Cindy Lee, Diamond Jubilee (Realistik Studios)

Il est des engouements inattendus qui donnent le sourire. De fait, la musique du canadien Patrick Flegel, connu auparavant comme chanteur et guitariste du groupe Women et qui, depuis plus d’une dizaine d’années, traîne son spleen bricolo/bruitiste théâtral sous le pseudo queer Cindy Lee, ne respirait jusqu’à présent pas l’accessibilité et l’enthousiasme de masse. Trop étranges, trop bruitistes, trop intimes, les chansons à fleur de peau du canadien étaient continuellement traversées d’impulsions sonores lo-fi couplées à des mélodies façon girls group 60’s parfois sublimes mais masquées derrière des rideaux de larsens et autres éclats noisy. What’s Tonight To Eternity, formidable album de 2020 avait déjà laissé apercevoir un avenir plus pacifié, sur la forme toutefois. Diamond Jubilee figure cette évolution de façon splendide sur un format au (très) long cours qui peut laisser pantois. Double voire triple LP de 32 titres, plus de deux heures d’écoute, une forme qui n’est pas sans rappeler les œuvres XXL des Magnetic Fields, la conceptualisation en moins. Diffusé en catimini via youtube par un simple lien de téléchargement, l’album ne fera a priori pas l’objet d’une diffusion physique. Pourtant, quelques chroniques dithyrambiques ont conduit à une hype qui dépasse de très loin l’exposition jusque-là confidentielle du natif de Calgary. On s’en réjouit. Dès les premiers arpèges en fingerpicking ouvrant le morceau titre, le ton est donné, plus apaisé et indolent mais toujours aussi délicieusement habité. La tension est toujours latente, mais Flegel semble avoir laissé derrière lui quelques-uns de ses démons pour mieux partager des chansons qui, même si l’on n’oubliera pas l’émouvant fracas sonore des premiers essais, s’offrent enfin pleinement à son auditeur.

Cindy Lee / Photo : Bizarre Life
Cindy Lee / Photo : Bizarre Life

Ainsi, tout au long de ce disque fleuve, il réexplore les genres comme pour mieux se les approprier de la voix aérienne et vaporeuse de son incarnation féminine : le glam rock façon T-Rex sous Lexomil (Glitz), les balades doo-wop destructurées (I Have My Doubts, Baby Blue, Wild One), l’exotica lo-fi (Til Polarity’s End, Darling Of The Diskotheque), le funk blaxploitation du pauvre (Dracula, Olive Drab), les envolées lyriques tel un Roy Orbison non genré (Dreams Of You) ou encore une veine électro néandertalienne (Gayblevision)… Ne nous trompons néanmoins pas, si le canadien convoque sur chacun des titres des influences variées (et souvent pertinentes), rien ne ressemble plus à une chanson de Cindy Lee qu’une autre chanson de Cindy Lee et de cette collection pléthorique nous montre une œuvre maîtrisée et parvenue à pleine maturité (dans le bon sens du terme). Une œuvre également quasi-autarcique dont la production, aérienne, rêche et brillamment lo-fi, ainsi que l’essentiel des instruments et vocaux sont assurés par l’ex-Women. Un tour de force qui pourtant respire toujours la spontanéité.

Tout juste retrouve-t-on pour l’accompagner sur quelques titres Steven Lind, guitariste et chanteur du groupe électro-pop Freak Heat Waves, que Cindy Lee avait l’an passé accompagné sur le mélancolique et très beau titre In A Moment Divine (en vrai, le plus beau single de 2023). Preuve supplémentaire de l’apaisement que semble aujourd’hui goûter Patrick Flugel, si auparavant, son projet Cindy Lee apparaissait clairement comme un geste salutaire du canadien qui sur disque, comme sur scène, revêtait ses nouveaux habits, non sans parfois un rien de théâtralité, pour évoquer plus librement des thèmes que l’on comprenait très personnels, Diamond Jubilee le voit aussi renouer avec sa voix d’antan (Lockstepp, What’s It Going To Take ?), celle des albums de Women, celle du passé avec lequel il est peut-être enfin en paix, à l’image de cette photo de lui sans fard en pochette arrière du disque alors que son avatar stylisé trône lui fièrement boudeuse sur la très belle pochette.


Diamond Jubilee par Cindy Lee est sort sur Realistik Studios et peut s’écouter sur le lien YouTube ci-dessous ou ici.

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