Jean-Louis Murat, Tour de France 2022 (Scarlett, Wagram, Cinq7)

« As-tu aimé poser ton cœur à l’intérieur d’un être heureux ? »

C’est une vieille question qui revient à l’écoute de Tour de France 2022, l’ultime album – à date – de Jean-Louis Murat, et le premier posthume de ce que les fans les plus insatiables espèrent voir devenir une série – une nouvelle carrière, peut-être.

Le rêve d’un coffre aux merveilles, d’un vault comparable à celui de Prince à Paisley Park, a été entretenu par l’Auvergnat lors de ses interviews. Il aimait gloser sur la discipline de l’artisan, sur l’écriture quotidienne, et les comptes montent vite : malgré le rythme effréné de publication adopté à partir des années 2000, des montagnes de chansons inconnues dorment quelque part – peut-être.

Mais – toustes les auteurices de chanson issu·es de cette Terre vous le diront : à moins d’un état de grâce particulier, il faut écrire beaucoup pour ensuite trier le bon grain de l’ivraie, et savoir jeter, jeter et jeter – et semer. Ce que Murat a su et dû faire, en se plantant parfois – comme tout le monde. Aussi, quiconque l’a vu en concert sait qu’il y a toujours eu des inédits, que certains ont fini sur les albums, d’autres non, et que parfois les merveilles restaient sur le carreau, sans autre trace que les mémoires. Et que nul disque n’est parfait – hors la période qui s’étend de Live in Dolores à Le Moujik et sa femme et presque Lilith – l’état de grâce. Avant, des choses ont vieilli, des intentions ont pesé sur les chansons. Après, il y a eu deux tentations entre lesquelles naviguer : celle de la zone de confort musicale, parfois combattue, parfois non, et celle d’obsessions dans les paroles qui ont pu être redondantes – ce n’est pas un reproche, mais un constat inévitable dans l’art difficile de faire carrière.

Un sommet s’élève dans cet après, l’inusable Taormina, parce qu’un disque qui abrite « Accueille-moi paysage » est aussi existentiel que possible, et que c’est peut-être la meilleure veine de Murat – la métaphysique du quotidien, non dénuée d’humour. Babel est juste derrière – tout juste.

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Hors vault, on se retrouve donc en 2026 avec ce live d’une tournée réputée excellente – que j’ai loupée, et – spoiler – je m’en mords les doigts, parce que le groupe fonctionne comme il n’a pas fonctionné depuis longtemps – le Delano Orchestra de Babel ? Les débuts du trio avec Stéphane Reynaud et Fred Jimenez ? Tout n’est pas parfait – heureusement – ce n’est pas le propos – jamais. Il ne s’agit que de sentir le temps ne plus s’écouler de la même façon, parfois même de le voir étal, tel qu’il est – on n’est pas à l’abri d’un coup de pot.

Sur scène en 2022 avec Murat, le fidèle Jimenez à la basse – cf. Benicassim 2000, coup de pot 3000 – et les Clavaizolle père et fils, Denis et Yann aux claviers et à la batterie. Advient ce que l’on n’osait espérer : la sortie des petits sentiers qui tournaient de plus en plus en rond, de plus en plus près de la maison – ce qui faisait que les derniers disques et les obsessions devenues patrimoniales pouvaient laisser au loin, à la porte – fermée de l’intérieur, un riff et un ciné vox de plus et cætera, un peu rock, un peu soul, un peu ça – des rêves barricadés de maréchaux d’empire, loin des quasars et des prairies.

On sent Murat heureux d’avoir un groupe aussi bon – capable de trouver de nouvelles directions, de le surprendre – pas seulement solide – comme s’il fallait à la fois se connaître et ne pas se connaître, parce qu’il s’agit bien là de l’opposé du « se connaître par cœur », il s’agit d’attention à la chanson et il s’agit d’inspiration, et de surprise, et de je-ne-sais-pas – de relations renouvelées, et de moment.

Les claviers varient les timbres et sortent la guitare de Murat de la tentation du discours, autant qu’ils la soulagent de la charge harmonique – et ainsi peut-il en faire moins, choisir, et en faire moins au chant pour faire mieux, autre – la façon dont il arrive à « la mort est dégueulasse » sur Taormina redit en une entame de couplet sa dette infinie envers Véronique Sanson. Denis Clavaizolle applique une discrète Leslie à un piano acoustique glissé parmi les nappes, et on entend soudain les échos des encablures qui séparent Taormina de Pompei, l’Etna du Vésuve.

Une autre dette, envers Léo Ferré, sur le duo piano-voix de « La Pharmacienne d’Yvetot » : même étirement dans le koan paroles et musique, même fond de colère anarchiste, sans le cœur à gauche. Issue de Morituri, il y a également « Frankie », aussi inspirée en mélodie – la marque de cet album post-Babel – sauf que les paroles posent question à l’auditeur.ice qui n’éprouve pas la peine de Murat pour la fin de certains mondes.

Parmi les chansons récentes, qui composent en majorité le reste de la set-list, ce sont les plus éloignées du terreau ciné vox, celles qui vont voir du côté de l’amour – venu, parti – qui enchantent – La Princesse of the Cool, Battlefield – de même celles qui rigolent – évidemment il y a Poulidor et Anquetil sur Montboudif, sur un disque intitulé Tour de France 2022, et les anquetilistes savent – on peut toujours crier « allez Poupou », un slogan ne suffit pas à gagner – et sans humour il n’y a pas de vie.

En retrait, Où Géronimo rêvait ou Marilyn et Marianne se tiennent droit dans leurs bottes, beaucoup d’art au service d’un propos moins fin – Bitter Tears de Johnny Cash a plus de cinquante ans. Je songe avec regret que Murat n’a jamais rencontré son Rubin – son maïeuticien des adieux – il n’en a pas eu le temps

Et j’écoute Sonny Rollins qui vient de quitter le navire à son tour, et je regrette aussi que Murat n’ait pas pu ou su mener le même genre de retraites musicales, comme disparaître pour jouer trois ans sous un pont. Ça supposait sans doute de retrouver certains démons de certaines décennies, de déranger leur sieste pour leur marcher sur les sabots dans des gigues sans fin – on ne peut pas lui en vouloir, depuis l’autre côté de disques que nul ne nous force à écouter, d’avoir continué à publier et publier sans pause ni repos. Le long silence subi à l’orée de la carrière était un traumatisme, semble-t-il.

Et je ne regrette pas ces regrets – humains.

On rencontre un inédit à deux faces, Hello You, qui fait penser à la tendance pépère géniale de Leonard Cohen et son orchestre, une ambiance de bal dans laquelle le groupe excelle aussi – c’est un compliment – et c’est la troisième dette du disque. Pour la dette envers Neil Young, Parfum d’acacia au jardin avait déjà conclu il y a longtemps – avec la rythmique du grand trio, Stéphane Reynaud et Fred Jimenez, et Christophe Pie en Poncho Sampedro.

Pie, dit l’homme qui faisait mieux jouer, qui tenait le disque à la force de sa guitare rythmique imperturbable et discrète – on peut fermer les yeux et n’écouter que lui sur Parfum… comme sa batterie sur Babel, une leçon pour les bavards et pour les silencieux. Et une piste : sur Tour de France 2022 comme sur Parfum d’acacia… ou Muragostang, le format du quartet, par ses contraintes différentes de celles du trio – ne pas marcher sur les pieds des autres, avoir une conscience d’une direction générale même en cas de digression – convient d’une étrange façon au Jean-Louis Murat de concert, celui qui voulait qu’il se passe quelque chose. Clavaizolle fils marche ainsi dans les pas de Pie : il fait mieux jouer qui a la chance de jouer avec lui, il tient sans bavardage, sans se retenir, fluidité et cailloux, la barre ferme sous les vents pendant que Murat désigne au loin différentes îles, différents caps, et que ça se débrouille, ça tire des boulets de canons un peu dans tous les sens parfois – cf. Paul Bley pour la théorie des divergences fécondes –, sur la même cible à d’autres, ça scrute le lointain sans même un murmure à d’autres moments – ça surprend.

C’est, autrement dit, la grande forme, et c’est un bonheur de pouvoir enfin l’écouter avec un son aussi beau. Merci à qui de droit.

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Reste qu’il m’est impossible d’imaginer une personne découvrir la musique de Jean-Louis Murat avec ce disque, d’imaginer sa réaction privée des passions et des mémoires dans lesquelles nous baignons.

On songe à Tom Petty, chez lequel la porte d’entrée de ce côté de l’océan est le plus souvent Wildflowers – le vernis rock-quoi réduit au minimum, comme le vernis indie-comme-il-faut première façon de Murat a disparu de Mustango à Lilith, avant que ne s’applique un autre vernis en couches répétées – l’artisan folk-rock parfois imprévisible, inventeur du Facebook de 2026 à la télévision de 2006 – pas son meilleur geste.

Tour de France 2022 n’est pas Wildflowers, mais il est peut-être son Live at Leeds sans la démesure – un live qui tape, qui transfigure des chansons pas les plus courues de son répertoire pour en faire un geste artistique nouveau, riche et subtil – plus subtil que les riffs qui entament certaines chansons – et tant pis pour moi s’il y en a que j’aime un peu moins, parce qu’il y en a que j’aime follement, et que ça suffit à faire follement aimer un disque.

Et puis, la dernière piste, Le Chemin des poneys, issue de Taormina, arrive en cadeau inespéré. Même le solo de guitare bourrin est finement posé comme un juron au détour d’un vers – dérangement et beauté.

Tout est dans cette chanson, même ce que l’on n’entend pas.

Ce que peu de gens gens ont su faire advenir.


Tour de France 2022 par Jean-Louis Murat est disponible chez Scarlett, Wagram, Cinq7

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