Sr Chinarro, un lugar en el pasado

Antoni Luque, alias Sr Chinarro / Photo : DR
Antoni Luque, alias Sr Chinarro / Photo : DR

Pas la peine de tourner autour du pot : je tiens le dénommé Antonio Luque, la tête pensante du groupe Sr Chinarro, comme l’un des auteurs-compositeurs les plus doués de sa génération. En et hors d’Espagne. Depuis la découverte de son premier EP, Pequeño Circo – grâce à des connexions espagnoles qui ont rythmé plus que bercé mes années 1990, mes années folles en quelque sorte, avec la naissance de la RPM canal historique, les quelques mois comme disquaire, la casquette honorifique de « manager », pseudo-animateur d’une émission de radio très indépendant, intitulé Eldorado et dont le générique était… la version instrupmentale de la magnifique Mi Caracola Loca de Sr Chinarro –, j’ai souvent succombé aux mélodies douces-amères imaginées par cet homme au charisme plutôt inné, à la langue assez bien pendue et dotée – à l’instar de Jean-Louis Murat – d’une détermination de tous les instants, d’une passion inassouvie pour le verbe de sa langue natale.

J’ai rencontré Antonio Luque en mars 1995, devant la porte du Maravillas, la salle madrilène qui est devenue à cette époque l’épicentre de la scène indie nationale et internationale, et l’un des aspects qui m’a tout de suite fasciné chez lui, ce fut sa volonté, son refus des concessions,  sa détermination à aller de l’avant. Lors de cette décennie, Sr Chinarro a publié sur le label Acuarela quatre albums que j’ai beaucoup écoutés. Quatre albums d’une pop qui mariait avec une élégance rare le sourire et les larmes, le soleil et l’ombre – sol y sombra dit-on joliment dans la langue de Cervantes -, les héros du post-punk et ceux de la movida. Aujourd’hui, sous un titre qui dit beaucoup – El Año de la Pera pourrait se traduire par « l’année des vieux, d’une autre génération » -, Antonio Luque rejoue dix chansons de ces années-là et y ajoute une dimension émotionnelle étourdissante – en plus de raviver les souvenirs de l’insouciance –, y pose une voix grave comme revenue de beaucoup, réussit plus que jamais à plonger l’Andalousie dans les brumes chères à Manchester, jongle avec les émotions et signe ce disque d’une beauté éternelle, où la mélancolie n’est plus qu’un seul sentiment mais une raison de vivre. Un sourire accroché aux lèvres et le regard plongé dans l’horizon. Alors, j’ai écrit à Antonio Luque pour qu’il raconte la genèse de ce disque. Et rappeler quelques vérités : “Avec le temps, on apprend que dans la vie, on regrette souvent de ne pas avoir mieux réussi certaines choses. Mais on ne vit qu’une fois, ce qui est à la fois une tragédie et une chance”.

Commençons par une question désespérément bateau : quand l’idée de cet album a-t-elle germé ? Et bien sûr, pourquoi ?

Antonio Luque : Pour des raisons personnelles, je n’ai pendant un moment eu ni le temps ni la sérénité nécessaires pour écrire de nouvelles chansons. Près de deux années s’étaient écoulées depuis l’enregistrement de Cal Viva, et nous n’avions sorti que le EP David, un recueil d’adaptations de chansons de David Berman. Dans mon esprit, un groupe a besoin de travailler, sinon il finit par mourir. J’ai fait la paix avec mon passé le plus lointain depuis longtemps. Et j’ai pensé que le meilleur moyen d’obliger mon groupe à apprendre les morceaux des premiers albums pour les intégrer à nos concerts était de les réenregistrer. Grâce au soutien inconditionnel du label Eclipse Melodies, c’était maintenant ou jamais.

Quand j’ai appris l’existence ce projet, j’ai été assez surpris, car j’ai toujours pensé que tu étais avant tout un homme du présent ou de l’avenir, et certainement pas du passé…

Antonio Luque : C’est précisément pour cela que j’ai souhaité conjuguer ces chansons-là au présent. Mais c’est vrai que cela que cela n’a pas été toujours facile pour moi… Comme tout le monde, il y a tant de choses de mon passé que j’aimerais changer. Mais pas mes chansons. Mes anciennes compositions évoluent à mesure que j’en écris de nouvelles, et c’est précisément ce que j’ai pu faire avec l’enregistrement de El Año de la Pera. En quelque sorte, j’ai débouché la bouteille avec cet exercice un peu traumatisant de retour aux sources : ce fut un véritable électrochoc.

As-tu eu du mal à choisir les douze chansons : devaient-elles répondre à des critères particuliers ?

Antonio Luque : Non, j’en ai choisi trois par “étape”, les trois premières qui me sont venues à l’esprit. Celles du premier album et premier EP sont peut-être celles pour lesquelles j’ai le plus hésité…  Idem pour celles de El Porqué de Mis Peinados (1998), mais j’ai par exemple gardé Ouija car c’est l’une des premières que j’ai écrite pendant cette période, entre la sortie du deuxième album, Compito (1997), et le troisième, El Porqué….

À l’époque de ces enregistrements, tu pensais déjà que les chansons auraient pu être mieux enregistré, que tu ne leur rendais pas justice ?

Antonio Luque : Je l’ai toujours pensé. Les ingénieurs du son et les musiciens espagnols ont beaucoup progressé en 30 ans. Avec le temps, on apprend que dans la vie, on regrette souvent de ne pas avoir mieux réussi certaines choses. Mais on ne vit qu’une fois, ce qui est à la fois une tragédie et une chance.

Quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

Antonio Luque : Surtout des souvenirs d’alcool et d’un manque de confiance en moi. J’aurais tellement aimé évoluer dans un environnement moins hostile. Mais bon, je me suis aussi bien amusé. Au final, j’ai échappé à la machine infernale qu’est le marché du travail, et c’était mon objectif depuis toujours : envoyer balader tous ces patrons capitalistes minables, qu’ils soient mon père ou le Pape.

Antonio, au festival de Benicassim 1995 / Photo : Michelle Pavlou
Antonio, au festival de Benicassim 1995 / Photo : Michelle Pavlou

J’avoue : je me suis presque toujours demandé toujours pourquoi tu te cachais derrière le nom d’un groupe, puisque Sr. Chinarro, c’est toi, non ?

Antonio Luque : C’est moi, mais je m’exprime à travers un groupe. Je donne aussi des concerts sans groupe, ce qui crée pas mal de confusion sur les affiches, mais les morceaux sont écrits pour deux guitares, une basse, une batterie et parfois des claviers. Dans ma tête, tous ces éléments résonnent avant même que les musiciens ne les jouent. Et puis chacun joue sa partie à sa manière, guidé, bien sûr, par ce que j’ai réalisé auparavant. Sr. Chinarro est un groupe, même si en trente ans, il y a eu sept ou quatorze formations, je ne sais plus, et ça n’a plus vraiment d’importance. Chaque musicien qui rejoint le groupe sait à quoi s’attendre.

El Año de la Pera est un titre un peu trompeur, tu ne trouves pas, puisque tu proposes de nouvelles versions de vieux morceaux ?

Antonio Luque : Ce sont des réenregistrements ; nous avons respecté les chansons autant que possible. Dans Mi Caracola Loca, il était impossible de recréer les pistes de trompette samplées avec effet de délai enregistrées par Kramer à New York. Dans Su Mapamundi, Gracias, j’ai décidé de supprimer la batterie et la basse du premier couplet pour le rendre plus agréable, mais en général, les chansons sont pratiquement les mêmes. Elles sonnent juste mieux parce que nous jouons mieux, nous les avons mieux enregistrées, et nous avons de meilleurs instruments et plus de temps en studio et pour le mixage.

Comment est née l’idée d’inviter J., l’un des leaders de Los Planetas, sur El Idilio ?

Antonio Luque : J. apprécie beaucoup Sr Chinarro, comme tu dois le savoir. Il aurait même bien aimé chanter davantage. Jaime Beltrán et moi étions chez lui pour enregistrer les voix, et il a insisté pour chanter El Idilio. J. m’a beaucoup aidé pendant cette période délicate avant El fuego Amigo (2005), une péridoe lors de laquelle j’étais vraiment sur le point de tout foutre en l’air, et depuis, Chinarro est comme une seconde maison pour lui.

Sr Chinarro à New York, pour l'enregistrement du premier album (1994) / Photo : DR
Sr Chinarro à New York, pour l’enregistrement du premier album (1994) / Photo : DR

Sais-tu ce que ton ancien label Acuarela pense de ce projet ? je crois me souvenir que ton départ d’Acuarela ne s’était pas forcément très bien passé…

Antonio Luque : Jesús Llorente, le patron d’Acuarela, avait une approche quasi suicidaire du label, en sortant de nombreux disques qui n’allaient pas du tout se vendre… C’était comme si tout le monde le savait, sauf lui apparemment. Il a aussi toujours eu un peu de mal à payer les royalties aux quelques artistes du label qui, eux, vendaient des disques. Mais c’est un bon gars, certainement pas une personne mal intentionnée. J’ai toujours eu une certaine affection pour lui, ce qui m’a fait, et me fait encore, pardonner ses décisions professionnelles. Je ne lui ai pas demandé son avis pour cet album. Mais maintenant que j’y pense, je vais lui envoyer un disque.

Et es-tu toujours en contact avec certains des musiciens avec lesquels tu as enregistré ces disques ? Je pensais notamment à Belmonte…

Antonio Luque : Non, pratiquement pas. J’ai quitté Séville il y a 21 ans et, comme tu l’as précisé dit, je suis avant tout un homme du présent et de l’avenir. En tout cas, je ne garde aucun mauvais souvenir de lui, ni de ces années-là, ni de ces albums, en particulier de El Porqué de mis Peinados et Noséqué- Nosécuántos. On a passé de bons moments, et c’est surtout dommage qu’on n’ait pas réussi à professionnaliser un peu plus le groupe alors. Je suppose qu’on a fait ce qu’on a pu avec les moyens du bord : claviers jouets, amplis à transistors, virées en voiture avec la batterie éparpillée partout, nuits dans des stations-service… Sans autre boulot pour payer les factures, c’était très difficile. Ce truc de groupe, c’était et c’est encore pour les gosses de riches ou les salariés qui veulent s’encanailler le week-end.

Au début du groupe, vous faisiez beaucoup de reprises (New Order, Joy Division, The Cure, Ilegales, Aviador DRO…) : comment te sentais-tu à l’idée de reprendre tes propres chansons, ce fut un processus complètement différent ?

Antonio Luque : À une époque, tout le monde te proposait d’enregistrer une reprise pour sortir des compilations et se mettre un peu d’argent dans les poches. J’acceptais généralement parce que j’adorais, et j’adore toujours, aller en studio. C’était, comme pour El Año de la Pera, une façon de rester actif en tant que musicien – la grande différence ici, c’est que je gère moi-même les ventes avec Eclipse Melodies. On apprend toujours quelque chose des chansons des autres. Par exemple, Jorge Martínez – que son âme repose en paix (ndlr. leader du groupe Ilegales, décédé en décembre 2025) –, m’a dit que pour notre version de La Casa del Misterio,  j’avais utilisé des accords qui n’avaient rien à voir avec ceux de la version originale. Des années plus tard, grâce à YouTube, j’ai pu voir ceux qu’il avait utilisés, bien plus beaux. Je n’ai jamais cru pouvoir améliorer les chansons que j’admire, et ‘est pourquoi les cinq versions de David Berman sont exactement les mêmes que les originales. Je crois, en tout cas.

Que dirait le Antonio Luque de 2026 à celui de 1993/1994 ? Quel conseil lui donnerais-tu ?

Antonio Luque : Sans aucun doute, qu’il arrête de fumer et de boire et qu’il quitte la maison par tous les moyens.

Penses-tu que cet album soit une bonne porte d’entrée dans l’univers de Chinarro ?

Antonio Luque : Je ne crois pas, j’ai écrit de meilleures chansons plus tard. Et j’en écris encore !

Pour terminer, une question un peu bête, mais que j’aime beaucoup : comment décrirais-tu cet album en trois mots ?

Antonio Luque : Triste mais vrai.

La formation de El Año de la Pera / Photo : Antonio López
La formation de El Año de la Pera / Photo : Antonio López

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El Año de la Pera est sorti il y a quelques semaines sur le label Eclipse Melodies – il n’est pas disponible sur les plateformes de streaming (exception faite de trois titres) mais vous pouvez le commander en CD par ici.

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