Ambassade, Manrira (Pinkman Records)

Pascal Pinkert est un gros bosseur de la scène underground néerlandaise, qui veut s’amuser, qui enjambe franchement les genres. Il est, je crois, surtout connu pour des morceaux cold wave (plutôt sous l’alias De Ambassade – devenu Ambassade) et krautrock/psych (plutôt sous l’alias Dollkraut), parus il y a bientôt une dizaine d’années. Depuis, il n’a pas vraiment cherché à occuper cette niche qui lui a valu un peu d’estime et de succès. Il préfère avancer dans plein de directions, inspiré tant par les styles les plus hétérodoxes du rock, que par les grosses orchestrations à la Jean-Claude Vannier, ou la musique électronique – et cela, de même, de manière bien large. Je vous apprendrai, peut-être, que Patrick Pinkert possède aussi l’alias DJ Europarking, qui produit et mixe de la techno trancée, sans s’encombrer de considérations sur le bon ou le mauvais goût.

Ambassade / Photo : Instagram
Ambassade / Photo : Instagram

Mes recherches m’apprennent ainsi que DJ Europarking passe volontiers les folies hard trance de Bonzai Records, ou même le fameux Big Orgus de DJ Furax. Le nom ne vous parle peut-être pas, mais il faut savoir (c’est nécessaire, impératif) que ce fut un tube dans les boîtes de nuit et compiles « techno » qui circulaient dans les collèges du Nord Pas de Calais des années 2000 (je ne m’attendais pas vraiment à parler de DJ Furax en entamant cette chronique mais je suis ravi de pouvoir le faire).

On ne peut pas dire, en somme, que Pascal Pinkert est homme à retapisser trois fois sa chambre avec le même papier peint, ou à enregistrer deux fois le même disque. C’est d’ailleurs un des grands intérêts de cette scène néerlandaise, qui malaxe sans vergogne tout un tas d’influences et sort des morceaux aussi bien club-ready que tisane-compatibles— comme, par exemple, sur le très beau label Knekelhuis.

Manrira est de cette espèce-là. N’attendez pas une « collection de chansons », cela n’arrivera pas. C’est un album de producteur avant tout. Il est sorti sur Pinkman, ce qui annonce la couleur. Chez Pinkman, on bosse autour de l’électro ; électro au sens anglais du terme, entendons-nous bien, syncopé et tranchant, entre les commencements de la techno et du hip hop. Pas Daft Punk, quoi.

Dans cet album, on retrouve du projet (De) Ambassade le goût pour les vieux synthés cinématographiques, un penchant à la dystopie. Manrira pousse le chemin autrement, en jouant avec les sonorités religieuses à travers tout un tas de samples de chants chrétiens habilement utilisés (un kink certain en ce qui me concerne, du très débauché Hallelujah des Happy Mondays jusqu’au très respectueux edit que Dylan Henner a fait de Josquin de Prez).

Pas une collection de chansons, donc, mais plutôt une balade dans des ruines médiévales désertes, où la religion est omniprésente mais la foi absente. Ou pour le dire autrement, en suivant des indications donnée dans les notes du précédent album de Ambassade : « Historiquement, certains dirigeants ont utilisé la religion pour légitimer leur pouvoir. Nous étions également animés par le désir d’examiner l’impact négatif que peut avoir la religion du fait qu’elle soit toujours dominée par les hommes. » Il semblerait que Pascal Pinkert continue son examen. Musicalement, on se situe entre une bande-son mystique façon Koyaanisqatsi (les deux Theme from R.A.V.E.) et de l’électro travaillée, tantôt rapide, tantôt engourdie (Gunslinger, Togetherness).

Il est vrai qu’on n’aura pas forcément envie d’entreprendre la ballade tous les jours, du morceau 1 jusqu’au morceau 11. Le chemin est semé de pierres, l’atmosphère est lourde et poisseuse ; il est tard, et tout est recouvert par les grandes ombres qui naissent du crépuscule. La progression est difficile. Ce n’est certainement pas « irrésistible ». Mais cela vaut la peine d’y passer et d’y repasser, pour le travail sur les textures, pour le jeu entre les voix éthérées et les rythmiques lourdes, saturées — la lutte entre le bien et le mal, très clairement.

On y trouve aussi des morceaux bien sentis qui resteront dans les playlists régulières. Commençons par l’évident The Influencer Accent. Deux gros samples motorisent le morceau : une petite boucle de chant religieux, encore, et une voix féminine qui décrit (assez bien) l’« accent influenceur », tout en l’imitant. Tout cela est aussi bien troussé que très inattendu. Là-dessus, une basse, une très belle basse même (une petite spécialité de M. Pinkert), quelques parties de clavier et un soupçon de batterie, et voilà ! Continuons avec We are all guilty, chemin de rédemption expérimental et onirique, bizarre, excellent pour ralentir tout en maintenant un rythme. Et puis finissons avec le morceau 11, qui reprend Young Birds, déjà sorti en face B d’un précédent single, en plus court et en plus doux : un morceau presque chanté cette fois, presque ballade. C’est en même temps évidemment liturgique, encore : cette très belle version JD Twitch Tribute est un hommage au producteur, DJ, et fondateur du label écossais Optimo Music, autre genre de personne qu’on est en droit, vraiment en droit, de qualifier d’« éclectique », tant il a parcouru en long et en large les vastes terrains de la musique enregistrée.


Manrira par Ambassade est sorti chez Pinkman Records

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