Alors que les festivités autour de la maison de Romainville battent leur plein dans tout le pays, je reviens sur Mal Né en deux actes : d’abord, un zoom sur la compilation anniversaire où des pensionnaires de la maison se reprennent les uns les autres dans un échangisme raisonnable, paru sur mon arrière-magasin il y a quelques jours, ensuite un sélecto tout perso en deux parties, Les 20 ans de Born Bad en à peu près 20 disques, dont voici la première.
« Prend ta dose et dis fuck fuck fuck »
Mis à part des coups de pression fragile auprès de JB Guillot pour que Sinaïve et Paris Banlieue signent un jour sur sa maison de disques, ça n’a pas fonctionné, mes relations avec Mal Né ont toujours été fructueuses et amicales. Quand je fus mandaté pour écrire le livret de la réédition des Calamités, c’était un peu ma médaille d’or au championnat du monde des historiens-critiques amateures, ma légion d’honneur du rock (à côté de mon chef-d’œuvre auto édité sur la maison Lithium, n’oubliez jamais). Depuis je me repose un peu sur mes lauriers, parce que c’est bien aussi. Bref, Born Bad, c’est la plus importante maison de disques du pays, ne venez pas faire les ronchons, même si comme dit, on n’aurait pas signé certains groupes et on en aurait embarqué d’autres à la place, syndrome 50 millions de sélectionneurs. Mais, eh, JB Guillot et Clarisse Vallée gèrent BB et moi je suis assistant bibliothécaire, c’est eux qui ont raison. L’histoire est bien faite finalement. Je vous ai donc choisi à peu près 20 de mes disques préférés de la maison, on se fait sa petite histoire dans sa tête, pour moi, BB c’est ça, on pourra en discuter – mais ça ne changera rien.
BIPPP (French Synth-Wave 1979/85) (2006)
Mince, en 2006, j’étais tellement chébran que je n’ai pas manqué la ref 002 d’une toute nouvelle maison de disques parisienne. J’avais acheté le vinyle alors que j’étais en pleine régression anglo-saxonne avec ma maison collective Herzfeld. Etrange. Disons que c’était une intuition ou un investissement pour l’avenir. Comme beaucoup de compilations, j’en ai peu retenu, il faudrait que je réécoute pour avoir une idée. Déjà le projet de Pas-bien-né était clair comme de l’eau de roche : allier sorties de groupes récents tout en commençant la rédaction d’une Nouvelle Histoire de France, inédite, faite de bon choix restreints (c’est une bonne idée : qui a envie d’écouter 80 morceaux sur un double CD avec des notes de pochette écrites pour un contrôle de vue ?), d’un emballage réfléchi et idoine, en gros on appelle ça un appareil critique intégré, on dira un dispositif calé et fort-à-propos. La marque de fabrique est déposée, c’est de la bombe, BB.
IVG Vol.1 : Futur Antérieur, France 75/85 (2008)
Deuxième flash, ce Futur intérieur : au départ, IVG est bel et bien un projet d’une petite famille, Poutre Apparente, maison à idée de Franq De Quengo, qui a sorti l’album ineffable de Ich Bin, sous même pavillon Harrisson – graphiste éthique bruxellois surdoué qu’on retrouve en pochette, là. Je ne connais pas les dessous de la licence qui va lier les deux entités, BB+PA, on peut parier sur une meilleure distri, une plus grande visibilité, mais ce truc révèle aussi une forte volonté chez BB de faire sa place, tout en jouant la carte de la collab’. On a aussi eu les histoires d’autres labels qui bénéficient de conseils gratos, placés sous le parapluie nucléaire de cette grande puissance nouvelle et supposée.
Paink et Mobilisation Générale (2013)
BB, royaume des diggers, on a capté, la maison cultive un entourage riche en tête-chercheuses de têtes-chercheuses, et ainsi de suite : elle peut couvrir toutes les périodes avec sérénité et standing, le soin apporté à l’emballage et aux notes de livret, important, permet de remporter le bingo auprès des apprentis historiens, rats de discothèques et duc des puces et d’exhumer sur un tapis rouge le résultat de leurs recherches. Aussi bien pour rigoler avec les punks français que gloser sur le free jazz et le rock marginal des 70 qui peuvent toucher le grand public, enfin. Je travaille en médiathèque quand je reçois ces deux volumes impeccables qui rendent sexy par leurs pochettes impec et colorées le moindre bac en acier grisouille de notre institution, je suis content, excité, comme si j’étais moi-même un digger, et que j’avais trouvé LE vinyle secret qui tue.

Cobra, Des Lieux Associatifs Pour Les Jeunes (2014)
Il fallait un 45 tours pour allumer le feu d’un recrutement hyper excitant de forces contemporaines : c’est bien de raconter l’histoire du pays, mais au fond à quoi ça sert si on sort par ailleurs des groupes qui chantent en soft power, éternel débat, oui je sais, on est libre de chanter comme on veut, mais il faut bien le dire, on préfère quand même les Olivensteins à… Ben tiens l’histoire a oublié leur nom. Alors Cobra, c’est un groupe de métal, méta, ça on ne sait pas, mais leur frontalité choque, fait marrer dans un premier temps, puis en fait, fait réfléchir avant d’emporter l’adhésion (en plus de nous faire acheter fissa le plus beau t-shirt luminescent du marché, à croix renversée bien sûr). Les paroles sont magnifiques de premier degré, l’intensité avec laquelle le groupe les claque et les hurle ne laisse pas trop de place au débat : Cobra est un groupe dément, on ne sait pas pourquoi les albums tout aussi recommandables ne sortiront pas sur BB, mais quel coup de poing dans la gueule (avec poing américain, tiens pour le coup, et cran d’arrêt planqué dans le dos), peut-être que parfois tout est dit en 3 minutes et 50 secondes, aussi.
Julien Gasc, Cerf, Biche Et Faon (2014)
Tentative de BB de couvrir le territoire et d’y investir, comme un bon service public à l’ancienne : après Metz, Nice (Cobra), et avant Amiens, c’est au tour de la région toulousaine de révéler ses talents, par le biais de l’immense et insondable Julien Gasc, en vacances de son phalanstère critico-utopique Aquaserge. BB ne sera donc pas la version frenchy de Soul Jazz, et décide de mettre les mains dans le camboui du présent, de miser sur des jeunes talents, avec une vista forcément plus incertaine que quand on met sa pièce sur des trucs en formole, même si c’est du formole qualité maison, du bon. La pop matérialiste-romantique et planante de Gasc, tirant sa singularité de son aspect flottant, aux harmonies étranges, pop libre, folk jazz de campagne, place la barre très haut. Il doublera (Kiss me you fool) et triplera avec un encore plus superbe L’appel de la forêt avant de prendre la poudre d’escampette, son récent et toujours pertinent Perles, coraux et requins n’étant pas sorti chez BB, malgré une omniprésence sur la compil anniversaire, trois titres entre les reprises et sa reprise à lui. Roi.
Cha Cha Guitri, French Synth Wave – St Etienne – 1981 (2014)
La scène, le forum du site Le Drone : moi, sous pseudo, ok, c’est marrant votre truc, mais c’est tellement bien, c’est une arnaque, un coup, un prank comme disent les jeunes, comment ça a pu échapper aux médias à l’époque, non, mais vous m’aurez pas sur ce coup. JB, en première ligne, vénère, répond himself : non mais t’es con, bien sûr que ce groupe existe bel et bien, espèce d’idiot. Moi : (personnage de manga sans bouche). Voilà, grand disque perdu, retrouvé, meilleur nom de groupe depuis des lustres, beaux documents (ces polaroids), une sorte de version provinciale d’Elli & Jacno, dont on aurait bien vu l’histoire dessinée par un jeune Chaland dans un vieux Métal (Hurlant). Simplement vert et magique.
Cheveu, Pierre & Bastien, Violence Conjugale, Deus Ex Machina (2014)
Un autre 45t vital, pour une reprise devenue un classique de l’arrière-magasin : Homosexualis Discotecus par Violence Conjugale. Le duo qui explosera en vol plus tard transforme la tarte à la crème de Jean Yanne (pour le film comico-débilo-historique Deux heures moins le quart avant Jesus-Christ) en pièce techno rigide et pédé. Qui pouvait sentir le potentiel hymne derrière la pochade à la con, Violence Conjugale réussit le coup parfait, et Born Bad est là pour le graver. Une dinguerie qui restera dans les livres d’histoire, j’en mets ma main transpercée par un clou de charpente au feu.
France Chébran (French Boogie 1980-1985) (2015)
Vu de l’extérieur, je n’ai pas de sources précises, mais j’ai l’impression que cette compilation marque l’arrivée de BB dans les grands médias, en tous les cas je le vois comme ça. Traitant de la période favorite des Français après le gaullisme, France Chébran ne se contente plus de raconter des histoires, il l’écrit, l’Histoire avec un grand H. En mettant à l’honneur, un genre inconnu, le French Boogie (ce funk variété pré hip hop pour aller vite) qui commençait à pointer son nez poudré grâce à des cassettes de chercheurs hardcore (on pense à Quartier Chic, Quartier Choc, en cassette, what else) reçoit ses lettres de noblesse avec ce chef-d’œuvre de compilation : tout à coup, tout le monde se découvre un cousin qui a enregistré un maxi proto hip hop qui aurait frôlé les hit parades des radio libres, un oncle DJ au Cocoon début eighties, une tante qui faisait du smurf en k-way bleu ciel sur des bouts de lino dans le hall de son immeuble ou un cousin qui avait un synthé en quart de ton. Moi-même, je regardais Mosaïque tous les dimanches matins, religieusement, bien sûr, jusqu’au tournant de 1983, va croire. Le filon se révèle généreux : il y aura un second volume, plus années Tapie, avec toujours sans doute les plus belles pochettes parues chez BB. Allez, c’est mon choix.
Forever Pavot Le Bon Coin Forever (2016)
Le génie du montage de projet de la maison au coq : un disque fait à partir d’instruments plus ou moins vintage, chinés par Emile Sornin sur Le Bon Coin, avec en sus un documentaire passionnant, drôle et mélancolique. Si on se montrera vraiment plus sceptique sur son histoire récente de robot gogole – bon peut-être que la magie opère en concert – il faut admettre que Forever Pavot a du ressort dans les idées abracadabrantes, et surtout un terrain de jeux assuré, financé par BB, ça doit juste bouillir du jus de cerveau sur les dossiers d’aides en tout genre, mais c’est ainsi qu’on se retrouve avec ces petites fulgurances qui n’auraient jamais vu le jour ailleurs, jamais. Respect.