Guilty Razors, Complete Recordings – 1978 (Born Bad Records)

Parfois l’histoire est plus belle que le dénouement. C’est un peu la sensation que certains d’entre nous éprouveront en écoutant Complete Recordings 1978 de Guilty Razors. Il fallait être là en 1978, dans cette France giscardienne, tournée vers le futur, mais rattrapée par la crise pétrolière. Etre punk à la fin des années 70 dans l’Hexagone était une expérience singulière. Honni par la France profonde comme les gauchistes de la révolution culturelle, le punk était une affaire d’inadaptés. À Rouen (Les Olivensteins) comme dans le XVIe arrondissement, des jeunes cherchaient à tromper l’ennui. Ils se plongèrent dans le meilleur des sixties (Nuggets etc.) et cherchèrent cette précieuse vitalité dans les premiers disques punk britanniques ou étatsuniens. Guilty Razors étaient de ceux-là, des vrais de vrais, des purs et souvent durs.

Guilty Razors / Photo : DR
Guilty Razors / Photo : DR

Bastons, mais aussi quelques menus larcins alimentent la vie et les poches des Guilty Razors. Une anecdote célèbre est restée. Une partie du groupe dépouille Alain Maneval et Philippe Constantin pour se payer des places au concert des Heartbreakers ! Ils venaient des beaux quartiers mais n’étaient pas pour autant des bourges. Carlos et José Perez étaient fils de réfugiés politiques espagnols, c’était encore le franquisme. En plus de la fratrie, le groupe comprend Tristam Nada (chant) et Jano Homicid (guitare). Les batteurs se succèdent, parmi eux Hervé Zanouda (Loose Heart, Angel Face). Tout ce beau monde est managé par Alexis Quinlin, assez célèbre dans le milieu pour ses manières de bandit, du genre à escroquer les groupes, dont Taxi Girl. L’aigrefin parvient tout de même à faire signer les Guilty Razors chez Polydor. Le groupe punk y édite un unique 45 tours en 1978, I Don’t Wanna Be A Rich. Ce single constitue un témoignage précieux du rock français.

En trois morceaux, la formation scelle son destin, aussi électrique qu’éphémère. Le groupe ne s’embarrasse pas de bien parler l’anglais (ou même d’avoir un accent correct d’ailleurs). Les morceaux sont utilisés comme des coups de poing, pour mieux servir ce punk nerveux, chauffé à blanc. Le résultat séduira autant qu’il en laissera d’autres circonspect. C’est là aussi que se joue la singularité des Guilty Razors: du punk authentique, fait avec les moyens du bord. Le 45 tours s’écoule mal, 800 exemplaires selon la légende. Ce serait un excellent score en 2026, il y a cinquante ans c’était une goutte d’eau dans la mer. Un album est prêt mais ne sort pas. Il reste dans les archives jusqu’au début des années 2000. Vingt ans plus tard, Born Bad en propose la réédition définitive, tant au niveau du packaging que du son. Le label est reparti des bandes livrées par le groupe et les a confié à Norscq. Celui-ci a fait un travail de restauration impeccable et rendu toute sa splendeur à la musique frénétique des Guilty Razors. Vous adorez le 45 tours ? Vous serez aussi conquis par l’album ! Il déroule la même urgence et surprend par ses choix de reprises, notamment un Lucifer Sam emprunté au Pink Floyd des débuts. L’ensemble déroule ainsi le même chant en anglais approximatif avec des guitares très cool. Complete Recordings ne fera pas changer d’avis les sceptiques mais ravira les autres. Quelque part tant mieux: c’est aussi ça être punk non ?


Complete Recordings – 1978 par Guilty Razors est sorti chez Born Bad Records

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