« Big Pink » par The Cudgels (1990)

Et si la meilleure chanson d’indie pop jamais enregistrée était l’œuvre d’un groupe dont même bien des vétérans des eighties n’ont jamais entendu parlé ? Bon ok, je démarre peut-être un peu fort là, mais je n’exagère qu’à moitié, car je tiens vraiment Big Pink de The Cudgels pour une de ces merveilles cachées dont on se demande comment elle n’a pas pu devenir un classique.

Dans les années 1980 en Grande-Bretagne, les ténors de l’indie pop comme les Pastels, les Vaselines, Talulah Gosh, les Primitives où autres Shop Assistants étaient parvenus à une certaine notoriété, mais il existait aussi un deuxième cercle de l’indie pop : les Razorcuts, les Pooh Sticks etc., groupes au succès plus modeste auxquels Sam Knee n’avait pas oublié de rendre hommage dans son admirable A Scene in Between (même si il avait scandaleusement oublié Action Painting! Grrrrrrr !). Mais on pourrait dire que The Cudgels appartenaient quant à eux au troisième cercle, encore plus confidentiel, celui des fanzines imprimés à l’arrache et des concerts ramenant douze personnes mais douze personnes animées d’une foi plus ardente que celle des premiers chrétiens dans les catacombes. Sam Knee ne les avait pas évoqués dans son livre mais on ne peut lui en vouloir. N’ayant pas étendu ses investigations au-delà de 1988, il ne risquait pas d’ajouter The Cudgels au panthéon de l’indie pop, puisque leur première chanson officiellement sortie remonte à 1989. Mais de la même façon que The Williams, The Rosehips, Bubblegum Splash ou les Fat Tulips, The Cudgels appartenaient à la catégorie des excellents groupes de l’époque dont le succès sera resté bien trop confidentiel.

Si leur hit Big Pink apparaîtra sur leur premier disque sorti en 1990 – répondant au génial titre de Coitus…with the Cudgels – , cette chanson était déjà sortie en 1989 sur un split-flexi avec les non moins recommandés They Go Boom !!, deux ans après la formation du groupe. Au vu de la qualité de ce flexi, on peine à comprendre pourquoi aucun label indie pop de l’époque n’ait désiré prendre ces Birminghamiens sous son aile pour leur permettre de sortir ces deux titres en 45 tours.

Qu’est-ce qui rend Big Pink si délectable ? D’abord son début, avec cette guitare en mode palm muting relevée par ce qui semble être du phaser (les experts confirmeront-ils ?), qui enveloppe l’auditeur et fait naître immédiatement une irrésistible tension, rapidement rejointe par un basse jouant dans les aigus qui fait monter l’intensité, puis par une batterie sèche, tendue et claquante accompagnée d’un clavier aérien qui donnent à la chanson ce souffle épique qu’on retrouvera sur les futurs titres de Pulp à son pinacle. A elle seule, la mélodie de voix suffit à faire de la chanson un classique instantané. Le timbre et le style de chant d’Andrew Davies qui rappellent ceux de Tim Vass des Razorcuts, émeuvent par un heureux mélange de sincérité et de fragilité, tandis que les subtiles parties de guitare lead de Gavin Priest font littéralement scintiller le morceau. Le pont, sur lequel la claviériste Tracey Eastwood chante en canon avec Davies donne une raison de plus d’aimer ce morceau, avec ses paroles très drôles mais dont l’humour noir passerait plus difficilement aujourd’hui. On n’imagine pas aujourd’hui un groupe, et notamment une fille chanter Beat me, Hit me, beat me, until you think I’m dead, Beat me, Hit me, beat me, and tie me to, tie me to your bed ! Et pourtant tout ça donne au morceau une tonalité dérangeante qui ajoute en réalité à son charme. Mention spéciale aussi au batteur Adrian « Josef » Jones qui manie avec une grande classe l’ouverture de charley pour donner du relief au couplet, avec autant de simplicité que de sens musical. Mais la palme revient toutefois à Gavin Priest, qui, non content d’être le guitariste soliste du groupe, est aussi celui qui a exécuté la ligne de basse mirifique sur cet enregistrement de Big Pink ! Je n’ai aucune hésitation à affirmer que celui qui formera par la suite The Proctors a exécuté ici une des meilleures lignes de basse de l’histoire de la pop. Non content de sublimer la chanson, celle-ci est si pleine de subtilités qu’on peut la réécouter des dizaines de fois en identifiant avec joie une nouvelle nuance, comme lorsqu’on se concentre sur la ligne de basse de Rain des Beatles, morceau sur lequel McCartney ne joue jamais deux fois la même chose. Si Gavin Priest venait à proposer un tutoriel de sa partie de basse sur ce morceau, je pense qu’il donnerait un sacré fil à retordre à bien des bassistes.

En attendant, je réaffirme que Bing Pink a toute sa place parmi les morceaux les plus jubilatoires de la pop de l’ombre des années 1980.


 

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