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#10 : Missing Scientists, Big City Bright Lights (Rough Trade, 1980)

Missing Scientists en milieu (presque) stérile.

A force depuis plus de dix jours de vivre ainsi les uns sur les autres du matin au soir (mais Dieu ou Marx merci, pas du soir au matin !), il fallait bien que les questions qui fâchent ressurgissent, malgré nos perspectives d’avenir émoussées.
« Anton, tu sais ce que tu veux faire plus tard ? – Je sais pas moi, genre ornithologue. – Tu veux dire le truc avec les oiseaux ? T’es sûr ? – Ou alors océanographe. Sinon, paléontologue c’est bien aussi, l’étude des fossiles et tout. – Tu ne veux pas plutôt faire prof de lettres ? Ou bibliothécaire, comme tonton Jeanphi et la Karen des Go-Betweens ? Bibliothécaire, mon grand, peut-être le plus beau des métiers du monde. – Non, ça c’est tout cramé. Une chose qui est certaine c’est que ça sera un métier scientifique, on voit bien qu’on en manque en ce moment, avec le virus et tout ». La conversation tenta de se prolonger en claudiquant, avant de s’embourber dans un fatras inextricable convoquant chloroquine, masques FFP2, vaccins et chercheurs manquants – ou en manque, je ne sais plus. Faute de crédibilité et de bagage (quel ascendant peut-on prendre sur un enfant de 14 ans quand on se targue d’avoir obtenu un Bac littéraire et quasi rien derrière ?), je n’eus bientôt plus voix au chapitre. Avant que tout – le désir, le vin, le temps, la mauvaise foi – ne vienne à manquer, je rapatriais l’unique 45 tours des Missing Scientists, considérant qu’il pouvait faire office d’honnête appendice au post de la veille. Continuer « #10 : Missing Scientists, Big City Bright Lights (Rough Trade, 1980) »

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#8 : Monopoly Queen, Monopoly Queen / Let’s Keep It Friendly (Sub Pop, 1994)

Monopoly Queen, jour de Bonne Paye.
Monopoly Queen, jour de Bonne Paye.

J’ai toujours haï les jeux de société, qui me le rendent bien. Mais j’aurai tout donné au UNO.
Dans le ventre mou des années 90, on s’enfermait à cinq, parfois à six, chaque dimanche dans l’appartement d’Uwe, au 6ème étage d’une tour de la ZUP de Dammarie-Les-Lys (77), et on jouait, de 15 heures jusqu’à tard. Je vivais à Paris alors, mais jamais je n’ai manqué une réunion. Je faisais l’aller-retour dans la journée, au volant de la Mitsubishi prune.
Accompagnés d’une bouteille de Berger blanc ou de verres de Cointreau juste cassés d’un glaçon, on jouait, et on jouait encore, pas encore confinés mais bien calfeutrés, de notre plein gré. Les règles avaient été quelque peu malmenées, et au fil des semaines une novlangue avait vu le jour. Un sabir incompréhensible aux oreilles des non initiés qui, quoi qu’il en soit, n’étaient pas invités. Continuer « #8 : Monopoly Queen, Monopoly Queen / Let’s Keep It Friendly (Sub Pop, 1994) »

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#5 : Tindersticks, We Have All The Time in The World (Clawfist, 1993)

Tindersticks sur canapé.
Tindersticks sur canapé.

Si j’ai pris pour habitude de me lever tôt et dormir peu (et mal), j’ai toujours eu cette propension hautement revendiquée à la glande et à la procrastination. Vite lever le pied, remettre au surlendemain, rechigner devant l’effort et refuser l’obstacle sont des compétences qui n’ont plus de secret pour moi. Après avoir longtemps sinué en dilettante entre droit à la paresse (Paul Lafargue) et éloge de l’oisiveté (Bertrand Russell), j’avais à la fin du siècle dernier pensé trouver dans l’oblomovisme une voie à emprunter. A l’origine de ce néologisme, Oblomov, un roman de l’écrivain russe Ivan Gontcharov, publié en 1859, et adapté au cinéma (c’est par ce biais que j’en ai d’abord eu connaissance) par Nikita Mikhalkov en 1980, du temps où le cinéaste et son œuvre n’étaient pas encore devenus totalement infréquentables. L’oblomovisme, quand les écoles ont fermé et que le repli s’est opéré, a fait retour, grattant insidieusement à la porte du foyer. On s’imaginait aisément, débarrassé de toute obligation, de tout horaire, se lover dans la contemplation et l’abstinence de décision, avachi dans le canapé. C’était là un art de vivre des plus tentants, à cela près qu’il se pratique seul (et pas avec deux gamins dans les pattes), qu’il baigne dans une profonde mélancolie (ce n’est pas vraiment le moment opportun) et qu’il demande beaucoup, beaucoup trop d’attention pour être mené à bien. Et puis traîner toute la journée en savates et robe de chambre, très peu pour moi. Quitte à ne rien faire, autant le faire bien. Et avec un minimum d’élégance. Continuer « #5 : Tindersticks, We Have All The Time in The World (Clawfist, 1993) »

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#4 : Gang of Four, At Home He’s a Tourist (EMI, 1979)

Gang Of Four
Gang Of Four chaleur tournante.

Cette histoire de gouttière toujours pas réparée (cf. #2) va finir par m’en coûter, je le crains. Ma femme télétravaille, les enfants ont des télécours et des télédevoirs, et moi, histoire de recoller au peloton, je clame que je suis au téléchômage. Dès lors m’incombe une large part des tâches ménagères, les courses, le bricolage, le jardinage, et que sais-je encore. Sauf qu’évidemment, fidèle à ma mauvaise réputation, j’en fiche pas une rame. Cumul des manquements plutôt que des mandats, et lourds cumulus nimbus qui s’agrègent au-dessus de ma tête. « Là, papa, ça commence à devenir tendu », ironisent les kids. Alors hier, quand ma femme m’a lancé, l’œil noir et des éclairs dans la voix, que je me comportais comme un touriste dans ma propre maison, ma réaction ne s’est pas fait attendre : je n’ai pu m’empêcher de lui sourire en retour et de la gratifier d’un tendre baiser. Pour mieux me précipiter ensuite dans ma grotte (car on est d’accord, Leroy Merlin et Bricomarché, c’est bien fermé ?), déterminé à retrouver ce single (leur deuxième, si je ne m’abuse) de Gang of Four qui se rappelait ainsi à mon bon souvenir. Continuer « #4 : Gang of Four, At Home He’s a Tourist (EMI, 1979) »

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#3 : Robert Wyatt, At Last I Am Free (Rough Trade, 1980)

Robert Wyatt grimpe aux arbres.
Robert Wyatt grimpe aux arbres.

A l’instar d’un Syd Barrett (« I know where he lives and I visit him / In a little hut in Cambridge », chantaient en 1981 les Television Personalities), Robert Wyatt est passé maître dans l’art du confinement, à son corps défendant. Wyatt, batteur de Soft Machine, exclu par ses petits camarades après l’album Fourth (1971), puis fondateur de Matching Mole, traduction pataphysicienne du précédent. Wyatt, défenestré par l’éthylisme en juin 1973, Lazare un an plus tard par la grâce de Rock Bottom, un des plus beaux disques de non-rock au monde. Wyatt, en mobilité réduite depuis plus de 45 ans, paralysé des deux jambes.

Robert Wyatt, je sais où il vit, et je suis allé lui rentre visite. C’était il y a une douzaine d’années, un jour de novembre. J’avais entrepris, avec en tête ce raccourci sémantique qui n’était pas pour me déplaire, de dépêcher Loutte à Louth (dans le Lincolnshire) pour aller filmer cet homme absolument délicieux. C’est Alfie (Alfreda Benge, son épouse) qui, prévenue de notre arrivée (j’étais accompagné d’un caméraman que je remercie aujourd’hui d’avoir été à ce point précieux et attentif), nous a ouvert. Dans son dos se tenait Robert, avec aux lèvres ce sourire malicieux qui, souvent, masque d’insondables tréfonds. Il nous invita alors à rejoindre cette pièce, la seule avec une fenêtre donnant sur la rue, où il passe l’essentiel de son temps.

Notre homme semblait aller bien. Il était sobre depuis quelque mois, ce qui lui évitait de se « mettre dans des situations ridicules », même s’il avouait trouver la vie moins drôle une fois les bouteilles de rouge remisées. Et lui qui avait collé sur sa lampe de bureau l’avertissement qu’idéalement il voulait trouver au dos des paquets, « Life’s a drag without a fag » (sans clopes, la vie est une corvée), lui qui rêvait d’une cigarette pipe-line qu’il allumerait au réveil pour l’éteindre au coucher, avait arrêté de fumer du jour au lendemain. Simplement parce qu’Alfie devait bientôt subir une opération de la cornée et que d’ici là, le tabac lui était fortement déconseillé. Un exemple parmi d’autres de ce qui lie ces deux-là, un amour sans conditions, et qu’on devine inextinguible.

Interrogé sur son quotidien, Robert Wyatt n’esquivait guère. Il avouait passer ses journées à écouter ses vieux disques de jazz, à étreindre son cornet ou sa trompette comme si c’étaient des ours en peluche, et à balancer d’affectueuses piques (« Good try, bad luck ») au buste en plâtre de Lénine qui trônait dans l’âtre de la cheminée.

On se souvient également que cet homme qui ne daignait plus se produire sur scène avait néanmoins accepté sans rechigner de jouer devant la caméra quelques notes de piano, puis de cornet, avant d’empoigner une paire maousse de maracas qu’il avait affectueusement rebaptisé ses « couilles de Sandinistes ». Infini respect.

Mais revenons-en au titre du jour. En 1979, Robert Wyatt adhère au parti communiste britannique. Moins d’un an plus tard, il livre coup sur coup pour le label Rough Trade toute une série de reprises en forme de single-tracts (l’équivalent sonore des ciné-tracts maoïstes distribués par Jean-Luc Godard et Jean-Pierre Gorin, sous appellation Groupe Dziga Vertov, dans les années 70 ?) : Stalin Wasn’t Stallin’, un titre à l’origine enregistré en 1943 par le Golden Gate Jubilee Quartet, le Strange Fruit de Billie Holiday, et le plus surprenant At Last I Am Free, la cover d’un morceau de Nile Rodgers et Bernard Edwards qu’on trouve sur le deuxième album de Chic, celui qui en 1978 abrite Le Freak. A réécouter dans la foulée les deux versions, on se rend compte à quel point Wyatt est finalement fidèle au smooth gospel original, même s’il le dépouille de pas mal de ses oripeaux. Mais surtout il y a cette voix revenue des abysses, qui sublimerait même le bottin (ou « Le Capital »). « At last I am free / I can hardly see in front of me », et ça rien ni personne ne pourra jamais le lui enlever. Au même moment ou presque, dans nos contrées, Hervé Cristiani entonne Il est libre Max. Regarde un peu la France, d’hier et d’aujourd’hui.

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#2 : The Monochrome Set, Apocalypso (1980, Dindisc)

The Monochrome Set Apocalypso
Apocalypso sur le grill.

Rien ne presse. On ne va pas de sitôt vous inviter à danser la carmagnole sur les décombres. Ni à céder aux sirènes de la collapsologie ou prêter le flanc aux théoriciens de l’effondrement, Cassandre a la pensée moins complexe que nébuleuse. N’empêche que flotte dans l’air comme un parfum de fin, fin de règne plutôt que du monde, que, tout confiné qu’on est, on pourra au choix conjurer ou célébrer par de lascifs déhanchements sur nos dancefloors improvisés. Pour ce faire on avait d’abord extrait de la pile le Death Disco de Public Image Limited, vite remisé car décidément trop martial en cette période kaki marine (faudra quand même se faire à l’idée de naturellement dégainer un Ausweis dès qu’on sort du bois pour se réapprovisionner en spiritueux). Continuer « #2 : The Monochrome Set, Apocalypso (1980, Dindisc) »

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#1 : The Sound Barrier, Excerpts fron The Suburbia Suite (1983, The Compact Organization)

The Sound Barrier sur le mur du jardin

A chacun ses gestes barrières. A défaut de pouvoir se barricader dans une suite du Normandy ou du Majestic, lieux emblématiques de l’enseigne fondée par feu Lucien B., ou de se lever et de se casser en toute impunité, on s’oblige à redorer le blason du chez soi, à polir l’harmonie du foyer, sis pour le coup aux confins de la Brie, dans cette zone floue entre banlieue et campagne – deux entités aptes à entrer en collision, au moins autant que les atomes de la famille nucléaire désormais assignée à résidence.
Parmi les gestes qui sauvent, reclus dans le bunker-bureau, celui de fouiller sans gants ni méthode dans les boîtes de 45 tours, et d’en extirper quelques vestiges oubliés. Ainsi ce (Excerpts from) The Suburbia Suite de The Sound Barrier qui tente de se rappeler à notre bon souvenir embrumé. Continuer « #1 : The Sound Barrier, Excerpts fron The Suburbia Suite (1983, The Compact Organization) »

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Express 45 #1

Pleasure Principle & Paula / Straight Arrows / Euromilliard

Quelques inconscients continuent de sortir des 45 tours, notamment des nouveautés. Saluons ces têtes brûlées en chroniquant régulièrement les sorties récentes dans ce nouveau format. L’occasion de découvrir ce qui se passe en bas de chez vous (en France) comme aux Antipodes. Continuer « Express 45 #1 »