
Il y a des artistes dont on reconnaît la voix en quelques secondes. Celle de Catherine Ringer appartenait à cette catégorie rarissime : une voix capable de tout, du cri au murmure, de la gouaille au lyrisme, de la sensualité à la douleur, avec cette façon absolument unique de faire passer une chanson entière par le corps.
Avec Fred Chichin et les Rita Mitsouko, elle aura surtout réussi quelque chose d’encore plus singulier : fabriquer une musique intensément populaire sans jamais l’aplatir. Une musique qui pouvait faire danser tout en parlant de la maladie, de la mort, de la solitude, de la différence ou de la mémoire. Marcia Baïla en était déjà l’exemple saisissant : derrière son énergie irrésistible, son exubérance et l’univers visuel flamboyant qui l’accompagnait se cachait pourtant un chant de deuil. Avec Le Petit Train, ce contraste devient presque vertigineux.
À l’origine, Le Petit Train est une chanson des années 1950 de Marc Fontenoy, chantée notamment par André Claveau : l’image désuète et rassurante d’un petit train traversant la campagne. Catherine Ringer conserve cette apparente innocence pour mieux la faire basculer. Le train serpente toujours entre les champs, les paysannes, les vaches et les récoltes. Tout semble vivant, fertile, presque insouciant. Puis quelques mots suffisent pour que le paysage se déchire : « Train de la mort ». Et soudain ce que nous regardions comme une carte postale devient le décor indifférent au milieu duquel des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards furent conduits vers les camps.
Impossible évidemment de ne pas entendre derrière cette chanson l’histoire de Sam Ringer, son père, peintre juif polonais. En 1940, il fut contraint de travailler à la construction du camp d’Auschwitz avant de connaître successivement plusieurs camps, notamment Gross-Rosen et Buchenwald, jusqu’à Theresienstadt, où il fut libéré au printemps 1945. Catherine Ringer précisait pourtant que Le Petit Train n’avait pas été conçu comme une chanson autobiographique préméditée : l’image s’était imposée à elle presque brutalement. C’est peut-être justement ce qui lui donne une telle force. La mémoire familiale affleure sans discours démonstratif, comme quelque chose qui reste présent derrière les images ordinaires du monde.
Et puis il y a ce clip extraordinaire réalisé par Jean Achache en 1989, et tourné en partie à Bombay, en Inde : ses couleurs éclatantes, ses costumes et ses chorégraphies empruntant délibérément à l’imaginaire du cinéma indien, cette joie presque excessive qui semble d’abord vouloir emporter la chanson ailleurs. Mais peu à peu apparaissent les barbelés, les paysages deviennent inquiétants, et le visage de Catherine Ringer cesse d’être simplement celui d’une chanteuse exubérante : il se crispe, se défait, jusqu’aux larmes. Le dispositif est d’une intelligence terrible : la catastrophe n’arrive pas à la place de la beauté, elle surgit au milieu d’elle.
C’est aussi ce que j’aimais profondément chez Catherine Ringer : cette capacité à ne jamais séparer la légèreté de la gravité, le grotesque du tragique, le plaisir physique de la musique de ce qu’une chanson peut transporter d’histoire et de mémoire.
Aujourd’hui, Le Petit Train résonne forcément autrement. Et sa dernière question demeure, trente-huit ans plus tard, d’une inquiétante actualité : celle de savoir si les trains de la mort peuvent, sous une forme ou sous une autre, reprendre un jour leur chemin.
Il reste cette voix, cette liberté, cette façon très à elle de faire danser les corps tout en laissant affleurer ce qui demeure enfoui. Et Le Petit Train en reste, pour moi, l’un des exemples les plus bouleversants.