Scott ou encore

L’auteur François Gorin explore les éclats et les errances de l’avant-gardiste Scott Walker

Scott Walker
Scott Walker

Lire Section26 a beau être un gage de qualité, il se peut que vous ne connaissiez pas (encore / bien) la musique de Scott Walker et que vous n’ayez jamais ouvert un ouvrage de François Gorin, journaliste de la chose musicale également romancier, pourtant déjà évoqué dans nos pages. Même dans ce cas, ce Scott Walker* est pour vous même si vous ne le savez pas encore.

Premier livre en français consacré à au plus Anglais des Américains, cet ouvrage de 160 pages divisé en dix-huit chapitres n’est pas la biographie d’un chanteur aussi estimable soit-il. Pas plus qu’une autobiographie déguisée de son auteur, critique rock passé du Rock & Folk des années 1980 à Télérama via la case cinéma. Comme il n’y a pas de hasard, que des rendez-vous, il croise alors à nouveau en 1999 le chemin de Scott Walker, par écran interposé, en compositeur du film Pola X de Leos Carax, trente ans après avoir donné de la voix sur une chanson composée par André Hossein (père de Robert), vedette et réalisateur du western italien Une Corde, Un Colt… En cette même année 1999, quand Garbage a l’honneur d’ouvrir avec The World Is Not Enough le nouveau James BondPierce Brosnan est rejoint par Sophie Marceau, la chanson Only Myself To Blame interprétée par Scott Walker est jugée trop déprimante pour figurer en générique de fin…

Scott Walker* est le livre d’un fan, mais un fan critique, en particulier de lui-même. Le sous-titre induit par l’astérique ne s’avère pas pour rien Chronique d’une obsession. L’objet de l’obsession est un drôle de sujet, de Sa Majesté jusque dans sa mort à Londres en 2019 quelques mois avant la pandémie mais né Noel Scott Engel aux États-Unis en 1943, et passé à l’âge adulte dans la Californie des années 1960 après avoir déjà tâté de la scène et du chant. Bassiste associé au chanteur et guitariste John Maus, de son nom d’artiste John Walker, puis au batteur Gary Leeds, le voilà en 1964 membre du trio The Walker Brothers. Qui s’exile l’année suivante au Royaume-Uni pour connaître un succès foudroyant en plein Swinging London. Les deux premiers 45 tours ne marchent pas, mais dès le second, Scott plutôt que John est intronisé chanteur principal. Malgré une musique qui évoque une variété orchestrale héritière de Sinatra plutôt que le rock, The Walker Brothers rivalise ensuite outre-Manche en terme de ventes avec les Beatles et autres Stones de 1965 à 1967, année qui marque la fin de série pour le trio.

Échappé en solo, Scott chante un Jacques Brel quasiment inconnu des Anglo-Saxons. Sa popularité, malgré l’absence de concerts post-The Walker Brothers, est telle qu’il présente en 1969 sa propre émission télévisée Scott sur la BBC. Pour une faible audience. Qui plus est, un cinquième album en trois ans – et son troisième pour la seule année 1969, mais le premier entièrement écrit et composé par ses soins, sorti initialement sous son nom de Scott Engel –, Scott 4 est un échec. Sa carrière discographique devient erratique dans les années 1970 et sacrifie même à une reformation, pathétique, de The Walker Brothers.  Scott Walker ne sort qu’un seul album dans les années 1980, un autre au cours de la décennie suivante mais connaît un réel regain d’intérêt concrétisé en 1990 par la compilation, la première en CD, Boy Child puis en 1992 par la réédition toujours dans ce format, alors désormais indispensable pour prétendre exister, de ses premiers albums.

En 2006, le documentaire Scott Walker – 30 Century Man de Stephen Kijak assisté de Grant Gee (Meeting People Is Easy sur Radiohead en tournée, Joy Division avec Jon Savage) bénéficie de l’appui de David Bowie, interviewé tout comme Scott lui-même, Simon Raymonde – fils d’Ivor, l’un des arrangeurs de The Walker Brothers, ex-Cocteau Twins et responsable du label Bella Union –, Radiohead, Damon Albarn, Brian Eno, Sting, Johnny Marr, Jarvis Cocker, Richard Hawley… Pour rester du côté de Sheffield, un septennat après We Love Life, l’album final des vétérans de Pulp produit par Walker – où la fin de la chanson Bad Cover Version fait référence à “The second side of ‘Til The Bad Comes In” –, les presque jouvenceaux de  The Last Shadow Puppets font à leur tour allégeance à Scott. Manque pourtant parmi l’aéropage de ses admirateurs de longue date Nick Cave qui, avec ses complices Mick Harvey et Blixa Bargeld, lui avait fait enregistrer en 1995 une reprise du I Threw It All Away de Bob Dylan pour la BO du film australien To Have And To Hold de John Hillcoat resté inédit en France malgré Tchéky Karyo dans le rôle principal. Manque aussi et surtout Julian Cope, au faîte de sa gloire britannique avec The Teardrop Explodes quand il se démène pour sortir en 1981 la compilation Fire Escape in the Sky: The Godlike Genius of Scott Walker, point d’entrée pour François Gorin vers une obsession sans retour. Comme il manque (volontairement ?) parmi la bibliographie de Scott Walker* établie par notre pourtant complétiste avoué en la matière The Impossible Dream: The Story of Scott Walker and The Walker Brothers d’ Anthony Reynolds, ex-Jack et ex-Jacques, publié en 2009. Fire Escape in the Sky sera aussi pour un certain Jean-Daniel Beauvallet pré-Inrockuptibles le point de départ d’une quête pas exclusivement discographique. D’où sa saillie génialissime après les débuts parisiens de Pulp lors du Festival des Inrockuptibles en 1991  : “C’est le meilleur concert de Scott Walker que j’ai vu en sachant que je n’ai jamais vu Scott Walker sur scène”.

Jamais, c’est bien le mot : le chanteur refusera mordicus de renouer avec les concerts. Jean-Daniel Beauvallet puis François Gorin finiront par l’interviewer. Gorin le rencontre en 2006 pour Télérama à la sortie de l’album The Drift et fait de l’intégralité de leur entretien dans un hôtel parisien son dix-septième et avant-dernier chapitre. Sans pour autant en avoir appris beaucoup plus à propos de Scott Walker. Il était sans nul doute le premier à avoir évoqué sa figure dans un livre en France, le temps de L’Exil/Livre de Scott Walker, septième des neuf chapitres de Sur Le Rock, ouvrage de 1990 encore et toujours de référence. En ces temps pré-Internet, son Graal avait longtemps été Scott 4. Avec le dénommé Ferber, alias Gilles Tordjman – collègue alors critique littéraire rencontré au Matin de Paris (mais qui est Vasco, leur chef du service culture ?) que l’auteur initie au Walkerisme avec un succès tel que son élève le dépasse bientôt au point d’en faire un néo-converti encore plus zélé que lui –, ils réussiront avec force ténacité (et 400 Francs – environ 60 euros !) à mettre la main dessus. Les femmes de la vie de François Gorin seront moins sensibles à “LA” voix, forcément sexuée sinon sexy.

“Go-between”, messager, passeur, François Gorin ne verse pas dans la mégalomanie et ne se prend pas pour Don Quichotte, en mission pour faire connaître et apprécier la musique de Scott Walker, chanteur préféré de David Bowie sans avoir réussi à sortir de son isolement volontaire cet aîné de 3 ans et 364 jours. Le livre ressemble à son auteur : il ne cache pas ses doutes, y compris à propos du grand homme et de ses derniers disques, de plus en plus éloignés de toute zone de confort. De quoi se souvenir qu’à la mort de Miles Davis en 1991, un critique de jazz français (Francis Marmande ? Serge Loupien ?) désarçonné face aux “égarements” du grand Miles dans les années 1980 reconnaissait que le temps avait donné raison à ses différentes métamorphoses : qui sommes-nous pour juger le travail d’un artiste toujours en avance sur son temps ? Sans faire de Scott Walker un pionnier de quelque avant-garde, son parcours à rebours, de la pop commerciale à une musique résolument intellectuelle, semble unique, sinon singulier. Plus radical qu’un Lee Hazlewood, plus cohérent qu’un Christophe, Scott Walker refuse le sensationnalisme et échappe au statut de martyr mort dans le caniveau tué par l’industrie musicale. Désolé du cliché, mais ce livre, aussi court qu’intense, donne envie de réécouter la musique de Scott Walker, voire d’en découvrir les marges encore inexplorées, au risque de s’y perdre.


Scott Walker* de François Gorin est sorti chez Le Boulon.

Jeudi 13/04 à 19h, rencontre avec François Gorin animée par Étienne Greib, librairie Libralire, 116 rue St Maur, Paris XIe

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