« Drive for miles, and never turn off
We’ll find a cathedral city
You can be handsome, I’ll be pretty »
Camera Obscura, c’est 2006, et ça correspond à une époque de voyages initiatiques dans une petite voiture rouge siglée de chevrons argentés, enfin, une AX Citroën, quoi. Camping, parcourir l’Allemagne de bas en haut, pour monter en Suède, en passant par un ferry, dont la moquette profonde et odorante servira de lit pour une nuit, pour arriver direct chez Kurt Wallander, remonter vers le nord, les routes droites, les forêts, les forêts et encore des forêts. On ne verra pas Stockholm, vaincus par la route. Je ne conduis pas, je te laisse cette charge, pendant que je rêvasse à la portière, devant les paysages forestiers qui défilent.
On plantera notre tente dans des petits endroits sauvages et accueillants, on trouvera difficilement la maison que tu avais louée, je ne sais plus la raison, toutes les rues portent le même nom, les villages éclatés géographiquement ne s’organisent pas comme chez nous. On verra des moutons, par centaines, des petits lapins dans des cages. Je voyais des endroits que je ne pensais jamais voir, tu me faisais voyager, tu m’ouvrais au monde. Toi, tu aimais ce pays que tu avais déjà visité.
Je me souviens d’une scène drôle aussi, on jouait au jokari, et la balle s’est prise dans l’immense arbre qui jouxtait notre jolie petite maison isolée – mais tout est isolé là-bas. Comme Pierre Richard ou Bernard Ménez l’auraient fait dans une comédie des années 1970, j’ai tiré sur l’élastique et la balle est revenue comme un boomerang, direct dans mon bas-ventre, un flash blanc, je me retrouve au sol, à la fois hilare et humilié. Tu es hilare aussi, mais toujours pleine d’attention.
Je me souviens surtout qu’on aimait courir dans la campagne, sur les chemins de terre qui longeaient les immenses prés. Un jour, tu t’étais arrêtée brusquement, ton corps te disait stop, la nature est bien faite. Tu avais ressenti un petit pincement dans ton ventre. On n’en saura la raison que quelques semaines plus tard. Comme le prélude d’un des deux plus beaux jours de notre vie ?
Passager de ta joie à parcourir le monde, je m’étais emparé de la seule place pour laquelle je me sentais possiblement légitime, détenteur croyant du bon goût que tu ne contestais pas encore, ou alors silencieusement. Deux disques se répondaient alors sur le lecteur CD de ta voiture : tous les deux en provenance de la mystérieuse cité d’or, Glasgow, The Life Pursuit de Belle & Sebastian (avec sa ronde d’imparables signés Stuart : Another Sunny Day, Dress Up In You et For the price of a cup of tea) et donc ce Let’s Get Out of This Country de Camera Obscura. Leurs très beaux titres à chacun pouvaient aisément sous-titrer notre désir de couple débutant, à sac à dos, tente et baskets : trouver du sens à cette nouvelle vie et se barrer de chez nous, surtout, loin.
En alternance, les deux albums coloraient notre périple d’une bande son douce amère, mélancolique qui nous allait bien. Tu avais surtout la gentillesse de me faire croire que mes choix étaient les bons. Que l’espace musical était le mien, que ma bulle était un peu la tienne. Avec ce disque de Camera Obscura, je me suis peut-être aussi rendu compte qu’un disque d’un groupe pouvait compter, au-delà du reste de sa discographie, parce qu’il incarnait à la perfection un moment. Sans prévenir, il était juste là, chantant. Je n’ai jamais rien écouté d’autre de ce groupe. Ce disque me suffisait et me suffit encore. J’ai l’impression qu’il embrasse leur essence.
A dire vrai, je pouvais écouter le morceau inaugural en boucle. J’aimais bien qu’il réponde aussi à une figure plus ancienne (Lloyd Cole, ce déjà vieux truc des Inrocks), dans une version relue et déconstruite de son propre tube fanfaron de 1984 (Are you ready to be heartbroken). Enfin je crois que c’est ça. Et puis le disque se déroule, homogène, un groupe, un disque, un son. L’affirmation ferme d’une vision féminine des choses, dans une descendance déjà éveillée depuis longtemps, par le gang fragile Heavenly–Pastels évidemment. Il fallait que j’écrive encore ce nom, comme un mantra. Camera Obscura, c’était sur ce disque une déclinaison heureuse d’une même idée, la fameuse « pop » écossaise, des guitares, un groupe paumé dans une réverb de salle de bal, lumières qui clignotent, autant de monde sur scène que dans le dancing, du ternaire fatigué parfois, des petits arrangements et des mélodies qui brisent le cœur tout en nous rendant heureux. Et dieu sait que je pense qu’on l’était, en Suède, en 2006, toi et moi. Enfin, je crois.
Le disque m’a été rappelé par l’essentielle ligne Facebook, J’écoute une cassette de la vedette qui signalait cet été que ce disque avait 20 ans.
Let’s Get Out of This Country de Camera Obscura est sorti chez Elefant Records en 2006.