
Le temps passe toujours un peu plus vite mais il reste quand même quelque chose de rassurant : se dire que finalement, tout (oui, ou presque) reste possible. En tout cas, c’est à peu près (oui, ou plutôt très exactement) ce que j’ai pensé quand j’ai appris un peu plus tôt cette année la reformation de Black Box Recorder le temps d’abord d’un concert londonien, puis d’un concert parisien – ce vendredi 24 septembre, mais c’est complet je crois. Aujourd’hui, je ne suis pas certain que tout le monde se souvienne de Black Box Recorder. Mais dans les bureaux de la RPM canal historique, la découverte de l’existence d’un tel projet avait sans doute été fêté par une semaine d’apéritifs – non pas parce que dans ce trio mixte, figurait le spécialiste de l’humour vache et noir, Luke Haines, enfant presque chéri des critiques (de part et d’autre de la Manche, mais surtout sur nos rivages) qui avait su faire sien l’art du contre-pied : d’un disque sous très forte influence The Go-Betweens à un album produit par l’ascétique Steve Albini, il n’y avait pour lui qu’un pas. Mais dans les locaux de la RPM, c’est surtout la présence de John Moore qui avait provoqué une certaine excitation. Nous étions comme ça – et je crois que c’était même l’une des raisons d’être de ce journal : nous éprouvions une affection très particulière pour ce que nous considérions comme des laissés pour compte, malgré un talent époustouflant. John Moore était donc l’un d’eux. La première rencontre datait de la fin des années 1980 – 1987 très exactement – lorsque tout en rouge et noir, il a remplacé numériquement Bobby Gillespie au sein de The Jesus And Mary Chain – il mime son prédécesseur dans la vidéo d’April Skies mais il était en fait là pour jouer de la guitare sur scène…
Deux ans plus tard, le garçon décidait de voler de ses propres ailes mais comme Icare, plus dure serait la chute – les deux albums en version Billy Idol rejoue les Messies de l’indie ne déclenchèrent pas de (s)cènes et finirent fissa dans les bacs à soldes… Rideau ? Non. Car à la toute fin de l’hiver 1995, ledit John battait le pavé madrilène, devant la salle du Maravillas. Il attendait avec ses deux acolytes (un trio mixte, tiens, tiens) de monter sur scène sous le nom de Revolution 9 (oui, je sais, le titre d’une chansons des quatre autres) pour présenter un pop noire à fleur de peau, qui transformait la mélancolie en véritable art de vivre, ce que laissait entendre le titre parfait d’un album unique, You Might As Well Live, dont la RPM fut, dans ces contrées, la seule (ou peu s’en faut) à s’en faire l’écho – pour situer la splendeur des ébats, disons qu’à côtés de ces chansons-là, celles de Tindersticks sonnaient comme des reprises de Chantal Goya. Alors, voir trois ans plus tard réapparaitre le nom de John à la tête d’un projet qui pouvait lui donner la reconnaissance qu’il méritait in fine avait pour nous comme un gout de victoire. D’autant qu’England Made Me, le premier album d’un trio que les plus paresseux comparèrent parfois à Young Marble Giants mais était en fait inclassable – une pop mise à nu sans être exhibitionniste, une amertume radieuse et un humour désabusé portées par des mélodies qui s’invitent à trotter dans votre tête – paraissait même sur une major. Il a suffi d’un aller-retour en Eurostar pour tenter d’en savoir plus sur Black Box Recorder – mais sans pouvoir savoir que le meilleur restait encore à venir, en particulier un deuxième album renversant, The Facts Of Life (2000). Je crois que le soleil était au rendez-vous et illuminait la table du pub dans lequel nous avions pris place pour mieux laisser parler cette autre bande à part.
Groupe étonnant, réunissant deux des plus fortes personnalités de la scène britannique – l’ancien révolutionnaire John Moore et l’auteur repenti Luke Haines –, Black Box Recorder signe l’un des plus beaux albums qu’il nous ait été donné d’entendre depuis longtemps. Pop dénudée, mélodies en accroche cœur mises en valeur par la douce voix de Sarah Nixey, atmosphères inquiétantes sont les atouts d’England Made Me, un disque ombragé et délicieusement dérangeant.
Ça y est. Luke Haines commence à s’énerver. Attablé dans un pub avec ses deux compagnons d’aventure – la très douce Sarah Nixey et le plutôt ténébreux John Moore –, l’homme argumente, argumente et argumente encore. “La plupart des groupes ont un nom ridicule ! Et ça a toujours été ainsi, dans 99 % des cas : The Cure, c’est quand même terrifiant comme nom… Et regarde aujourd’hui : Oasis, Embrace… Pire, Gomez !” Sarah parait un peu terrorisée alors que Moore, lui, finit sa énième pinte de Guiness. “Moi, je trouve que The Jesus And Mary Chain est excellent nom. Ou The Velvet Underground, tiens, c’était bien ça”. Mais la parenthèse ouverte par son nouveau comparse ne calme pas pour autant Luke Haine. Il reprend. “De toute façon, dans ce pays, la musique est minable. Le Top 10 est ridicule. Les attitudes sont pathétiques. : ‘Hey, regarde, mes chaussures sont plus belles que les tiennes’. Prenons Gomez, tenez : mais comment des gamins peuvent-ils avoir envie de faire du Tom Waits et d’utiliser un putain d’harmonica ?! Si c’est pour faire des trucs comme ça, il vaudrait mieux rétablir d’urgence le service militaire dans ce fichu pays ! Lorsque que tu as 18 ans et que tu formes un groupe, tu devrais avoir envie de te prendre pour The Undertones !”
Luke Haines n’a jamais eu la langue dans sa poche. Ni son talent. Trois albums de The Auteurs et le projet Baader Meinhoff sont là pour en témoigner. À la fois haï par certains de ses pairs et admiré pour son talent mélodique, l’homme n’a jamais aimé faire de surplace. Mais il n’est pas l’unique initiateur de Black Box Recorder. Il en est le cocréateur, au même titre que John Moore, dont la présence au sein de The Jesus And Mary Chain et sa piètre escapade en solitaire avaient fait de son groupe précédent, Revolution 9, une aventure mort-née. Incompréhensible si l’on prend le temps de réécouter l’unique album du trio, You Might As Well Live, paru en 1995.
“J’avais pratiquement tout enregistré sur un petit magnétophone, sans aucun moyen. Les chansons étaient très dépouillées, très acoutiques, avec quelques percussions et un peu de violoncelle”. Ni Luke, ni Sarah ne connaissaient le groupe de John. Quant à ce dernier, il confesse n’avoir jamais possédé un disque de The Auteurs avant d’en avoir rencontré… l’auteur. “Bien sûr, je connaissais le gropupe par la presse ou pour l’avoir aprçu à la télé”. “Comme la plupart des gens, en fait”, coupe Luke Haines en souriant. “On a beaucoup écrit au sujet de The Auteurs, mais nous n’avons jamais vendu beaucoup de disques. Et je suis plutôt bien placé pour le savoir”. Contrairement à Baader Meinhoff, Black Box Recorder n’est pas un simple projet parallèle, une récréation “même si beaucoup l’interètent ainsi. C’est pathétique. je ne suis pas Brian Eno ou David Byrne, toujours à la recherche d’une nouvelle collaboration. ‘Le nouveau projet de Luke Haines !’, la belle affaire. Comme si j’étais propritéaire ou je ne sais quoi. Cela étant, nous sommes aussi conscients que ma petite renommée aide Black Box Recorder à avoir de la presse”. “En tout cas”, reprend Moore, “ce n’est certainement pas grâce à moi ! La dernière fois que j’ai eu le droit à un article, le roi George devait être encore sur le trône…” Et Sarah d’intervenir enfin : “Ce n’est pas vrai, il n’y a pas si longtemps, la presse a publié une vieille photo de toi avec les cheveux hérissés…” “Voilà, je l’attendais celle-ci : le revival 80’s commence donc ici. Et si par malheur Black Box Recorder goute un peu au succès, Polydor ne se privera pas pour rééditer certains de mes anciens exploits”.
Pour Black Box Recorder, tout semble être allé très vite. John et Luke se décident en mars 1997 à tenter l’aventure. “Au bout de deux semaines, on a compris qu’on avait vraiment besoin d’une voix. Et Sarah est arrivée. On la connaissait déjà, tout s’est enclenché très vite. Si nous avions chanté, je suis persuadé que le résultat aurait été trop proche de ce que nous avions déjà réalisé chacun de notre côté. Et puis, ni l’un ni l’autre n’avions écrit pour quelqu’un d’autre et l’expérience nous intéressait”. Les deux hommes composent ensemble et la complémentarité est parfaite : l’un apporte une idée qui est reprise par le second. “Il peut m’arriver de trouver un couplet”, explique John. “Et Luke arrivera avec le refrain. En fait, avec nos expériences passées, on s’est vite aperçu que de travailler en tandem était bien plus créatif que de composer seul dans son coin”. Les deux compères se chargent aussi des textes, laissant à Sarah le soin de les interpréter avec sa voix faussement ingénue. “Elle n’a aucun problème à chanter nos paroles. On essaye toujours de trouver les mots avec lesquels Sarah sera à l’aise. Bien sûr, pour Luke comme pour moi, cela a changé notre façon d’écrire : si elle avait chanté un morceau de Revoltuion 9 ou The Auteurs, cela n’aurait sans doute pas sonné naturel. Il a fallu s’adapter”, se plait à préciser John. Mais qu’en pense la principales intéressée ? “Je ne touche pour ainsi dire à rien. Si j’ai un problème avec tel ou tel passage, parce que je n’aime pas l’idée qui est suggérée, on abandonne tout de suite le morceau plutôt que de retoucher le texte. Ce qui est bien finalement, car nous sommes ainsi toujours en train de travailler”. “En tout cas”, précise Luke, “une voix féminine était primordiale : si un homme avait chanté ces textes, on nous aurait tout de suite pris pour de pauvres maniaques !” Le trio jure par tous ses grands dieux qu’il ne savait pas trop à quoi à s’attendre lorsqu’il a commencé à travailler : la direction musicale – dépouillée, presque ascétique, minimaliste – s’est imposée d’elle même. Une musique saisissante, toujours sur le fil du rasoir, en équilibre entre rigueur et douceur, entre ombre et lumière. Une réussite qui n’est pas si surprenante, personne ne doutant du talent des deux compositeurs. Mais le, plus étonnant, c’est tout de même de voir ce disque réalisé sur une major. “Nous n’avons pratiquement envoyé aucune maquette”, tient à préciser John. “On a travaillé seuls, dans notre coin, enregistré à tâtons, pour une somme ridicule. Plusieurs structures se sont manifestées, sans même avoir écouté la moindre note, mais ce n’était que pour sortir un single”. “Oui, comme Hut”, reprend Luke. “Mais j’ai tout de suite refusé car si j’étais resté sur ce label, la comparaison avec mes précédents disques aurait été inévitable.. Au final, les gens de Chrysalis se sont montrés les plus enthousiastes”.

Dans un monde parfait, les dix chansons – dont une reprise, un tube variété de la fin des années 1960, Up Town Top Ranking – devraient connaître les joies du succès. Mais, voilà : le monde est loin d’être parfait. Et Luke Haines ne le sait que trop bien… “Dans l’absolu, je suis d’accord avec toi mais j’ai déjà réalisé quatre albums, qui n’ont vendu que modérément et aujourd’hui ça ne suffit plus… Pour Black Box Recorder, les carottes sont presque cuites en Angleterre. Je sais très bien qu’aucune radio ne diffusera l’un de nos morceaux…” Et John de confirmer, non sans sourire : “Je suis sûr que nous allons ouvrir une brèche et qu’un groupe va arriver, tout nous piquer et avoir un succès incroyable : il s’appellera Blue Box Recorder, ou un truc dans ce goût-là”. Dans l’immédiat, le trio se prépare à la scène, dans une formation augmentée de deux ou trois musiciens. Ensuite, il sera grand temps de regarder le succès rencontré par England Made Me – dont le titre comme parfait et sarcastique à souhait a été piqué à Graham Greene : “Le livre raconte l’histoire d’un Anglais type, un peu idiot, engoncé dans ses préjugés, écrasé par la tradition et qui finit par être assassiné… Voilà ce qui peut arriver à ce pays s’il n’arrête pas de se regarder le nombril, en particulier sur le plan musical”. “De toute façon”, précise John Moore, “il est évident pour moi que ce disque sera mieux reçu sur le continent qu’en Angleterre. En Espagne, en France, les gens sont plus réceptifs à notre musique”. Pour l’instant, Black Box Recorder n’a signé que pour un seul album. Et si se produit le scénario-catastrophe que prédit Luke Haines, qu’adviendra-t-il alors de ce groupe impressionnant de savoir-faire mélodique, incroyablement doué pour créer de ces instants d’intimité qui se transforment, comme par magie, en instants d’éternité ? “On tentera certainement notre chance ailleurs”, lance laconiquement Luke Haines. “Oui, voilà, c’est cela”, confirme John Moore. “On partira en Afrique, on ira découvrir le monde, tant qu’il en est encore temps”.