
Le dossier de presse du nouvel album de Tricky annonce rapidement la couleur : Different When It’s Silent est son meilleur album depuis son tout premier, Maxinquaye. Des annonces comme ça, les rédacteurs en reçoivent plusieurs par mois dans leur boîte mail. Dans le meilleur des cas, le disque s’avère plaisant. Mais pas cette fois. Sans être le meilleur depuis Maxinquaye, comment dépasser le chef-d’œuvre claustrophobique Pre-Millennium Tension, Different When It’s Silent se place d’office dans le haut du panier de sa longue et prolifique carrière. Il aura pourtant fallu l’intervention d’Alan McGee, son nouveau manager et ancien boss de Creation Records (Oasis, Teenage Fanclub, My Bloody Valentine, etc.), pour que ce projet sorte sous son nom. En deuil depuis le décès de sa fille en 2019, Tricky voulait se faire discret et travaillait pour d’autres ou sous un autre nom. Le deuil est encore présent sur ce disque ; il crée une tension inédite qui, ajoutée à un côté brut et à la voix de Mitch Sanders, donne toute sa force à Different When It’s Silent. Car, pour la première fois, Tricky sort un disque où les voix masculines dominent. C’est autour d’une table, en terrasse d’un café parisien, que nous avons rencontré un des artistes les plus en marge du business. Habité, honnête, direct, généreux et dénué d’ego, il revient à la fois sur son passé, le music business et la genèse de ce nouvel album. L’interview a été préparée avec la collaboration d’Yves-Loïc Tépho.
Tu as sorti plusieurs albums ces dernières années, mais aucun sous ton nom. Pourquoi avoir choisi de revenir sur le devant de la scène ?
Ma fille est décédée en 2019 et je n’avais pas la force de me lancer dans le cirque de la promotion d’albums sous mon propre nom. Je voulais rester dans l’ombre et qu’on me laisse tranquille. Different When It’s Silent ne devait pas être un album de Tricky et ça m’allait très bien. Mais Alan McGee, qui est devenu mon nouveau manager, est venu passer quelques jours chez moi et je lui ai fait écouter l’album. Il était hyper enthousiaste et m’a dit que c’était ce que j’avais fait de mieux depuis Maxinquaye, mon premier album, et que je devais absolument le sortir sous mon nom. Il sait se montrer très convaincant. Comme j’allais mieux, je me suis dit : « Pourquoi pas ? »
Different When It’s Silent est ton premier disque enregistré principalement avec des voix masculines. Mitch Sanders est quasi omniprésent sur l’album. Comment l’as-tu rencontré ?
Il y a 30 ans ? Le père de Mitch s’est battu dans un club avec mon meilleur ami. Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais c’était extrêmement violent. Bref, malgré cette bagarre, il se trouve que mon meilleur ami est aussi le meilleur ami du père de Mitch. Il y a cinq ans, mon pote m’a conseillé d’écouter ce que faisait Mitch en pensant que ça pourrait me plaire. J’ai aimé ce qu’il faisait et je l’ai présenté à des relations que j’ai dans l’industrie musicale. Ça a marché, il a été signé chez Island. Depuis, il est devenu comme un membre de la famille, idem pour son père. Et puis j’étais à Bristol, je l’ai appelé, je lui ai dit : « Viens au studio si tu veux. » Il n’y avait pas de plan, mais on a fini par enregistrer un album ensemble. C’est génial, j’aime bien sa voix, et comme il chante normalement ou en fausset suivant les titres, ça apporte un plus à l’album.
Savais-tu que sa voix pourrait bien s’intégrer à tes chansons ?
Je ne pense pas à ce genre de chose, si quelqu’un a une belle voix, je me lance et je travaille. Je ne calcule ni n’anticipe rien sur un de mes albums.
C’est probablement pour cette raison que tu as travaillé avec tant de personnes issues d’univers différents !
Les musiciens… Le plus grand fléau pour les musiciens, c’est de trop réfléchir. J’en vois tellement qui réfléchissent sans arrêt, et qui surproduisent leurs chansons. Je place le chant au même niveau que la musique ou la mélodie. On entend quand il se passe quelque chose, c’est pour ça qu’il ne faut pas mettre son ego là-dedans. Les producteurs empilent les éléments les uns sur les autres à cause de leur ego et ils ne laissent pas la voix faire son travail. Si t’as une bonne voix, laisse-là faire son travail. C’est ce que je dis aux gens qui chantent sur mes albums.
Tu as dit par le passé que tu ne réfléchissais pas trop aux paroles, qu’elles te venaient sans réfléchir, que parfois tu ne te souvenais même pas de quoi elles parlaient. C’est toujours le cas ?
Oui, parce qu’en fait, nous ne faisons pas la musique, c’est la musique qui nous fait. Par exemple, si je sais jouer trois notes correctement — disons trois notes à la guitare —, elles me dictent le type de ligne de basse dont elles ont besoin, puis les paroles me viennent tout simplement à l’esprit. Elles viennent, c’est tout. C’est comme ça depuis que je suis gamin. Je n’ai jamais eu de blocage d’écriture de ma vie. Les paroles, je pourrais en écrire n’importe quand, je pourrais me lancer tout de suite et composer une chanson, qu’elle soit bonne ou pas, ça n’a pas d’importance. Je me sens vraiment chanceux.
J’ai réalisé ma chance très jeune. Je me souviens souvent d’un jour, je crois que c’était l’année de mes 28 ans, j’étais dans un studio à Londres. J’en suis sorti vers 5 heures du matin. Il y avait ce type d’une soixantaine d’années en train de faire des travaux routiers sous un froid de canard. En l’observant, je ne pouvais pas m’arrêter de penser que j’étais un privilégié. Si on se rend compte de la chance qu’on a, je pense que ça ne laisse pas de place aux blocages d’inspiration.
Comment s’est passée la collaboration avec Mitch ? Est-ce que vous avez travaillé ensemble sur les chansons ?
Je lui ai piqué une de ses vieilles chansons, mais je ne voulais pas garder la partie chantée. Ce sont mes paroles, avec certaines de ses mélodies et d’autres que j’ai ajoutées. C’est devenu Paris Maybe. Mitch et moi, on fonctionne de la même manière en studio. Si j’entre en studio à 23 h et que j’en ressors à midi, je ne mange pas. Je m’en fiche, je n’y pense même pas. Mitch est pareil, il adore être en studio. Un jour, toutes nos familles et tous nos amis se sont retrouvés, on était une vingtaine, et on s’est bourré la gueule jusqu’à 2 heures du matin. Le lendemain, on avait une session d’enregistrement. Il était là avant moi. Il a faim, pas de succès, mais de créativité. Si je lui disais maintenant : « Mec, on a une session en studio », il serait là en dix minutes, peu importe où il se trouve. Il adore ça.
D’une certaine manière, tu te reconnais en lui ? Avais-tu la même éthique de travail à son âge ?
Je n’étais pas aussi discipliné que Mitch. Moi, je m’éparpillais, j’étais un peu fou, mais on a eu des vies différentes, pas vrai ? Mais j’aime ce contraste entre lui et moi. On vient du même quartier, je pense que ça fait la différence. Mitch vient d’un HLM juste en face de celui où j’ai grandi. Les gars du HLM de Mitch traînent avec ceux du mien. Un jour, j’ai composé une chanson pour Mitch, qui a un contrat solo avec Island Records. Je lui ai dit : « Tu veux faire un clip ? » Je lui ai suggéré de trouver plein de photos de famille. On les a toutes rassemblées et on a tourné le clip, et il m’a dit : « Mec, c’est dingue, je ne vois pas la différence entre tes photos de famille et les miennes : nos familles s’habillent pareil, on est allés dans les mêmes lieux de vacances, dans des Butlins. » C’est différent avec Massive Attack, j’adore ces gars-là, ce sont des gars géniaux. J’ai d’ailleurs parlé à Daddy G hier au téléphone, mais on vient de quartiers très différents.

Ce qui m’a frappé quand j’ai écouté l’album pour la première fois, c’est qu’il n’y a une voix féminine (Marta) que sur la dernière chanson. Est-ce délibéré ?
C’est à cause de Mitch. On devait faire juste quelques morceaux ensemble. Mais travailler avec lui était juste dingue. Du coup, je me suis dit : « Il faut que je fasse plus de trucs avec ce gamin. » Il a accepté, et en huit jours, l’album était fini.
En studio, travailles-tu différemment aujourd’hui par rapport au début de ta carrière ?
Non, exactement pareil. J’ai toujours le même matos. Ce n’est pas ton matos qui va faire ta musique, peu importe combien tu dépenses. Tu peux avoir le plus grand studio du monde et ta musique peut quand même être nulle. J’ai vu des groupes, dans les années 90, qui avaient dépensé deux cent mille livres en studio et leur musique était nulle. Quand tu es dans un studio d’enregistrement, tu es en quelque sorte obligé de faire avancer les choses. J’enregistre toujours chez moi, puis on emmène les pistes ailleurs pour le mixage.
Oui, mais cela ne t’empêche pas d’avoir une approche différente tout en utilisant le même matériel. Peut-être que tu utilises moins de samples ou bien des samples d’origines différentes ?
Tu sais quoi ? Après Maxinquaye et Nearly God, pour lesquels j’avais utilisé énormément de samples, j’ai pris peur parce que je me sentais incapable d’enregistrer un album sans utiliser de samples, c’était se lancer dans l’inconnu. Si j’ai commencé à faire de la musique, c’est parce que j’étais rappeur au départ. Eric B. & Rakim étaient mes idoles, surtout Rakim pour les paroles. Le New York Times l’avait qualifié de « lauréat du rap », c’est le plus grand compliment qu’on puisse recevoir. Mais quand leur collaboration a pris fin, ça m’a fait flipper. Je ne voulais pas être dans la position de quelqu’un comme Rakim qui se retrouvait, du jour au lendemain, simple parolier en solo. Je me suis dit : « Je fais partie de Massive Attack, je dois apprendre à produire. » Alors j’ai produit leur premier single. J’ai commencé à produire par peur, pour survivre, puis j’ai commencé à adorer ça. Pour revenir au présent, le nouvel album est enregistré en live, mais j’ai samplé des morceaux. Je fais venir un batteur, je lui donne trois tempos différents, je lui dis de jouer, puis j’en prends un extrait ; je fais venir un bassiste, je lui dis de jouer par-dessus, et j’en prends un autre extrait. Donc cet album, c’est des samples, mais avec des musiciens en live.
Le titre avec Marta sonne comme un morceau de transition, il est un peu différent des autres titres de l’album. Pourquoi avoir choisi d’en faire le premier single ?
Il ne devait pas figurer sur le disque ; on l’a enregistré plus tard, une fois que tout était terminé. C’était pour un autre projet, mais on s’est dit : « Ah, l’ambiance colle bien à l’album », alors on l’a mis dessus. C’est venu tout naturellement : le soir où Marta est partie du studio après avoir enregistré sa partie, je n’arrêtais pas d’écouter le morceau, encore et encore, j’adore son énergie. Puis je l’ai envoyé aux responsables radio ; ils m’ont dit qu’ils l’aimaient bien, mais que ce n’était pas un single. J’ai alors appelé Alan McGee, et je lui ai dit : « Mec, je crois qu’ils passent à côté de ce morceau. » Et il m’a répondu : « Bon, c’est nous qui décidons, on en fait un single. » Alan leur a donc envoyé un e-mail pour leur dire : « Les gars, changez vos plans, c’est désormais un single. » Et on s’est retrouvés dans la liste A de BBC 6 Music.
I’m Yours se démarque par son côté rock. C’est le single le plus évident de l’album. Pourquoi ne pas l’avoir sorti en premier ?
Tout le monde veut que ce soit un single. Alan veut que ce soit un single, les gens des radios veulent que ce soit un single. Au début, je ne comprenais pas pourquoi, mais maintenant, surtout quand on le joue en live, c’est devenu une évidence.
On a l’impression que tu as accordé une attention particulière à la tension des morceaux. Est-ce le cas ?
Je ne sais pas, c’est comme ça que ma musique sort, même dans mes chansons les plus douces, il y a toujours de la tension. La plupart des titres de Different When It’s Silent parlent de ma fille, donc c’est inévitable. Il y a beaucoup de tristesse sur cet album, mais je vais bien maintenant. Ça va forcément transparaître dans ma musique, car c’est ce que j’ai traversé, donc ça restera toujours comme ça. Ça ne s’améliore jamais, mais ça devient plus facile. Je ne veux pas qu’on se sente triste pour moi. Ma vie est chouette et, avec Alan en tant que manager, c’est tout simplement parfait.

Mitch n’est pas la seule voix masculine inconnue jusqu’à ce jour que l’on retrouve sur l’album. Pourrais-tu nous dire d’où vient Christian Pattemore, qui chante sur Frontier Town ?
Christian est le chauffeur personnel d’Alan. Il a une cinquantaine d’années. Nous avons sympathisé et je lui ai envoyé un instrumental pour qu’il travaille dessus. Il a aimé, il a remixé le titre et ajouté des paroles. J’ai aimé sa voix, je l’ai isolée et j’ai supprimé tout le reste pour en faire le titre que l’on entend sur l’album. Il m’a conduit ici hier soir, depuis Bruxelles, parce que je devais faire de la presse à Paris et le bus de tournée met trop de temps. Christian est venu exprès d’Angleterre pour me récupérer. C’est un musicien, mais son métier est chauffeur, c’est comme ça qu’il gagne sa vie, et je trouve ça sympa d’avoir quelqu’un comme ça sur l’album.
Mais il y a aussi Run Red Rambo qui chante sur Be Still In The Pain, un gars de Bristol. C’est un ami de la famille, il s’investit beaucoup auprès des jeunes. Il a passé beaucoup de temps en prison. Il a vécu une putain d’histoire horrible. Il y a un quartier notoirement raciste à Bristol et son père l’a traversé à vélo. Ces types racistes l’ont fait tomber de son vélo, l’ont violemment tabassé et lui ont pris son vélo. Alors il est rentré chez lui, a pris son fils, et ils sont retournés sur place pour se venger. Tout ça a été filmé, donc ils ont été provoqués. Il est allé au tribunal avec son père et ils ont écopé de 10 ans et 8 ans respectivement. Ils ont été dans la même cellule pendant les trois premières semaines. La première fois que son père l’a serré dans ses bras — c’était également la première fois qu’ils s’étaient embrassés —, c’était quand on a transféré son père dans une autre prison. Il lui a dit : « Yo, mon fils, je t’aime », et ils se sont embrassés. Il ne l’a pas revu pendant dix ans. Cette affection peu démonstrative au quotidien est typique de la culture jamaïcaine, je le sais car mon père est jamaïcain.
Tu parles encore beaucoup des gens de Bristol, tu travailles aussi avec eux. Souhaites-tu montrer une autre facette de la ville que celle que tout le monde connaît via la scène des années 90 ?
Le problème à Bristol, c’est que cette ville vit encore dans le passé. On y parle encore de Massive Attack et de Portishead. Les jeunes artistes ont du mal à percer, donc des gens comme Mitch et Red Run Rambo n’ont pas leur chance. On est tellement perdus dans la nostalgie qu’on en oublie notre avenir, et les grands artistes ne font pas émerger les jeunes talents à Bristol.
Quand tu travailles avec d’autres artistes, qu’ils soient émergents ou confirmés, est-ce que tu ressens le besoin d’être challengé ?
(Il éclate de rire.) Si quelqu’un fait des suggestions ou me met au défi, il prend un taxi pour rentrer chez lui. Dans le studio, c’est la Corée du Nord et je suis Kim Jong-un. Mets-moi au défi en studio et tu verras. On ne me défie pas, on ne me remet pas en question, on ne me pose pas de questions, on n’ouvre pas la bouche… On fait ce que je dis de faire. Je suis juste dévoué à ma musique, nous devrions tous l’être.
Depuis Mixed Race en 2010, tu as tendance à écrire des chansons plus courtes, qui vont droit au but. Quelle en est la raison ?
Je ne sais pas vraiment pourquoi, c’est quelque chose de naturel. C’est peut-être parce qu’on écoute tous des morceaux plus courts maintenant, parce que tout va plus vite. C’est marrant, j’étais dans une station de radio en Pologne l’autre jour, je devais faire une interview et ils ont diffusé Aftermath, qui dure environ sept minutes, et je me suis dit : « Waouh, ce titre est interminable. » Je pense donc que c’est simplement lié à l’époque dans laquelle on vit, et j’ai naturellement l’impression que c’est là qu’un titre doit commencer et là qu’il doit finir. C’est comme une horloge biologique : tu sais, quand tu te réveilles naturellement à une certaine heure, c’est un peu pareil avec ma musique. Ce n’est pas comme si je me disais : « Oh, ça doit durer deux minutes », ça vient tout simplement comme ça.
Au fil des années, j’ai lu pas mal d’interviews de toi et on t’attribue souvent un statut de star de la pop alors que ta musique n’avait rien de pop. Tu as connu le succès assez tôt dans ta carrière et tu as été massivement exposé dans les médias, pourtant ta musique a toujours été complexe. Penses-tu qu’un succès comme le tien serait possible aujourd’hui ?
Ouais, tout à fait, je n’ai jamais été pop, ni trip-hop. Je suis tombé récemment sur quelqu’un qui connaît Chris Blackwell, mon ancien boss, fondateur du label Island, et ce qu’il lui a dit était assez fort : « Tricky est le dernier de son genre. » Ce qu’il voulait dire, c’est que tout est fabriqué de toutes pièces aujourd’hui. Avant, quand j’ai commencé, il y avait des gens comme PJ Harvey ou Tom Waits, des artistes qui avaient leur propre identité, mais c’est quasi fini. C’est pour ça que ma musique ne vieillit pas, parce qu’elle ne ressemble à aucune autre. Des gens comme Marta sont des exceptions. Quelqu’un a pris une photo d’un commentaire me concernant sur YouTube l’autre jour et me l’a envoyée. Ça disait : « C’est fou comme sa musique change tout le temps, mais pourtant on reconnaît sa touche, c’est bien lui. » Il faut avoir son propre son pour survivre.
D’une certaine manière, les gens qui continuent à se renouveler sans calcul et que l’on retrouve dans les charts ne sont pas souvent de nouveaux artistes. Tu as mentionné PJ Harvey, c’est un exemple parfait.
Son travail est toujours génial et intelligent, mais c’est une exception. Il n’y a pas beaucoup de gens comme Polly, tu vois ce que je veux dire ? C’est l’une de mes artistes préférées. Le fonctionnement de l’industrie musicale ne favorise pas les gens comme elle, ils ne reçoivent pas de soutien. Aujourd’hui, si tu ne sors pas tout de suite un tube, les labels te lâchent. Le premier album de U2 ne s’est pas vendu, mais on leur a laissé le temps de se développer. Les artistes n’ont plus le temps de mûrir ni de vivre les expériences qu’ils veulent. On raisonne plus TikTok ou Instagram, qui sont énormes. Du coup, ils demandent aux jeunes artistes : « Oh, tu dois poster une vidéo TikTok tous les jours à telle heure », du coup, c’est moins une question de musique et plus une question de moment viral.
Alan m’a dit il y a très longtemps : « Tu sais ce que j’aime chez toi, Tricky ? C’est que tu n’es pas une célébrité. » Effectivement, je suis musicien, je ne suis pas une célébrité. Je ne cherche pas à être sur toutes les photos juste pour le plaisir, tu vois ? Contrairement à certains artistes : on devient une célébrité, et là, tout tourne autour d’aller dans le bon club, de se faire prendre en photo sur le tapis rouge. Je suis juste moi-même, je suis juste quelqu’un qui fait de la musique.
Le fait d’être quelqu’un de timide doit t’aider d’une certaine manière, c’est logique que tu ne veuilles pas être exposé.
Non, je ne veux pas l’être, surtout si je ne fais rien, si je n’ai pas sorti d’album, pourquoi est-ce que je devrais apparaître dans des magazines ? Mon boulot, ce n’est pas de me pavaner partout en prenant des photos avec Bono. Je ne connais pas Bono, donc si lui et moi allons au même événement et qu’ensuite on nous demande une photo ensemble, c’est non. Je ne suis pas dans le business des relations publiques, je suis dans le milieu de la musique. Les artistes reconnus devraient être de l’autre côté, et donner leur chance à de jeunes artistes grâce au soutien qu’ils ont dans l’industrie musicale. Il y a tellement de talent dont personne n’entendra jamais parler. Regarde Marta : elle était en Pologne, elle n’avait aucune chance. Je pense que c’est l’une des meilleures chanteuses d’Europe, l’une de celles qui ont le plus d’âme dans sa voix, mais personne ne s’intéressait à elle. J’ai donc tout fait pour l’aider. Moi, j’ai eu ma chance, donc je pense qu’il faut en profiter pour la transmettre aux autres.
C’est un point commun que tu as avec Alan McGee, qui le faisait déjà avec Creation Records et qui a continué après avec d’autres labels et son métier de manager.
Alan McGee : C’est pour moi une nécessité d’aller dénicher de nouveaux artistes et de les aider, c’est comme un écosystème. Je veux dire, ce qui est incroyable, c’est que Tricky est toujours là, mais ce qui caractérise vraiment Tricky, c’est qu’il rend la pareille. Je veux dire, parce qu’il apprécie : il a 57 ans, ça fait une trentaine d’années qu’il est dans le milieu, et il a encore fait salle comble hier soir à Bruxelles devant 1 500 ou 1 600 personnes, et à Paris aussi. Il est reconnaissant, mais il n’est pas non plus… ce n’est pas un connard, au bout du compte. Il a rendu ce qu’on lui a donné, et je pense que c’est ça qui lui donne de l’énergie.
Tricky : Mitch a donné un concert à Bristol avec moi dans une salle dans laquelle il avait toujours rêvé de jouer. Toute sa famille était là : sa mère, son père, ses grands-parents, c’est vraiment incroyable. J’ai parlé à son père hier, il est tellement fier de son fils, de le voir voyager à travers le monde, ça me fait du bien, et ça me fait apprécier les choses, parce que parfois, tu peux perdre cette capacité à apprécier, tu vois ? À travers ses yeux et ceux de Marta, je me dis : « Ah, c’est vraiment génial de partager ces moments avec eux », ça te permet de garder les pieds sur terre.
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