41 is 30

Le label bordelais Talitres réédite un des grands albums des américains Swell.

Swell
Swell / Photo : DR

« La France a toujours été accueillante pour Swell », écrivit laconiquement David Freel sur son clavier d’ordinateur en 2019 quand il répondit (par miracle) à un mail que je lui avais écrit. Swell était en pause plus ou moins définitive mais nous étions nombreux à espérer la fin de la retraite monacale de Freel. Le 12 avril 2022, cette retraite est devenue éternelle. Il y a quelques jours, le label bordelais Talitres a annoncé la réédition en vinyle de 41. Publié par American Recordings en 1994, ce disque eut fort à faire pour s’imposer dans les charts. Coincé entre Vauxhall and I de Morrissey et The Downward Spiral de NIN, 41 affronta également le dernier concert de Nirvana et l’arrivée d’Oasis. Les délicats clairs-obscurs de Swell échappèrent donc à la grande majorité. Éternel outsider, Freel noua une relation singulière avec la France. À tel point que ce fut Talitres qui s’occupa de la sortie de South Of The Rain And Snow (2007) et de Be My Weapon, le side-project d’un Freel en perdition. A l’occasion de cette réédition, retour sur les origines et le contexte de production du disque à l’époque avec Monte Vallier et David Freel.

Monte Vallier

41 est votre premier disque sur une major (American Recordings). Comment avez-vous atterri sur ce label ?

Monte Vallier : Au cours de la tournée de Swell en 1992 au Royaume-Uni, nous avons rencontré des personnes qui voulaient manager le groupe. Nous avons signé un contrat en 1993 et nous avons été présentés à Marc Geiger qui était à la tête des A & R chez Def American (qui a changé de nom pour s’appeler American Recordings). Ce dernier nous a fait une offre. Celle-ci était assez conséquente et en faveur du groupe. Nous avions le contrôle complet sur tout le processus de création. Nous avons signé, notamment pour l’argent qui nous a permis d’acheter beaucoup de matériel d’enregistrement. Avec le recul, ce fut un mauvais choix pour Swell. En revanche, Beggars Banquet en Europe et Virgin en France ont été de bons labels.

Swell était un groupe assez singulier en 1994. Vous ne sonniez comme personne… Quelles étaient vos relations avec le reste de la scène américaine ?

Monte Vallier : Nous étions un groupe timide qui était resté sous le radar autant que nous pouvions. Nous avions un son original et une approche originale de l’écriture, de l’art, de la production et de la promotion depuis le début. Nous n’avions pas l’impression de pouvoir rentrer dans une catégorie normale. Nous avons été regroupés avec des groupes comme Red House Painters, American Music Club, Codeine, Pavement, etc… Mais je pense que nous ne sonnions comme aucun d’entre eux. Nous essayions d’écrire des chansons dans la veine d’Atom Heart Mother de Pink Floyd ou de Depeche Mode sans les appareils électroniques…

Monte Vallier : J’ai aimé beaucoup de groupes dans les années 90… Toiling MidgetsBeat HappeningSlint, PixiesTarPell MellDinosaur Jr., Lancer Muses, Public EnemyDe La SoulFugaziGalaxie 500Wipers (Greg Sage), Jesus LizardMazzy StarPalace BrothersHeatmiser et tant d’autres plus que je ne me souviens plus maintenant…

Il est écrit sur la pochette du disque que « Cynthia did the aesthetic guidance ». Qui était Cynthia ? Quel était son rôle ?

Monte Vallier : Cynthia et David étaient en couple et vivaient ensembles au 41 Turk streets. Elle peignait et enseignait l’art. Elle savait nous dire, grâce à son sens de l’esthétique, ce qui allait fonctionner.

Comment a été enregistré ce disque ? Ce fut facile ?

Monte Vallier : Nous avions amélioré la qualité de notre équipement avant d’enregistrer 41. Nous venions de faire l’EP Room To Think sur ce nouveau matériel… Beaucoup d’idées que nous avions enregistrées sur cet EP ont fini sur 41. Nous avons commencé à écrire ce disque à la fin de 1992. Les choses n’ont pas été faciles. Nous étions vraiment en pleine progression et nous voulions faire quelque chose de plus sophistiqué que le disque précédent. Nous avons voulu améliorer la qualité de la production tout en maintenant l’ambiance de nos précédentes productions. Nous avons consciemment essayé de retrouver le même son de nos précédents disques malgré le fait que nous avions désormais un 24 pistes et non plus un 8 pistes. Nous avons enregistré la batterie de la même manière et a essayé de ne pas devenir trop fou en faisant des overdubs et en multipliant les couches. Au cours de la phase de mixage, nous avons quitté le 41 Turk Street et ouvert un bureau et une salle de mixage sur Bush Street dans le quartier financier du centre-ville de San Francisco. Nous avons rendu le disque au label à l’hiver de 1993. L’ensemble nous a pris environ une année.

41 fut un succès critique. Te rappelles-tu des chroniques positives qui ont été faites sur ce disque ?

Monte Vallier : 41 fut un succès critique mais pas commercial. Notre label pensait en vendre bien plus. Mais en réalité, les chansons de ce disque n’ont pas été énormément diffusées à la radio. Il n’y avait pas de singles. Les critiques en Europe étaient superbes. Je me souviens que Beggars nous avaient donné un gros livre avec toutes les chroniques. J’avais essayé de les traduire et je faisais des suppositions à partir de quelques mots traduits. J’ai étudié le français ces dernières années, je comprends désormais beaucoup mieux la presse francophone. Je ne peux pas vraiment analyser les critiques avec le recul… Ça me déprime de me dire que nous avions le potentiel pour faire quelque chose de grand et que cela ne s’est jamais produit. Retourner dans le passé me ramène vers de vieilles frustrations.

Quels sont tes meilleures souvenirs de cette année 1994 ? Te souviens-tu du jour de la sortie de 41 ?

Monte Vallier : Je me souviens de l’énorme quantité de travail nécessaire à la publication du disque en 1994. Nous avons essayé d’avoir le contrôle total de tout, nous avons donc dû produire toutes nos propres vidéos, affiches, notre fanzine promotionnel Swollen (Numéro 1 à lire ici) et tout ce qui concerne la sortie. Comme c’était à travers un grand label, nous avions encore plus à faire que nous ne l’avions jamais réalisé. Nous sommes même allés aux réunions marketing au bureau du label à Los Angeles pour approuver le style de promotion qu’ils allaient faire. Nous avions trop travaillé… La chose dont je me souviens du 26 avril 1994 (je crois que le disque est sorti ce jour là) fut un soulagement. Finalement, le disque était enfin sorti et il n’y avait rien d’autre à faire… Le vrai travail a alors commencé avec la tournée. Je me souviens aussi que Kurt Cobain était mort quelques semaines auparavant et que le monde était encore en deuil et il a mis un nuage noir sur toute version qui est sorti ce mois-là …

Swell était devenu un trio en 1994. Pourquoi John a quitté le groupe ?

Monte Vallier : John Dettman et David Freel n’étaient pas d’accord sur la direction artistique que devait prendre Swell. Et certains problèmes personnels n’ont pu se résoudre.

Te rappelles-tu de la tournée de 41 ?

Monte Vallier : Les 6 mois de tournée que nous avons fait pour 41 sont flous dans ma mémoire. Tout se mélange même si je me souviens de certaines choses. Je me rappelle surtout de l’émotion que nous avons ressentie quand nous avons joué nos chansons devant un public assez important.


David Freel
David Freel

David Freel

Vous avez enregistré ce disque aux studios Psycho-Specific (San Francisco). Peux tu me décrire ce studio ?

David Freel : Cet endroit comprenait tout le deuxième étage d’un immeuble de la rue Market et Turk. 966 était le nombre (je pense) sur Market Street. 41 était le numéro sur la rue Turk. Le studio était composé de 2 pièces à l’arrière, du côté de la Turk Street. En dessous de ce studio, il y avait un bar rempli de travestis qui faisaient des spectacles de drag-queens. Il y a eu beaucoup de spectacles. Ils étaient bruyants ! Mais nous étions plus forts.

Comment avez-vous trouvé le son de 41 ?

David Freel : Juste en branchant les micros et en enregistrant le tout sur des bandes ? Sans aucune compression.

Peux-tu m’expliquer l’artwork de 41 ? Il correspond bien à votre musique qui était monochrome.

David Freel : La pochette est une photographie de la porte qui s’ouvre sur Turk Street. J’ai mis le numéro 41 (c’était l’adresse postale) avec du ruban adhésif noir probablement en 1989. C’est de là que vient le titre de l’album. La photo du dos montre la porte ouverte avec les escaliers menant au studio. Sean a choisi les photos en noir et blanc. J’aime beaucoup les photos. Nos trois premières couvertures d’album n’ont pour couleur que le blanc, le noir et l’or. C’était un choix que nous avons fait. Je ne pense pas que Swell ait une musique « monochrome » du tout. 41 contient beaucoup de rouge, de bleu, de vert et d’or. Mais pas de violet ni de jaune.

Quels sont tes meilleurs souvenirs liés l’enregistrement ? Et tes meilleurs souvenirs de 1993 ?

David Freel :Je me souviens avoir passé beaucoup de temps à trouver l’ordre des chansons de 41. Nous voulions que ça coule… La meilleure partie de l’enregistrement de n’importe quel album est lorsque tu le termines. Je suis allé en Amérique du Sud après avoir fini l’album. Ce fut un voyage difficile mais formidable – un peu comme 41.

Tu te rappelles de la Black Session que Swell a faite cette année là ? La France a toujours eu une relation particulière avec Swell.

David Freel : J’ai entendu récemment cette Black Session et j’ai été surpris par la qualité du son. La France a toujours été accueillante pour Swell.

Cette interview a été originalement publiée le 15 Avril 2019 dans le webzine Soul Kitchen.

La réédition de 41 par Swell est disponible sur le site de Talitres.

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