une passion chevillée au corps pour le rock alternatif, la northern soul et tout ce qui touche de près ou de loin au reggae (sans oublier le sport, puisqu’il écrit régulièrement pour So Foot). Ceux qui n’ont pas trouvé le lien avec la pop moderne peuvent passer à autre chose. Son livre Latérale Gauche, figures du foot politique parle évidemment aussi de musique, les extraits qui suivent en sont la preuve. En ces temps d’excès de ballon rond pour tenter d’anesthésier ceux qui souffrent de la chaleur, voici quelques idées développées dans cet ouvrage, où foot et politique font souvent fier ménage.
« Tout est affaire de style pour vaincre l’adversaire. Ne jamais laisser les bonnes choses à la bourgeoisie, pour parler autrement. Bob Marley l’illustre parfaitement. Pour qu’un message politique passe, la démarche artistique doit s’avérer encore plus captivante. Pour être populaire, aimer et donner du plaisir au peuple. « Les groupes politiques sont devenus un gros mot depuis la fin de RAR [Rock against Racism], mais c’est parce qu’ils n’avaient pas compris ce qui rend une musique géniale », résumait Chris Dean des Redskins dans Sounds en 1983. « James Brown signifiait mille fois plus qu’eux. Si les gens n’écoutent pas la musique, ils n’écouteront sûrement pas les paroles. A Town Called Malice, Ghost Town, The Lunatics Have Taken Over The Asylum – c’étaient de grands titres parce qu’ils étaient populaires et qu’ils avaient quelque chose à dire. » De la sorte, étrangement, s’il fallait dénicher sur les terrains une étoile jumelle de la star du reggae – du moins contemporaine –, une personnalité identique en termes de lame de fond, de révolution culturelle dans son domaine respectif, il serait peut-être plus avisé de tourner le regard du côté de Johan Cruyff. Le Hollandais volant, qui, en basculant de l’Ajax au Barça, perdit en inspiration et en roots ce qu’il gagna en mainstream et en renommée grand public, à l’image d’un Bob Marley bien plus inspiré dans le Black Ark Studio de Lee Scratch Perry que sur le Could You Be Loved calibré pour les charts occidentaux. Toutefois, pour Bob Marley, le plus beau reflet de son reggae dans le foot se nichait au Brésil, cette si proche « Jérusalem » du foot. Un foot qui avait émerveillé l’Occident en transformant le ballon rond, objet d’exportation coloniale, en bien commun des colonisés. Il était naturellement fan de Santos, club historique et emblématique de la région de São Paulo. En 1980, il affronta Chico Buarque, l’interprète de O Que Será?, pendant un match de foot improvisé à Barra da Tijuca, quartier de Rio de Janeiro. La boucle était bouclée, d’une certaine façon. »
« (…) En Angleterre, Billy Bragg, archétype du chanteur engagé, avait pondu la chanson The Red Flag, adoptée par certains supporters de football, notamment du côté du Liverpool FC (LFC). Il a aussi participé à la campagne Kick It Out, qui tentait de combattre le racisme dans le football. Son titre God Footballer, consacré à Peter Knowles, joueur des Wolverhampton Wanderers, qui arrêta en septembre 1969 sa carrière à 24 ans pour se consacrer à Dieu (il était témoin de Jéhovah), témoigne de la volonté de l’artiste folk, à l’instar de certains films de Ken Loach (My Name is Joe, notamment), de capturer, même dans ses incohérences, l’âme du peuple. En France, Manu Chao, ancien chantre du rockabilly latino avec les Hot Pants, líder máximo de la Mano Negra, puis héraut d’un altermondialisme aux goûts musicaux incertains, ne cacha jamais son admiration problématique pour Diego Maradona. « Ma chanson La Vida Tombola évoque surtout la vie des gens, le destin », nous confiait-il dans So Foot. « Je n’ai pas d’idole. J’ai rencontré un personnage qui me fascinait. Dans le taxi qui m’emmenait à Naples, de mon hôtel à celui de Maradona, le chauffeur m’a demandé ce que cela me faisait de rencontrer Dieu ; je lui ai répondu que j’étais athée. Je le perçois comme un artiste, un immense artiste. Dans ce match contre l’Angleterre, toute la vie de Diego est résumée, comme dans le meilleur disque d’un musicien. Et pour le côté tragico-théâtral, rappelle-toi l’élimination de l’Italie en Coupe du monde. Du pur Shakespeare. Même un scénariste d’Hollywood n’inventerait pas de scénario équivalent. C’est un rockeur qui n’a jamais été dompté par le système. La vie de Diego, c’est un mélange entre un péplum et un tango. » Et parfois, on se console en tordant au maximum la réalité pour préserver ses rêves de passionné. « Il a ses opinions, je ne veux pas disserter dessus. Ça le regarde. Avec des points que je partage, d’autres pas du tout. Il est super contradictoire sur plein d’aspects. Aux États-Unis, en 1994, personne ne devait être fou de joie que débarque un mec à fond pro-castriste, en sachant qu’il était ingérable. Il dérange, y compris dans le registre politique. »