Boris Maurussane : Larmes de joie

Boris Maurussane / Photo : Marjorie Chaumet
Boris Maurussane / Photo : Marjorie Chaumet

La plus belle moustache du douzième arrondissement de Paris remet enfin le couvert quatre longues années après l’inaugural Social Kaleidoscope, et le festin auquel nous sommes conviés dépasse nos espérances : Tears Of English Town vole très haut et confirme s’il en était encore besoin l’immense talent de cet étrange spécimen. De Maxwell Farrington & Le SuperHomard à Dorian Pimpernel en passant par Olivier Rocabois, Orwell, Discover ou Astrobal, la scène pop française n’en finit plus de nous éblouir et Boris Maurussane – qui préfère parler à son sujet de Third Stream Pop Music – fait plus que tenir son rang. Il rayonne, il survole – il stratosphérise. Tears Of English Town aligne les merveilles comme à la parade – il faudrait toutes les citer. Un disque tel un creuset dans lequel s’invitent Musique Populaire Brésilienne, pop sophistiquée et quelques échos de jazz – un sommet psychedelico-bucolique.

Dès le judicieusement titré Overture qui lance les festivités ou ce magnifique Sur Pilotis toute trompette dehors, l’influence prégnante des fondamentaux High Llamas se fait particulièrement sentir. Il faut le reconnaître – ce garçon sait nous parler. C’est ainsi que nous le retrouvons par un dimanche après-midi pluvieux – mais le soleil chevillé au cœur – dans ce haut lieu du dix-huitième arrondissement qu’est le Royal Custine afin d’en savoir plus sur ce disque qui ne cesse de nous combler écoute après écoute.

« Je suis originaire de Dordogne. Je le précise parce qu’il y a là-bas des paysages qui m’ont beaucoup marqué, un peu comme l’expression que tu utilises pour décrire ma musique – psychedelico-bucolique. Écouter de la pop anglo-saxonne, psychédélique, dans ce cadre-là, m’a donné envie d’écrire des chansons et de faire des disques. La rencontre de ces deux univers m’a inspiré des arrangements. Ma formation musicale est un peu composite mais quand même essentiellement autodidacte, même si j’ai pris des cours de guitare classique pendant quelques années. Comme beaucoup de gens, notamment en France, j’ai eu une formation en solfège très rudimentaire et à laquelle je ne comprenais rien – j’ai intégré tout ça beaucoup plus tard en disséquant les disques que j’aimais écouter. Et là, d’un seul coup, les notions d’harmonie, d’intervalle, se sont mises à faire sens et je suis vraiment devenu très obsédé par l’harmonie à partir du moment où j’ai eu la clé. C’est un truc qui me fascine. C’est une science même si je crois que je la pratique quand même de façon un peu tâtonnante – de façon un peu intuitive, en devinant. De façon très empirique, on devine certaines lois en entendant des exemples. J’ai beaucoup appris en écoutant des disques. Au tout début, c’étaient surtout les premiers Pink Floyd, la période vraiment psychédélique post-Barrett. Le premier que j’ai entendu était A Saucerful Of Secrets puis il y a eu Meddle, Le premier album avec Syd Barrett que j’ai découvert un peu après a été vraiment important. L’usage du Farfisa, aussi – tout cet usage sonore. La découverte des Beatles, bien entendu, et les Beach Boys peu après. Par rapport à l’harmonie ce fut déterminant. Dans certains titres, comme God Only Knows, il y a des accords diminués, des accords beaucoup plus savants. Et puis bien après, Smile – et la musique brésilienne beaucoup plus récemment. Antonio Carlos Jobim est une grosse influence – on le devine sur Bubbles par exemple – sur le nouvel album. C’est un morceau avec beaucoup de parties différentes. Il y a un piano doublé d’un sifflement qui évoque un peu le célesta. On part de Jobim pour arriver à Stereolab. Après il y a plein de trajectoires parallèles – la découverte du jazz c’est quand même important. Au départ c’est John Coltrane, le premier album que j’ai écouté c’était Giant Steps. J’avais 17 ans. C’est important justement que ce soit cet album-là parce que c’est un disque qui est vraiment écrit par grilles d’accords, beaucoup plus qu’après avec sa période modale que j’adore aussi, mais là ce sont des suites d’accords, des solos harmoniques sans arrêt. C’est très mélodique. Une grosse claque, comme après avec A Love Supreme. C’est surtout que je savais que des groupes que j’écoutais étaient imprégnés de ça, notamment ceux de la fin des années 60, les Byrds, que j’ai découvert peu après, mais même les Doors que j’écoutais au tout début, quand j’avais 13 ou 14 ans, avant de plonger dans Pink Floyd – dans les Beatles aussi, on sentait qu’il y avait cette imprégnation-là. Je m’étais dit : « il faut que j’écoute ça ! ». Mes parents quant à eux n’achetaient pas spécialement de disques. Barbara, Brassens, Piaf, des choses comme ça. Surtout des chanteurs français de qualité – mais ils n’écoutaient pas ça souvent et il y avait un disque par chanteur, pas plus. »

Tears Of English Town est un disque qui en contient de nombreux autres et qui pourtant jamais ne s’égare, magnifié d’arrangement subtils et savants mais toujours au service des chansons. A la façon d’une bande originale de film, certains morceaux voient leur thème décliné sur le disque comme The Season’s Ending avec Season Coda – un clin d’œil à Ennio Morricone. A l’instar de son prédécesseur, on aime se perdre dans les paysages chatoyants et sans cesse changeants de cet album – loin de ce que son titre suggère.

« Le Litre exprime un sentiment d’insularité – et le fait de se sentir coupé du monde. La chanson évoque une histoire de séparation amoureuse – un type qui veut s’en aller mais qui en même temps veut se faire supplier – mais ça peut aussi être une rupture comme le Brexit. Les mots sont venus comme ça – un peu comme de l’écriture automatique. Cela ne parle pas d’une ville en particulier – ce pourrait être n’importe où mais l’Angleterre est évidemment très importante en termes d’influences musicales. Je suis très Canterbury mais également fortement imprégné des Beatles – cette idée d’explosion de couleurs comme sur Sergent’s Pepper Lonely Hearts Club Band ou Magical Mystery Tour – mais je ne sais pas dans quelle mesure ça se ressent parce que mes chansons recèlent beaucoup d’accords sophistiqués. Je suis peut-être moins directement Beatlemaniac qu’un Olivier Rocabois par exemple. Pour Social Kaleidoscope, je voulais faire un disque un peu à la Soft Machine mais il y avait également des chansons comme Riverbank qui étaient plus pop. J’ai quand même équilibré les choses – j’avais d’autres morceaux que j’ai finalement laissé de côté. Cela aurait donné quelque chose de plus homogène mais peut-être de moins inspiré. Pour Tears Of English Town, j’ai parfois commencé avec certaines lignes de chant que j’avais en tête – sur The End Is On It’s Way notamment – avant d’écrire les accords. Souvent, quand j’écris le morceau, j’ai assez vite une idée des couleurs et de la façon dont je voudrais l’orchestrer. Ça fonctionne donc un peu par couleurs mais aussi par mood. Pour arriver à rendre le morceau un peu lisible – parce que mes morceaux sont assez sinueux – et parvenir à souligner les changements de parties, il faut qu’il y ait aussi des changements dans l’arrangement qui aident l’auditeur à se repérer. J’ai déjà un peu une idée de l’instrumentation, à quel moment les cordes vont arriver, à quel moment les vents vont arriver, pour souligner une ouverture harmonique et en général les lignes mélodiques viennent. Je compose en général sur un clavier, avec des sons et des samples. Lorsque j’ai une mélodie en tête, je la joue et l’enregistre parce que je ne suis pas assez rompu à l’écriture. Une fois que tout est enregistré, j’écris les arrangements sur partition pour les faire jouer. Pour les cordes, tout a été écrit, il n’y a pas eu d’improvisation. En revanche, il y en a eu avec les cuivres et la flûte. J’ai laissé carte blanche à Arnaud Sèche – qui joue avec Forever Pavot – sur quelques mesures et sur certains morceaux afin qu’il improvise à la flûte et ça a très bien marché. Quant à Julien Alour qui est trompettiste de jazz, cela aurait été frustrant de ne pas le laisser improviser à un moment mais tout ça restait très cadré. Il y a un passage sur la chanson Sur Pilotis où il a improvisé un solo durant lequel il a même joué au-delà de la séquence impartie et c’était magnifique. Cela a été fait avec beaucoup de sensibilité, d’intelligence et de compréhension de ce qu’est une chanson pop – il n’en a pas mis partout et c’était parfait. J’ai écrit les chansons assez rapidement – quelques mois en tout et pour tout – mais les arrangements et l’enregistrement m’ont pris beaucoup de temps : maturer tout ça, trouver les musiciens, les studios et bien évidemment l’argent pour réaliser le disque. Je suis content d’avoir pu garder les idées assez claires tout du long car le risque était de ne plus savoir quel disque je voulais faire. C’est mon ami Yannis Roger, photographe et musicien, qui en a réalisé la pochette – il est également l’un des deux violonistes qui a joué dessus. Quant au graphisme, il a été réalisé par Jérémie Orsel qui a fait un très beau travail de mise en forme. »

Si les influences musicales de Boris Maurussane sont aisées à circonscrire ses textes sont quant à eux plutôt cryptiques – et parfois même pour son auteur !

« Parfois je ne sais pas moi-même de quoi parlent les morceaux mais Sur Pilotis est une chanson sur la mémoire – une maison de vacances qui brûle. L’idée qu’on ne peut pas revenir sur le passé. Je ne cherche pas forcément à être autobiographique lorsque j’écris – c’est le mood des morceaux qui me guide au niveau des textes. The End (Is On Its Way) décrit un couple qui se délite. C’est une chanson en clair-obscur – elle commence de façon assez évidente puis ça se tord. La musique raconte déjà quelque chose – je n’ai plus qu’à me laisser guider. Les paroles explicitent un scénario qui est déjà là. Les paroles forment le script et le morceau finalisé est le film. Dans Triangle, il est bien sûr question de triangle amoureux – un personnage qui doit rentrer chez lui mais qui est pris dans les intempéries et se met très en retard. Ça évoque aussi l’inquiétude liée à l’attente. Tuca – Flottaison, ce sont deux morceaux qui ont fusionné et c’est évidemment un hommage à la musicienne brésilienne qui avait coécrit La Question avec Françoise Hardy et que j’ai découvert plutôt tardivement mais dont l’écriture harmonique et le travail d’arrangement ont beaucoup influencé certains morceaux de ce nouvel album. Pour Christians From The Lake, j’avais le titre en tête depuis longtemps puis j’ai visité un magnifique monastère en Crète. Sur la porte était indiqué que les femmes devaient se couvrir les jambes et étaient affichés des articles de journaux vilipendant l’avortement – le décalage entre le sublime de l’endroit et le putride du contenu des articles était frappant. Le corps des femmes – on en revient toujours à cette obsession ! Je dois préciser aussi que j’entends de la musique lorsque je dors – et Siesta c’est ça. La plupart du temps c’est nul mais là c’était bien ! »

On confirme. The End (Is On Its Way) chante Boris Maurussane – c’est probablement le cas mais avec un disque de cet acabit sur la platine tout sera forcément bien qui finira bien.


Tears Of English Town par Boris Maurussane est sorti chez Hot Puma

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