Quelque part dans le bush australien, un ancien hôpital des années 1930 — couloirs vides, lumières bourdonnantes, chambres dépouillées. C’est là que Carla dal Forno enregistre Confession, après son retrait à Castlemaine, poussant plus loin ce que son précédent album, Come Around (Kallista Records, 2022), esquissait : l’abstraction d’un lointain filtré tombe et semble caresser cette fois-ci des désirs plus pop à partir des séismes intérieurs qui suivent l’ajustement au lieu. Avec l’intransigeance d’une « vérité » émotionnelle plus nue, au seuil du dérangeant.

On appuie sur play. Une basse avance — toujours caracolante, la colonne vertébrale, une sorte de motorik champêtre — et tout semble d’abord évident, simple-comme-bonjour, décidément : des petits tubes qui donnent envie de croire qu’on écoute la bande-son de son propre film. Je gambade, je cabriole avec Carla sur des collines imaginaires, infinies dans leur rondeur et leur verdure. Tiens, il va pleuvoir ? On s’en fiche, on a pris les cirés. Pur remède à la morosité. Une musique de cocon, presque chocolat chaud dans une maison aux murs lourds, protecteurs — une tête posée contre l’autre, regarder quelqu’un se raser le matin, le linge qui sèche dans le jardin (Under the Covers), les rues encore désertes au petit jour (Gave You Up). Répétition rassurante, mini-mantras pop. Mais le lieu travaille an arrière-plan.
On réécoute. Les rythmes battent légèrement à côté, comme un cœur anxieux. Les sons — basse, synthés analogiques fragiles, melodica — semblent séparés, chacun dans sa pièce. Le dub ne dilate pas, il chatouille, mais depuis un doigt inquiétant et inconnu. Les échos persistent comme des présences. Entre deux chansons — On the Ward, Drip Drop — des interludes ouvrent des vides où l’espace se déforme.
Et pourtant, malgré tout, sous les étages stylistiques : DES CHANSONS. Compositions limpides, refrains qui s’ancrent avec une facilité presque suspecte. On se prête très rapidement et très aisément à un sing-along tenace. Que répétons-nous exactement ? En creusant on pense à Young Marble Giants, à Broadcast, à ces formes où la simplicité cache autre chose mais on ne sait pas vraiment quoi. Ou plutôt à Anna Domino version angoissée, ou peut-être Saâda Bonaire mais sous tranquillisant. Donc sans doute également à Ela Orleans ou Linda Smith. Bref, des femmes qu’on aime (meufs sûres). Après tout le malaise est un sentiment comme un autre, l’insouciance aussi. Une hypothèse affleure : au fond du couloir de l’hôpital je crois bien que c’est le fantôme de Brian Wilson aux clochettes des interludes.
On reprend une lecture côté paroles : sous la béatitude domestique — le soleil qui brillait quand on s’est rencontrés, un ciel bleu sans fin (mais c’était juste un mirage) (Blue Skies), rester, attendre — une chose glisse. Une phrase : « You will belong to me soon ». L’affection soudain se charge, devient obsession douce, autopsie lente plus que confession. Notre narratrice est instable, elle vacille entre dévotion et emprise. Et puis le jardin-refuge. Les mauvaises herbes murmurent et deviennent des amies, les arbres pourraient être des amants (I Go Back). La nature comme recalibrage, où le cycle des saisons offre une stabilité que les relations humaines ne peuvent garantir. Et le disque se tient là, dans cette liminalité : offrir une musique de bonne humeur qui ne semble pas artificiellement enjouée, un don simple — tiens : danse, tiens : chante, — tout en laissant monter une mélancolie d’être, une tension sourde. Tout est étouffé, lent, discret, mais reste lumineux comme par miracle.
On avance alors dans cette architecture mouvante sans savoir si l’on traverse des pièces ou des états psychiques. Et ce qui reste, au bout : des mélodies qui tournent encore, et quelque part sous la peau, une pulsation irrésistible.
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