Rock alternatif : le long remord

Berurier Noir, 7 février 1987, Salles des Fêtes d’Arcangues / via leur tumblr

Le confinement a eu ses effets indésirables. Nous allons évidemment devoir survivre à la vague des romans auto-introspectifs de circonstance, sans oublier tous ces albums réalisés « chez soi » qui se prendront pour des Basement Tapes ou du DIY. Pour beaucoup de ma classe d’âge, qui gravitent désormais dangereusement autour de la cinquantaine – car je ne suis pas un cas isolé –, ces deux mois et demi se révélèrent également un terrible moment pour revisiter notre si petite histoire, notre autobiographie musicale façon Haute Fidélité (ce livre terrifiant parce que si mauvais et tellement juste). Ressortir les vieux dossiers, solder les comptes personnels et inévitablement subir la visite des vieux souvenirs qui ne s’invitent jamais quand il le faut… Et découvrir tardivement qu’on ne choisit pas les disques de sa jeunesse. Parce que quelque part, nous appartenons à une génération sacrifiée, celle qui eut entre 15 ans et 25 ans dans les années 1980 et pour qui le rock alternatif fut un passage obligé, un rite initiatique (pardon Claude Lévi-Strauss ou Marcel Mauss), que cela plaise ou non, que cela fasse ou non joli dans une discussion entre érudits pré-deezer que nous sommes tous devenus. Ou bien que cela sonne creux pour les lecteurs des Inrocks ou de la RPM.

Rien que l’expression, comment s’en revendiquer ? Rock alternatif. Un alliage de circonstance de termes qui n’auraient jamais dû se rencontrer, une expression juste informative. Ni un style en soi, ni même un label qui ornerait de son nom une scène ou une façon de produire du son. Juste une étiquette collée sur un carton un aprem’ de vide-grenier autour du square du Temple. Beaucoup y verraient l’éternelle misère ou malédiction de la France, un pays où la musique souffre d’être si peu considérée faute d’oreilles acérées. On se rappelle du coup d’un article de Télérama en 1988 ou 1989 expliquant que malgré tout, il valait mieux ces petits jeunes excités qui jouaient si mal de leur guitare électrique contre Pasqua qu’un Michel Sardou qui chantait si bien pour la peine de mort. La messe était dite.

Qui peut comprendre ? Ce pays où le rock est alors porté par Téléphone ou au mieux – et je plaisante à peine –, Trust. Le passage à la télé de Métal Urbain n’a pas eu le même effet que celui des Sex Pistols. L’Hexagone ne s’ennuie même pas, comme avant 1968. Il pionce, le valium sur la table de nuit. Pourtant, il y murmure un autre monde que quelques groupes comme La Souris Déglinguée commencent à décrire, à la manière de François Villon. Un Paris envahi de banlieusards, teddy boys, rockers, fiftos (dont un certain Simon Abkarian), skinheads, psychos ou punks, qui dorment sur Paname dans un cinéma ouvert toute la nuit dans l’actuel Théâtre Dejazet et qui hantent les alentours de quelques magasins de disques comme le coupe-gorge New Rose à Saint-Michel. Des bandes qui se disputent les rues d’une cité où ne tourne pas encore un gyrophare tous les cent mètres. Des squats partout, avec leur sound-system antillais où tout se deale, dans le 20e ou vers Gare de Lyon. Des phalanstères violents où se côtoient des gauchistes qui se prennent pour des voyous (les autonomes) et des voyous qui virent nationalistes (les skins, et parmi eux les Tolbiac’s Toads qui ne sont pas encore le backing-band de William Sheller). Tout est alors possible. Le jeune JP Nataf grave skinhead sur sa guitare et le futur Mano Solo au sein de Chihuahua chantonne « cockney raton » sur la bande des Halles, captée par la caméra de Philippe Puicouyoul au début de La Brune Et Moi.

C’est là-dedans que la vague du rock alternatif va mettre de l’ordre finalement, car l’anarchie c’est l’ordre comme pérorait Proudhon (entre deux saillies antisémites et misogynes). Pendant ce temps, au mitan des eighthies, tu aiguises doucement tes goûts entre les 45 tours des Clash que ta grande sœur a ramenés d’un échange scolaire à Londres et Tom Waits que tu as découvert dans Down By Law de Jim Jarmusch grâce à une copine de ta tante qui t’a fait rentrer gratis dans un cinéma d’art et d’essai à Strasbourg. Sinon, à Melun Nord, lycée au calme rimbaldien, comme tout le monde, tu prends sans faire le tri ni le difficile ce qui tombe dans les cassettes que tes copains t’enregistrent (car il faut monter sur Paris – une heure de train – pour acheter des disques et bouffer des grecs) à la chaîne et sur leur chaîne stéréo : Killing Joke, The Glove, les Bad Manners (on les entend même dans La Boum à un moment), Muddy Waters ou encore les Toy Dolls. Tu épuises The Specials, ton premier CD, quand ton daron ne monopolise pas la platine high-tech qui pèse 5 kg pour Mozart et Brahms. Et tu regardes des jeunes filles mal habillées danser sur Prefab Sprout sans te douter que ce sera plus tard un album culte. Internet n’existait pas. Cela nous a peut-être sauvés. Le soir, chez les Nsonde, tu suces des graines de cacao en écoutant du Fela et du James Brown en boucle. Le purisme, ce sera pour plus tard. Tu liras un jour « Purism is fascism » à Rough Trade en achetant un 45 tours d’Oasis que tu as offert depuis…

C’est alors que débarque le rock alternatif, et tu peux choisir un camp, avoir ton truc. Les Bérus, les Ludwig ou OTH. Devant toi, d’un coup, une scène, un réseau de salles de concert (c’est certes moins glamour que l’Haçienda, tout comme les congés payés en 1936 font moins rêver que les barricades de 1968, mais certaines victoires de masse pèsent davantage que l’ego de quelques bourgeois), des tables de presse politiques, des fanzines au titre magnifique (Les Héros Du Peuple Sont Immortels). Un bordel vaguement anxiogène, mais tu rentres généralement intact chez toi, même après un concert de Parabellum où les skins de Melun lancent des Sieg heil pendant que le proprio s’engueule pour avoir refusé d’enlever les sièges afin d’éviter le pogo. Au cœur de la boucherie esthétique des années 80, tu vas apprendre qu’un polo, c’est Fred Perry, un blouson, forcément un Harrington, des chaussures, des docs et qu’une coupe de cheveux, même rasés ou en tremplin, se fait chez Jacky à Simplon. Pour le reste, aucune unité artistique, ni même cohérence : du punk sommaire, du rock simpliste, du mauvais ska et souvent, juste des boites à rythmes.

Alors au final, il reste quoi, une fois essorés les Raymonde et les Blancs Becs, les Garçons Bouchers (dont le titre La Bière s’appelait La France quand leur chanteur officiait au sein de la formation OI! Colditz de Géno, l’ex de L’Infanterie Sauvage) ou autres attristants tels Les Sheriff ? En fait, le plus triste, noyés derrières les séquelles nostalgiques, les thèses de socio et les repentances de carrière, il reste quelques très bons disques que plus grand monde prend la peine d’écouter. Les Thugs d’Angers, adorés par Nirvana et signés par Sub Pop, le premier album des Washington Dead Cats, perdu entre les Dead Kennedys et Cavan Grogan, The Brigades, capables d’écrire un titre inspiré de la trilogie Welcome In Vienna d’Axel Corti, les Warum Joe et leur morceau hommage aux Tontons Flingueurs, les Hot Pants, ou quand Manu Chao se prenait encore à raison davantage pour un Chuck Berry latino que pour le sous-commandant Marcos de Sèvres, et bien sûr Macadam Massacre, ce petit chef d’œuvre qui aurait dû faire des Bérus les Beastie Boys européens, dixit Kid Loco, alors leur producteur sur Bondage Records (enfin un vrai nom de label en France). Mais qui aujourd’hui veut s’en souvenir ? Il n’y a rien de pire qu’une révolution perdue…

12 réflexions sur « Rock alternatif : le long remord »

  1. Moi, mon Harrington, c’est un skin qui aura sa triste heure de gloire 30 ans plus tard qui me l’a piqué un matin d’hiver en traversant le luco .. et j’ai beau graviter autour de la cinquantaine, je fais toujours le tour du square du temple les jours de vide grenier en espérant en retrouver un ..

  2. Salut, chouette article, car directement concerné ( même tranche d’âge, mêmes émois, même constat).
    Juste pour dire que Thugs viennent de sortir un album sous le nom de Lane, est qui est top. Le morceau Pictures of the century est juste merveilleux

  3. Et ouais la bonne époque, les belles années et aujourd’hui heureusement que nous avons les Sales Majestés 🤘et restons des rebelles dans cette société de merde. On y croit pour ce qui se reconnaîtrons.

  4. Bravo pour cette article qui me fait voyager dans ma jeunesse urbaine d’Angers . À 50 ans passés j’écoute toujours ces bons vieux groupes de l’époque et parfois encore sur mon pick-up.
    Merci.

  5. Cet article m’a donné envie de réécouter mes vieux vinyles alternatifs qui tournaient jour et nuit sur nos platines en ces années bénies. Les deux compilations « Chaos en France », les Béru bien sûr (putain ces batailles contre les flics !), les Dead Kennedys, LSD, Angel Face…et encore pas mal d’autres. Aujourd’hui, les amis qui ont survécu à ces années de poudre et de feu ne sont plus très nombreux…mais malgré un demi siècle bien
    avancé, chez quelques-uns brûle toujours le feu de la révolte. Et c’est à ces musiques que nous le devons.
    Salutations aux rebelles indomptés 🏴‍☠️

  6. Merci pour cette article mais il a bien qu’un seul groupe c’est bien Bérurier noir. Malgré que les shérif, les salles majesté sont très fort aussi.

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