
A propos d’Ex-Girlfriend, extrait d’Everclear, cinquième album d’American Music Club
Nicola longe les bords du Léman au ralenti, il cherche une plage pour atténuer la moiteur,
éloigner la touffeur infernale qui immobilise, depuis des jours, les rues de la grande ville. A
la sortie d’Allaman, Nicola gare la voiture sur un parking qui surplombe le lac. La descente
emprunte un sentier raide, caillouteux, poussiéreux, brûlant, avant l’ombre des grands
pins, qui le transportent, le temps d’un instant, vers ses paysages méditerranéens adorés.
La plage d’herbes et de petits grains de sable mêlés forme une belle anse, enserrée entre
deux digues, protégée d’un côté, celui du large, par les Alpes aux sommets toujours
enneigées, de l’autre par le Jura vaudois. C’est une plage populaire et aujourd’hui très
peuplée, celle des familles avec jeunes enfants, celle des couples qui affichent, pour la
plupart, une peau bronzée et tatouée, des caleçons larges pour les garçons, des mini-
maillots pour les filles. Des guirlandes de papier, des fanions multicolores, fêtent
l’anniversaire de Maria et les familles espagnoles mettent en place les tables, les chaises
pliantes, les transats, les glacières, les enceintes pour accueillir le pique-nique d’abord, les
chants et les danses ensuite. Nicola s’éloigne de l’agitation, trouve, au bord de l’eau, un
cercle d’ombre qui, par chance, ne cessera de grandir au fil des heures. Dans son sac,
peu d’affaires. Une serviette de bain, élimée, revenue d’un été lointain et berlinois, un
masque de plongée pour accompagner ses longues nages au large, un livre d’une
écrivaine anglaise, un carnet d’écriture, et, de façon plus inattendue, un Walkman flambant
neuf, offert récemment par son père. Nicola se souvient de son émotion, de sa réflexion
amusée tu sais papa, il faut peu de chose pour nourrir ma nostalgie. Nicola avait accepté
le cadeau, ressorti les vielles K7 qui renvoyaient, sans surprise, au temps de sa jeunesse.
Après avoir goûté la fraicheur du Léman, effectué quelques mouvements de crawl d’une
digue à l’autre — il n’a pas osé s’aventurer au large de peur des nombreux courants froids
—, Nicola patiente sur le drap de bain. Une fois sec, il plonge la main dans le sac, extrait
au hasard une K7, appuie sur Play et la voix grave de Mark Eitzel retentit. C’est son
groupe qui joue, le très fameux et pourtant très oublié American Music Club. Nous
sommes en 1991, année de la parution du cinquième album, Everclear, celui qui
précèdera le plus acclamé Mercury deux ans après. Le quatrième titre, le toujours très
beau Ex-Girlfriend, commence, et de manière immédiate et malgré une chaleur qui ne
faiblit pas, les frissons s’emparent de Nicola. Il appuiera sur Rewind trois ou quatre fois,
fermera les yeux, n’évitera pas les larmes légères.
Pourtant c’est une musique qu’il n’écoute plus vraiment, c’est une voix qui ne devrait plus
l’émouvoir. Trop grave, frôlant, malgré sa volonté d’être discrète — c’est un paradoxe —
une certaine emphase. La basse est belle et ronde mais sans doute trop mise en avant, la
guitare acoustique offre un agréable soutien harmonique, la batterie est joliment nerveuse
mais un poil appuyée ; l’ensemble peut paraître démonstratif. Il reste les interventions
électriques de Mark Pankler qui ne se contentent pas d’accompagner la mélodie mais
surgissent comme des éclairs ou des éclats de conscience. À plusieurs reprises, alors que
le chant reste calme, la guitare produit des traits aigus, presque douloureux, et ces
déchirures semblent nommer ce que le narrateur ne parvient pas à dire. Un dialogue
s’instaure alors entre l’instrument et la voix. C’est sans doute ce qu’énonce Mark Eitzel qui
bouleverse sans crier gare le cœur et l’âme de Nicola. Et que raconte la voix?
La douleur qu’elle fait entendre, celle d’un homme abandonné par la femme qu’il aime,
n’est jamais exposée frontalement — cette manière de faire est caractéristique de la
plume du chanteur américain —, elle est observée de biais, à travers une conversation,
des confidences indirectes. Ce qui est troublant et donne à la chanson sa force
émotionnelle particulière, c’est que le narrateur ne parle jamais directement de lui-même.
Il apprend tout par l’ex-petite amie du titre et cela crée un très beau dialogue à trois. Un
homme souffre, son ancienne compagne continue tout de même de s’inquiéter, le
narrateur — Mark Eitzel sans doute — transmet cette souffrance et cette inquiétude. Ex-
Girlfriend résonne avec l’ensemble des autres titres dans lesquels reviennent les motifs de
l’usure des relations, de l’existence rétrécie et fragile You should try to remember all you’re
holding is a handful of dust, de la solitude — urbaine en particulier —, de la vie en train de
se défaire, et de la volonté de continuer malgré tout. Mais ce qui distingue Ex-Girlfriend
des autres morceaux du disque c’est le regard compatissant que Mark Eitzel porte sur cet
homme brisé. Il y a dans cette chanson un équilibre entre désespoir et tendresse ; la
lassitude est là, la détresse consume Yeah, you’re all lit up, you gotta do something, mais
elle s’accompagne d’un geste de secours I’ll help you try. Et le moment sans doute le plus
bouleversant du morceau intervient à la toute fin, lorsque Mark Eitzel répète six fois I
guess you got no one avant de compléter la phrase par le très déchirant To take care of
you. La chanson n’est alors plus seulement adressée à un homme abandonné mais à
toutes celles et ceux qui ne parviennent pas à continuer quand plus personne n’est là pour
veiller. Mark Eitzel sera cette personne.
Après la troisième écoute, Nicola se rend compte qu’il aime de nouveau la voix du
chanteur américain, cette voix parlée qui glisse vers le chant et semble improviser une
confidence. Cette voix usée, rauque, « fumée » pourrait-on dire, légèrement voilée qui
marque par sa sincérité désarmée — Mark Eitzel chante comme quelqu’un qui est déjà à
l’intérieur de la douleur qu’il décrit.
Autour de lui, la plage s’est vidée, Nicola se lève, avance vers le lac, sa froideur éloigne
sur le champ les songes tristes, il écarte les branches de l’arbre qui plient et frôlent la
surface, et s’en va nager, au large cette fois.
Everclear par American Music Club est sorti chez Alias en 1991