EggS, l’indie next door

Brillant premier album pour le quatuor nord parisien devenu septette

Eggs
Eggs / Photo : Jules Vandale

Il aura pris son temps pour arriver à terme, mais il est enfin là. A Glitter Year, premier et excellent album de EggS est sorti ce vendredi 4 novembre sur Howlin Banana, Safe In The Rain et Prefect Records chez nos amis d’outre-Manche (et en édition limitée chez Rough Trade), on y reviendra d’ailleurs dans peu de temps. En attendant, rencontre avec Charles, Léo, Manolo et Rémi pour discuter fanzinat et héros locaux, musique de copains et références obscures, autour d’une ou deux Super Bock.

Section 26  : On pourrait qualifier votre style de néo C86, vous avez longtemps refusé de sortir un album parce que c’était contraire aux groupes qui vous ont toujours fait rêver, et vous avez en plus une utilisation assez minimaliste des réseaux sociaux, qui sont pourtant un des outils de base de la musique aujourd’hui, en bien comme en mal, d’ailleurs. Est-ce que tu dirais que EggS est un groupe anachronique ?

Charles :  Euh… Alors (les autres se marrent). Déjà, de faire de l’indie rock, est-ce que ce n’est pas déjà un petit peu anachronique aujourd’hui ? Pour le peu de monde que ça peut intéresser en dehors de quinze personnes à Paris… J’ai l’impression que la musique qu’on fait est très proche du modèle du fanzinat. C’est de la musique de réseau, avec des gens qui sont branchés sur un style, des oreilles expertes d’un sujet, l’indie rock, c’est de la niche. Et donc le côté anachronique, je ne pense pas parce qu’il y a plein de gens à travers le monde qui ont toujours envie de faire ce genre de musique ou qui ont ces influences, tu vois. Mais elle n’est pas mainstream, ça c’est clair.

Léo : C’est de la musique de copains, quoi. Et forcément, la musique de copains qu’on fait, c’est de la niche. On a la flemme de faire les mêmes choses que tout le monde. C’est super de sortir un album, mais on le fait parce qu’on a des gens autour de nous avec qui on a envie de le faire.

Charles : Et je peux dire que j’ai un peu changé mon fusil d’épaule sur le côté album et single. J’ai longtemps été très influencé justement par le modèle de la C86 et l’idée, c’était de sortir des singles. Le concept album ne me parlait pas.

Qu’est ce qui ne te plait pas sur le concept album ? 

Charles :  Il y a toujours du gras sur un album.  En réalité, dans le genre de musique qu’on fait, il y a des albums que j’aime beaucoup, que j’écoute d’une traite et qui se tiennent du début à la fin, mais c’est quelque chose qui est normalement dans l’immédiateté. Le côté C86 anglais, pour moi c’est « On n’est pas capable d’avoir quelque chose à dire de plus qu’un single”. Mais depuis qu’EggS existe, à titre personnel, j’ai beaucoup travaillé les textes. Je dis toujours que j’ai deux marottes, The Replacements et Guided By Voices, qui pensent en single mais qui sortent des albums et qui travaillent énormément les textes. Je pense que c’est ça qui m’a poussé vers cette idée de dire « Ok, là on a de la matière pour un album ». Les douze morceaux, bossés pendant le Covid, méritaient tous d’être sur disque.

Il y a eu beaucoup de chutes ?

Charles : Il y a toujours des chutes, des trucs qu’on répète et qui ne fonctionnent pas ou qui fonctionnent à un moment et plus après. Si ça n’est pas systématique, c’est que c’est que ça ne va pas. Il y en a eu quelques-uns, des comme ça. Turtle Island par exemple, qu’on a préféré garder en acoustique.

Léo : Puis on a gardé quelques anciens morceaux qui méritaient d’avoir un travail de studio car ils fonctionnent toujours aussi bien depuis le temps.

Charles : Ils avaient été enregistrés sur un quatre pistes. Un morceau comme Still Life, je pense que la meilleure version c’est celle qui est sur l’album. Il y a toute l’énergie qu’on voulait passer sur l’album.

Justement, la bonne chose avec le fait d’avoir orchestré d’anciens morceaux qui existaient déjà en format single, c’est qu’on y entend vraiment toute l’évolution du groupe.

Charles : Ce qui a vraiment fait la différence, c’est l’arrivée de Rémi à la batterie. Quand Greg était à la batterie, je pense qu’il n’était pas forcément à sa place. Greg est un guitariste, à la base. Les propositions de Rémi, par exemple sur Still Life ont vraiment forgé la vision qu’on avait du morceau. On voulait un mur de son. Le fait d’avoir une batterie qui permette de faire ça, ça sonne vraiment comme un truc un peu « puissant », tu pouvais donc y coller de plus en plus d’instruments. De toute façon, il y a quelque chose dans la manière qu’on a de travailler aujourd’hui qui est presque punk. Au-delà du côté très indie, il y a vraiment une volonté d’être… Quand je cherchais un batteur, j’ai repris exactement la phrase de Pollard dans la bio des Guided By Voices qui disait « je veux un batteur punk qui joue de l’indie rock« . Je voulais la puissance et les mélodies.

Et si la meilleure chose arrivée à EggS n’était pas la courte pause musicale de Grégoire ? A savoir, trouver le batteur qui vous manquait tandis que Greg revenait à son instrument préféré…

Charles : Effectivement, au-delà de Camille et Margaux qui subliment vraiment le groupe, le truc qui fonctionne aujourd’hui, c’est Rémy à la batterie et Greg à la guitare. Parce que Greg est un super guitariste. Et Rémi a la puissance qu’on voulait avoir, que j’ai toujours voulu avoir. Quand on a monté ce groupe, le fait qu’on sonnait C86, avant, c’était grâce à Greg. La batterie était beaucoup plus fragile. Aujourd’hui, dans ce que je peux lire sur le groupe à droite à gauche, oui, il y a un côté très américain. Je pense que ça vient aussi du côté basse batterie de Rémi et Manolo. Le duo fonctionne bien ensemble, l’ossature de la formation est beaucoup plus solide. Après, les chansons, elles restent hyper simples.  N’importe qui peut jouer nos morceaux dès lors qu’il a trois guitares.

Comme tu disais, la C86 c’est aussi une certaine simplicité dans les accords, et là Grégoire notamment rajoute une certaine complexité avec ses accords de 7ème…

Charles : Mais c’est toujours ça. Le truc que je trouve aussi qui marche et qui est cool dans le groupe, c’est que t’as une composition qui est à mon sens « simple », mais derrière chacun va apporter sa touche personnelle. Par exemple, Grégoire est à fond dans les guitares à la Women. Si on avait pas ça, on pourrait sonner très classique indie. Et du coup le fait qu’il y ait aussi cet apport là, hyper noisy. Tu vois ça, ça donne une autre dimension aux morceaux et au groupe, effectivement.

Eggs
Eggs / Photo : Jules Vandale

Quand tu as lancé EggS, tu t’attendais à ce que ça devienne une fanfare à sept, ou est-ce que tu disais : « on va rester un quartette pop » ?

Charles : C’est ce que j’ai toujours voulu mais je ne pensais pas que j’arriverais à le faire. Le fait que ça se réalise, c’est vraiment top. Mon rêve, c’est de rajouter encore des instruments. J’adore quand il se passe plein de trucs sur scène. Puis comme le disait Léo, c’est le groupe de potes par excellence. C’est hyper important qu’il y ait plein de gens qui se marrent sur scène car ils sont contents d’être là. S’il n’y a pas ça, si ça n’est pas fun, ça ne va pas marcher.

Léo : Et puis au-delà de ça, je pense qu’on commence à penser de plus en plus à ajouter d’autres instruments. On verra comment ça se passe à l’avenir, mais je pense que le but, c’est aussi de mixer des choses, de rajouter des trucs, d’en enlever. Tu peux te permettre des sonorités auxquelles tu n’avais pas pensé avant et qui, justement, sortent un peu de l’indie rock classique. Il y a la volonté de pouvoir dire « Si on a envie de mettre un violon, on va mettre un violon« . On assume un truc un peu fanfare, avec des morceaux-hymnes pour caves. Dans la lignée des Guided By Voices !

Le fait d’être sept et d’être ouvert à avoir encore plus de membres peut presque être vu comme un acte militant. Notamment avec l’augmentation des coûts des tournées, par exemple…

Léo : C’est parce qu’on est des amateurs, c’est pour ça. On n’est pas des professionnels de la musique, c’est même pour ça qu’on s’amuse. Si ça nous empêche de faire une tournée, peut-être qu’on n’en fera pas. On fait la musique qu’on aime.

C’est aussi un statement sur le refus d’être professionnel.

Charles : Music First. On ne s’est pas du tout posé la question des tournées jusqu’à aujourd’hui. On commence tout juste à se la poser parce que l’on reçoit des demandes de type : « c’est qui votre tourneur ? » C’est compliqué parce qu’effectivement, en France, les tourneurs sont obligés de nous salarier. Donc si on est sept, c’est compliqué. La formule à cinq, ça peut marcher, mais cinq, c’est même déjà en fait un peu trop. Et ça veut dire laisser deux personnes sur le quai, et on n’a pas envie de faire ça non plus. Moi, actuellement, je suis en train de réfléchir à comment passer par du touring qui ne soit pas calqué sur le modèle français. Parce que le modèle français est quand même une bonne chose, il faut s’entendre. Mais si tu sors de ce cadre en terme de taille de groupe, c’est difficile de tourner en France. Contacter les petites salles, c’est facile, mais si on veut tourner en SMAC ou en festival, on nous demande d’avoir un booker. On doit clairement passer par des bookers étrangers, qui, eux, ne fonctionnent pas sur le modèle français. Dans l’absolu, même si on peut revendiquer notre côté hyper underground, on a quand même envie de jouer. La question c’est pas d’en vivre, puisque de toute façon on sait très bien qu’en faisant cette musique-là, on ne peut pas en vivre, mais au moins la partager sans perdre de thune. Puis il y a aussi peu de salles qui peuvent accueillir des groupes à sept.

Changement total de sujet après cet instant politique : comment est ce que vous définiriez votre parcours musical avant votre premier groupe « sérieux » ? 

Manolo : Mon premier instrument ? Une basse. Parce qu’il y avait une basse dans ma famille. C’est à peu près ce qui s’est passé. Mon père m’a dit que c’était plus facile que la guitare.

Léo : J’ai fait une école de musique, quand j’avais six ans, de la flûte traversière, puis du piano jazz… et après j’ai complètement oublié ce que j’avais appris. Je suis allé voir des concerts de rock à Paris. Et on s’est rencontrés avec les autres. Et voilà. Je pense que c’est plus de la rencontre, encore, comme on disait plus tôt. De la rencontre et des musiques qu’on aime bien jouer ensemble.

Charles : Moi, j’ai commencé comme les gars, par un truc qui n’a rien à voir. Moi, c’était le violon et le piano. J’ai lâché au collège et je me suis mis à jouer de la guitare juste après le lycée, par la découverte notamment de groupes comme Beat Happening et les TVP’s. J’étais pote avec un gars qui est toujours un de mes meilleurs potes actuellement, qui était plus vieux que moi et qui lui avait déjà une disco assez assez cool. Et ces groupes rendaient possible le fait de prendre un instrument et de faire un bon truc sans que ça soit compliqué. « Ah ouais, moi je pourrais aussi faire ça« . C’est l’illusion de ce genre de musique, c’est de la fausse simplicité. Je trouve qu’ils ont une approche moins musicale et plus happening, justement. Ce qui compte, c’est d’essayer de faire passer des trucs à travers leurs instrus. C’est toute l’histoire de l’indie des années 80 et 90. L’instrument compte moins que ce que tu veux essayer de faire passer comme émotions. C’est clairement ça qui m’a poussé à faire ça. Au début, je n’arrivais pas à faire de Beat Happening. Mais même encore aujourd’hui, je n’y arrive pas. C’est intouchable.

Tu as déjà essayé de rencontrer Calvin Johnson

Charles : Pour moi, c’est une icône. Après, aujourd’hui, je n’aurais pas de problème à lui envoyer un message, et je pense que ces mecs-là sont hyper sympa et te répondent sans problème. Ils vont même être sympa comme des américains à dire « c’est sympa EggS, j’adore« , mais sans que ça aille plus loin. J’aurais aucun problème à leur parler. Le seul qui me ferait peur c’est Pollard, je pense que c’est un connard.

Comment s’est faite la transition entre ton précédent groupe, Joujoujaguar, et Eggs ?

Charles : Je pense que c’est Joujoujag qui a amené EggS. Joujoujag, c’est même du proto EggS, à y réfléchir. C’était le brouillon de ce que moi j’avais en tête. Joujoujag a commencé en plein milieu de la fameuse vague rock garage. Et forcément, on s’est présentés comme tels. J’étais en train d’affûter ma manière de faire de la musique. Et à la fin, je pense qu’on est arrivé à une formule qui marchait bien. Le dernier single qu’on a sorti, là, on y était. Puis le batteur est parti, les gens se sont un peu éparpillés, EggS est né. J’ai proposé I Fell In Love à Greg, il s’est mis à la batterie et ça a marché. Manolo est ensuite arrivé, puis Léo car on avait besoin d’un clavier.

Et pourquoi ce nom, EggS ? Il y a un côté The Smiths, parce que c’est le nom de famille le plus porté en Angleterre. Une forme d’éloge de la banalité… 

Charles : Je pense qu’il y a un peu cette idée.

Léo : C’est dans l’ADN du groupe de se tirer une balle dans le pied en permanence. Tu sais que le référencement va être dégueulasse.

Charles :  C’est vrai que c’est un vrai bordel pour ne pas nous trouver. C’est pour être le plus anonyme possible.

Vos collègues et potes « vanilla » savent que vous faites du rock ?

Léo : Je pense que pour tous les gens mainstream qui n’écoutent pas forcément ce genre de musique, être dans un groupe de rock c’est un peu has been… « Ah tu joues dans le garage de ton pote ? », c’est exactement ce qu’on est. Et nous on trouve ça cool.

Charles : Et plus tu vieillis, plus tu es vu comme un loser ! « T’as un gosse et tu fais du rock ??? »

Même avec un job, une maison, une famille, on fait toujours du rock de fin d’adolescence perdue et mélancolique. Quand tu écris, tu essaies de faire des chansons que ton toi de 15/20 ans pourrait écouter ?

Charles : Je pense, oui. Je me dis qu’il faut que ça soit quelqu’un comme moi qui devra mette un casque et dise « putain, ce groupe est cool« . Je sais que les gens qui nous écoutent ont à peu près tout le background musical, qu’ils se sont construit leur mythologie comme ça. Les meilleurs retours viennent de ces gens. Dans l’idée, c’est effectivement de la musique qu’un Charles de 18 ans pourrait écouter, parce que j’avais des goûts de merde quand j’avais 15 ans. Mais je pense pas que le Charles de 18 ans pourrait écrire cette musique-là. Parce qu’il est français. Il aurait fallu que j’habite à Olympia pour écouter, et donc essayer de faire du Beat Happening à 18 ans. Même si Internet a pas mal désenclavé ça. Mon plus grand plaisir c’est de découvrir que des gens de San Francisco peuvent écouter EggS.

Justement, plutôt un bel engouement autour de EggS.

Léo : L’engouement ! Cinquante personnes de plus que notre public de base !

Manolo : On parle de choses que les gens qui dépassent cette table ne peuvent pas comprendre.

Charles : C’est pour ça que je disais que ça ressemblait vraiment au fanzine, notre aventure. Parce que c’est quand même un réseau de musiciens qui sont à travers le monde, mais si on les met tous dans une salle remplie, on remplit une Maroquinerie. Je n’aurais pas pensé à ça quand j’ai commencé la musique. Si tu m’avais dit quand j’avais 18 ans que je parlerai d’égal à égal avec des groupes de SF comme The Umbrellas, bon déjà j’aurais pas connu The Umbrellas, mais quand ils te disent qu’ils adorent EggS, ça fait plaisir.

Manolo : On a choisi la bonne musique pour ça.

Charles, tu as aussi le bon style pour ta façon de chanter. Pour moi, la différence entre un bon groupe d’indie pop et un très bon groupe d’indie pop va aussi se situer au niveau des voix. Et ta voix, c’est vraiment ce qui fait passer EggS à ce stade.

Manolo : Si ça chante trop bien, c’est pas de l’indie pop…

Charles : Je vais flatter le duo basse batterie. Oui, il faut une voix atypique. Avant, le chant, je m’en battais les couilles, c’était pas le plus important. Et aujourd’hui, c’est totalement le contraire pour moi. C’est fondamental. Tu dois pouvoir raconter des choses tout en étant musical. Il faut qu’il y ait de la musicalité dans ta voix. Mais ça ne suffit pas. Mais comme on disait plus tôt, le plus fondamental selon moi c’est la partie rythmique.

Léo parlait plus tôt de « groupe de copains. » A Glitter Year, c’est vraiment l’archétype de l’album de copains. Déjà parce que vous êtes tous amis, mais aussi parce que quand on regarde les gens qui figurent dans les crédits, c’est mixé par Alexis Fugain, Guillaume Siracusa, Vincent Hivert, des gens que vous fréquentez beaucoup. La pochette c’est Léo, les clips c’est Erica (Special Friend) et Suzie… C’est une façon de remercier la scène parisienne ? 

Manolo : Quand tu vois des gens dont tu aimes le travail, tu veux bosser avec eux. Et on a plein de gens dont on aime le travail.

Charles : Comme on disait plus tôt, EggS est une fête. Il y a un côté « booze rock », le rock à bières, pour partager des pintes et pleurer un peu. Tu ne sais pas trop comment ça tient, mais ça tient et c’est bien. Et l’idée, c’est vraiment qu’il y ait des gens qui gravitent autour de nous, avec qui on puisse collaborer de toutes les façons possibles et avec qui on partage plus que des liens seulement musicaux.

Et j’imagine que faire appel à des gens que vous côtoyez en dehors de la musique, ça permet aussi d’être sûr de ce qu’ils vont faire sur l’album…

Charles : En fait, comme c’est un domaine que je maitrise pas du tout, ça demande quand même d’avoir la confiance du techos. Donc effectivement de bien connaître les gens avant. Je pense par exemple à Guillaume. C’est lui qui a été dès le début avec nous, et je sais ce qu’il écoute, ce qu’il aime, on en a beaucoup parlé et c’est rassurant. On est totalement sur la même longueur d’onde.

Y a-t-il un héritage Buddy Records ? Parce que Erica et Guillaume ont sorti le premier EP de Special Friend là-bas, Vincent était dans Belmont Witch signé chez Buddy, Margaux et Camille ont aussi démarré sur Buddy avec En Attendant Ana

Charles : « Buddy Records », « buddy », ça veut tout dire oui. On ne peut fonctionner que comme ça, parce que c’est tellement cher de faire un disque. Ça demande tellement d’énergie que si tu n’es pas des gens qui le font parce qu’ils aiment ça, ça ne va pas marcher. Si c’est juste pécunier, ça ne va pas marcher. On a besoin que les gens soient impliqués. Et rien de mieux que tes potes pour t’impliquer. Même dans les labels. On peut déconner, mais ça veut pas dire qu’on en a rien à foutre. Bien au contraire. Si on avait enregistré le disque pour un studio random avec des gens random, ça n’aurait pas sonné comme ça.

Léo : Même les gens extérieurs au groupe qui nous aident sont dans le groupe à nos yeux. Des gens qui nous conseillent, qui nous font des clips, des photos, des communiqués de presse, qui nous font jouer…

Charles : C’est un milieu hyper exclusif, si tu n’as pas les clés pour ce truc là, c’est difficile d’y accéder. Je me souviens que quand je suis arrivé à Paris, c’était hyper compliqué pour moi de m’intégrer dans ce secteur.

Pour revenir sur l’implication des membres, comment se passe le processus de composition à sept ? 

Charles : Là, je vais laisser les gars parler…

Charles, c’est quel type de dictateur ?

Léo : Charles arrive avec un guitare/voix et l’idée générale de ce que va être le morceau. Genre une référence, quelque chose comme ça. Chacun des six autres membres amène son truc. Si ça marche, ça marche. Si ça ne marche pas, on retravaille. Mais en général, le morceau, s’il marche, il va se faire quasiment dès la première répétition.

Charles : En fait, quand ça marche, c’est que tu peux le réécouter vingt fois de suite.

Manolo : Quand Charles vient avec une référence, généralement je l’ai pas. Donc je fais semblant de comprendre, je fais « ah oui » et j’essaie de faire ce que je peux.

Eggs / Photo : Jules Vandale
Eggs / Photo : Jules Vandale

Quel est le morceau que vous avez préféré bosser ?

Charles : Local Hero pour moi. C’est mon morceau favori du disque je pense. Il a vraiment ce côté exutoire que j’adore susciter. Y’a aucune volonté de tacler qui que ce soit dans les lyrics, à part moi. Et on nous qualifie souvent d’héros locaux…

Manolo : Ou de Zéros, on sait pas…

Charles : Les deux sont bons ! Mais on joue partout dans Paris, c’est un peu ça être un Local Hero.

C’est presque le plus autobiographique du point de vue du groupe ?

Charles : Ouais. Mais j’adore ce morceau. Parce que Margaux, la manière dont elle chante, elle le fait hyper second degré. La voix à contre-temps, c’est presque une blague.

Qui sont vos héros locaux ?

Léo :  Ils ne sont pas vraiment locaux mais on a pas mal tourné avec eux, c’est la bande des Nantais de Moleskine. Quand je les vois, je me dis que la musique n’est pas morte parce qu’ils sont là et qu’ils font des trucs trop bien eux aussi, dans le même esprit que nous. En plus d’être des anges. Et bien évidemment dans les Local Hero y’a aussi tous les copains de Paris.

Charles : Puis y’a Nick Wheeldon aussi.

Léo : Oui, évidemment. Il s’investit dans ses dizaines de groupes ou à la Pointe Lafayette, toujours avec une générosité folle.

Avec le morceau Silence Kills, j’ai pensé justement à Nick, mais je n’ai trouvé les paroles nulle part.

Charles : Le texte n’a rien à voir, mais le refrain et le titre, effectivement, sont un clin d’œil volontaire.

Il raconte quoi du coup, le texte ? 

Charles : C’est marrant parce que c’est la chanson qui est la moins personnelle dans le texte. C’était plus un état d’esprit, une ambiance. Tu vois, j’avais pensé à un morceau de…  comment il s’appelle le mec de Big Star… Sur son album solo. Comment il s’appelle, putain, le leader de Big Star ? Il a un morceau un peu comme ça. « Tu peux me transpercer, tu peux même m’égorger, mais je continuerai à frapper à ta porte« . Je crois que c’est ça.

Un autre morceau que j’aime beaucoup, c’est Daily Hell

Charles : Je suis fan des textes qui ne sont pas forcément socialement engagés, pas forcément politiquement engagés, mais qui ont une manière de chroniquer un truc que tu vois dans la rue. Qui révèlent un peu une société. Je pensais à la manière qu’avait Ray Davies des Kinks de chanter quelque chose comme ça. Toutes proportions gardées, évidemment. C’est un des premiers à avoir influencé l’écriture pop anglaise. Avant Dan Treacy ou Morrissey. Raconter une petite histoire qui dit en fait beaucoup plus que que la grande. J’étais réellement dans un café et j’entendais une nana qui parlait réellement avec un mec de ses cheveux bleus, et à côté tu avais un sans-abri en train de lire la pancarte-menu du restaurant, dire « de toute façon j’aime pas le poulet » et repartir. J’avais trouvé ça marrant parce que le mec n’avait pas manqué d’humour, et ça éclairait sur la vacuité de ce qu’on se raconte au quotidien.

Et Walking Down The Cemetary Road

Charles : Alors là, pour le coup, j’ai passé quelques semaines de confinement parmi les privilégiés réfugiés en campagne. J’avais effectivement écrit cette chanson parce qu’il y avait un cimetière à côté de la maison, je me baladais souvent là et en même temps je voyais passer des gens qui étaient toujours un peu à se la raconter, à balancer des trucs sur sur les réseaux sociaux, ça m’insupportait. J’ai écrit ce morceau à ce moment-là.

Il y a pas mal de références aux réseaux sociaux sur l’album oui, tu n’as pas l’air d’aimer ça.

Charles : Oui mais j’y suis collé. C’est mon travers, d’y être attentif. La première lyrics de Local Hero (I read about your band, you don’t mention my name / I guess you said the truth facebook is a grave, ndlr), typiquement, ça pourrait venir des Replacements. Encore une fois, c’est une claque que je me fous dans la gueule. Qu’est ce qu’on en a à foutre qu’il y ait quelqu’un qui parle d’un truc sans te mentionner. Mais on a tous ces travers-là de dire « mais c’est moi qui t’ai parlé de ça en premier, pourquoi tu m’ignores ?« , même si c’est débile. Et ça, c’est des mauvais sentiments. On veut virer tout ça.

Qui est ce « you« , mis à part quelqu’un qui n’a pas compris qu’on ne devenait pas riche en faisant de l’indie rock, à qui tu t’adresses dans Crocodile Tears ?

Charles : C’est un peu à moi-même, là aussi, et à tous les gens qui font de la pop à guitares en 2022. Je parle aussi du côté d’être très égoïste, très égocentrique dans le fait de faire de la musique. De raconter des trucs alors qu’il y a tellement de sujets qui sont plus importants que ça. La plupart des textes sont là pour me taper sur la gueule en fait. Ouais, tous les travers que j’ai sur l’importance de ce qu’on pense de toi, de ce qu’on pense de ta musique, de tout ça.

Ce sont des questions que tu te poses beaucoup ? 

Charles : Je pense que les gens me trouveraient bizarre oui, comme on en parlait plus tôt. J’aurais trop peur d’être un groupe de merde, surtout dans cette petite scène, et de pas en avoir conscience. C’est terrible, ça.

Des exemples ? 

Manolo : Tu veux créer une guerre civile ?

Finalement, pourquoi l’appeler A Glitter Year

Charles : L’album a été beaucoup travaillé pendant le Covid, c’était une année de merde et on se retrouvait en studio dans un cadre un peu illégal, parce qu’on fraudait le confinement. Du coup, tu vois, il y avait besoin d’expulser un truc. Pierrette, ma copine, écoutait vachement les Bangles cette année là et ils avaient une compile appelée Glitter Years. Quelque part, on veut mettre des paillettes dans les oreilles des gens…


A Glitter Year par EggS est disponible sur Howlin Banana, Safe In The Rain Records et Prefect Records et en édition limitée chez Rough Trade Records. Ils joueront à La Boule Noire mercredi 9 novembre et au Café de Paris vendredi 9 décembre.

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