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Ce Syd-là est une bande de jeunes à lui tout seul

Working Men’s Club, un premier album signé chez Heavenly Recordings

Working Men's Club
Working Men’s Club / Photo : Rosie Butcher

“Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous.” Mea culpa, j’avais raté celui avec Working’s Men Club en novembre 2019 au Supersonic, cette salle parisienne de concerts souvent gratuits, idéale pour juger de la qualité d’un groupe au-delà de ses premiers enregistrements. Pourquoi aurais-je dû alors déjà m’intéresser à Working Men’s Club ? Parce que le single inaugural Bad Blood était sorti début 2019 sur Melodic, label de Manchester souvent bien inspiré depuis 1999 (Lucky Pierre, moitié d’Arab Strap, The Isles, The Longcut, plus récemment W.H. Lung) ? Parce que le disque suivant, Teeth, en faisait la nouvelle signature de Heavenly ? Parce qu’au gré des informations, le groupe était présenté comme originaire de Manchester ou bien de Sheffield, ce qui reste de bon aloi ?

Jeff Barrett
Jeff Barrett

Ce vendredi 6 mars à Paris, soit dix jours avant le confinement à l’échelle nationale, j’ignorais que la seconde soirée du Festival des Inrocks à La Gaîté Lyrique serait mon dernier concert parisien avant longtemps. Pour son troisième concert français après l’Aéronef à Lille en février et à la veille de La Route du Rock d’Hiver à Saint-Malo, Working Men’s Club a joué six morceaux entre le collectif français QuinzeQuinze et le groupe rouennais MNNQNS, avant la tête d’affiche britannique Warmduscher, formation associée à Fat White Family via plusieurs de ses membres qui en ont fait partie (1). Parmi le public de La Gaîté Lyrique, le responsable de la maison de disques Heavenly, le dénommé Jeff Barrett, premier salarié du label Creation d’Alan McGee dans les années 1980, attaché de presse des groupes Creation de l’époque mais aussi de New Order et des Happy Mondays pour Factory, qui initie après deux premières tentatives sans lendemain son troisième label Heavenly en 1990. Pour mémoire, le catalogue de Heavenly a d’abord accueilli Saint Etienne, les Manic Street Preachers pré-Sony, Flowered Up (supposée réponse londonienne aux Happy Mondays), puis Beth Orton, Doves, The Vines, Nada Surf, The Magic Numbers, Baxter Dury, Edwyn Collins le temps de l’album Losing Sleep, et Temples jusqu’à King Gizzard & The Lizard Wizard… Après m’être présenté et avoir cité le nom magique de “Christophe Basterra”, le Jeff Barrett souriant et disponible s’empresse de comparer ses nouveaux poulains aux Sex Pistols ou à Jesus & The Mary Chain, rien que ça… Je m’interdis de rappeler à ce grand homme qu’il avait sans doute cru de la même façon à Northern Uproar.

Quelques minutes plus tôt, je faisais connaissance avec Sydney Minsky-Sargeant, la gueule d’ange chantante du “Club des Travailleurs”, pas encore vingt ans, et le guitariste capable de jouer des claviers Rob Graham (Drenge, Baba Naga, Wet Nuns), son aîné de trois ans, sans doute là pour essayer de faire croire que Working Men’s Club est un groupe au-delà du seul Syd, cette blague. Pour être juste, il y a déjà un avant et un après Working Men’s Club, premier album sans titre du groupe Working Men’s Club. Et pas seulement parce que c’est une étape importante pour le groupe. Sans tournée ni festivals pour se distinguer de la masse des sorties discographiques, l’affaire s’annonce mal engagée. L’album prêt depuis 2019 et prévu pour juin dernier a été retardé de quatre mois pour cause de Coronavirus, ou plutôt d’espoir de l’autre côté de la Manche de sortie de confinement et de reprise des concerts. Working Men’s Club n’a eu le temps de faire qu’une seule tournée britannique à l’automne 2019, et ses premières parties de Baxter Dury lors de ses trois dates à la Gaîté Lyrique prévues fin avril ont déjà été repoussées deux fois, avec pour échéance espérée en 2021.

Sydney Minsky-Sargeant
Sydney Minsky-Sargeant / Photo : Piran Aston via The Guardian

En interview, l’impatient Sydney Minsky-Sargeant annonçait donc en mars avoir déjà enregistré un second album de Working Men’s Club et regardait vers un futur supposément radieux plutôt que de se retourner sur son passé immédiat, cette vieille lune des journalistes musicaux tels votre serviteur. Au gré d’un rapide tour d’horizon des Internets et via quelques informations parcellaires lâchées par un Syd moins méfiant que vraiment détaché des contingences biographiques, il s’avère que ce petit génie, possible futur grand talent, est né en 2001 (année du Is This It? de The Strokes) et a grandi à Todmorden. La petite ville se situe dans la Calder Valley, à l’ouest du Yorkshire, à 30 kilomètres au nord de Manchester, et à mi-chemin sur la route de Burnley. Todmorden, c’est encore la campagne anglaise a contrario de Liverpool ou Manchester, voire Sheffield. Avant Sydney Minsky-Sargeant, les deux seules figures musicales notables de la ville étaient Keith Emerson, un des trois noms du groupe progressif Emerson, Lake & Palmer, et John Helliwell, saxophoniste de Supertramp qui a aussi enregistré avec Pink Floyd. (2) Le petit Syd, enfant de la bonne classe moyenne selon ses propres dires, a eu droit à des cours de guitare dès l’âge de 5 ans, quand les Arctic Monkeys reçoivent un Mercury Prize pour leur album inaugural Whatever People Say I Am, That’s What I Am Not en 2005, avant de s’essayer aussi au ukulélé et au violon, mais signe précoce de distinction, préférait le violon à tout autre instrument. Le père est fan de David Bowie mais Syd a quand même préféré demander à sa mère de lui acheter son propre Best Of de Bowie. Ce qui distingue Syd de millions d’ados, c’est qu’il en semble en avoir retenu que la période impériale, celle où tout réussit à l’intéressé, se termine au milieu des années 1980 pour Bowie et a décidé de repartir de là jusqu’à explorer la pop à tête chercheuse qui existait à l’époque. Pour faire bonne mesure parmi la discothèque idéale de Sydney Minsky-Sargeant, éventuellement influencée par des parents qui n’écoutaient peut-être pas que Bowie, il y a aussi dans la catégorie post-punk les inévitables Talking Heads et Gang Of Four, les pionniers électroniques Cabaret Voltaire comme Soft Cell, le son du label Warp aussi bien que celui de Ninja Tune, voire l’éphémère vague des fluo kids avec Klaxons à l’aune de la pochette de l’album de Working Men’s Club qui confirme son logo, le collectif mancunien 808 State hier ou le binôme Sleaford Mods aujourd’hui, mais aussi, plus surprenant, Bill Callahan, sans que les paroles du jeune et fougueux Syd puissent encore prétendre exister par elles-mêmes malgré “We dance and we laugh (…) We play and we fight, we live and we die” c’est à dire “On danse et on rit (…) on joue et on lutte, on vit et on meurt” sur le titre John Cooper Clarke.

Working Men’s Club
Working Men’s Club / Photo via Heavenly Recordings

Working Men’s Club, parce que les distractions sont rares du côté de Todmorden et que les jeunes gens pas encore majeurs ne sont pas admis dans les lieux de loisirs et distractions comme certains pubs réservés aux adultes, n’est pas le premier groupe de Sydney Minsky-Sargeant, habitué des petites salles de sa région. L’élève de la sixième promotion du British and Irish Modern Music Institute (BIMM) de Manchester, l’un des huit établissements universitaires privés cousins de celui de Brighton ouvert en 2001, s’est associé pour l’occasion à deux de ses condisciples, Jake Bogacki à la batterie et Giulia Bonometti au chant et à la guitare, italienne exilée par amour de la musique qui a déjà sorti un album sous le nom de Tight Eye en 2016. Le jeune mais pas timide Syd contacte via les réseaux sociaux le manager de The Brian Jonestown Massacre pour faire la première partie d’Anton Newcombe et les siens à Newcastle à l’automne 2018. Il y aura d’autres premières parties de noms connus, de The Wedding Present à Mac Demarco, mais aussi les champions perpignanais The Limiñanas lors de leur concert à la Manchester Academy. Il y aura surtout celles de The Fat White Family, sans aucun jugement de valeur musical le groupe le plus important du rock britannique de la dernière décennie, par sa capacité à fédérer autour de lui d’autres artistes, sans que ceux-ci s’apprécient forcément, depuis les Londoniens de Shame jusqu’à un groupe nordiste encore émergent comme The Goa Express, dont le single The Day en 2019 a été produit à Sheffield par Nathan, l’un des deux frangins Saoudi, dans son studio. D’ailleurs, Syd a enregistré à Sheffield hors Working Men’s Club avec Giulia au chant, lui à la guitare, le même Nathan Saoudi aux claviers, Henry Carlyle Wade (le chanteur-guitariste de The Orielles, groupe de Halifax, même région de l’ouest du Yorkshire et à quinze minutes de Todmorden, signé sur Heavenly) à la basse, et le dénommé Jack Howarth à la batterie.

L’année 2019 commence pour Working Men’s Club en trio avec les grands débuts discographiques de Bad Blood grâce à Melodic. Mais fin 2019, Giulia et Jake ne sont plus là, et Working Men’s Club devenu officiellement quatuor avec l’arrivée aux claviers ou à la guitare de la maîtresse sado-maso Mairead O’Connor, ex-The Darjeelings qui joue aussi avec The Moonlandingz et l’a fait avec Fat White Family, du Rob Graham évoqué plus haut et de Liam Ogburn, membre des inconnus Dream English Kid déjà présent sur scène avec Working Men’s Club, à la basse, incarne désormais la relève de la pop indépendante britannique “made in Heavenly”. Syd voulait un autre son que celui de Bad Blood, Jake refusait soi-disant d’en démordre, mais la perspective d’une signature sur Heavenly change de toute façon la donne. Jeff Barrett qui a entendu parler en bien de Working Men’s Club suscite d’abord un concert londonien dans le bar The Social, l’annexe de son label, pour juger sur pièce puis se précipite devant Sydney Minsky-Sargeant à sa sortie de scène pour lui proposer de signer le groupe. Le jeune homme, lecteur du Creation Stories : riots, raves and running a label, l’autobiographie d’Alan McGee parue en 2013, connaît donc la figure de Jeff Barrett, mais encore dans le flou après avoir chanté, met quelques instants pour réaliser qui s’adresse ainsi à lui. L’un et l’autre se comprennent rapidement. Jeff Barrett reste un personnage emblématique toujours prêt pour proposer de nouveaux artistes et son label Heavenly représente le meilleur compromis pour Working Men’s Club, entre une identité artistique préservée et un minimum de moyens pour se faire connaître au niveau national, sinon international. Concrètement, de retour à Todmorden chez l’un ou l’autre de ses parents divorcés, Syd propose Teeth, signé à quatre avec Liam Ogburn, comme première sortie conjointe à Heavenly.

Enthousiaste, Jeff Barrett encourage son nouveau poulain à persévérer dans cette direction et, de retour aux affaires tel Jean Gabin dans un de ses films de l’après-guerre, assure un rôle de directeur artistique pour suggérer Ross Orton comme producteur. Membre de Fat Truckers, batteur de Add N to (X) puis de Jarvis Cocker et moitié de Cavemen avec Steve McKey, bassiste de Pulp, ledit Ross Orton a entre autres produit M.I.A., Tricky, The Fall et Arctic Monkeys avant Working Men’s Club. Dont les deux membres Jake suivi de Giulia préfèrent s’éclipser. A quelques jours d’un autre concert londonien, cette fois en tant que nouvelle signature Heavenly, leurs remplaçants Mairead O’Connor et Rob Graham sont deux musiciens recommandés par Ross Orton. De bonne foi ou bien soulagé d’être seul maître à bord, Sydney Minsky-Sargeant estime que Working Men’s Club a gagné au change. Le premier album de Working Men’s Club est enregistré avec des titres de son seul ressort, exception faite de la paire Be My Guest et Angel cosignée avec Liam Ogburn et White Rooms & People, extrait clippé avant-coureur de l’album, auparavant signé à trois par Syd, Jake et Liam. L’entente entre Sydney Minsky-Sargeant et Ross Orton est telle que les deux hommes ont un projet de groupe ensemble. Cet été, Working Men’s Club a sorti un vinyle, Megamix, une version “mixtape” de son album long de 48 minutes.

Andres Lokko, référence à Stockholm de la critique musicale dans Svenska Dagbladet, l’équivalent de ce que représente ici Le Monde, et ancien du mensuel suédois Pop, dans les années 1990 le meilleur magazine musical du monde après Les Inrockuptibles version mensuel et la RPM de 1995 à 2017, a validé l’électropop gentiment teintée de “house music” de Working’s Men Club. Un Philippe Azoury, rédacteur en chef culture de la version française du mensuel Vanity Fair, saura-t-il apprécier la musique de Working Men’s Club de la même façon que Jean-Baptiste Roch dans Télérama, les 4 clés incluses, et Jean-Daniel Beauvallet, expert en géopolitique musicale britannique venu rencontrer l’oiseau rare Syd dans son antre de Todmorden, dans Tsugi ? Vivement les prochains concerts (avec un cinquième membre encore mystérieux, Craig, a priori juste présent, à la façon de Bez dans Happy Mondays), hélas pas avant 2021 au plus tôt, pour confirmer le retour en force du “crossover” dance rock, entre le Hit The North de The Fall en 1987 et le It’s Grim Up North de The Justified Ancients Of Mu Mu alias KLF en 1991…

BONUS / Les influences de l’album, titre par titre.

L’album Working Men’s Club rassemble dix vignettes d’un passé fantasmé : New Order, (dont le coffret Power, Corruption & Lies est sorti, ô coïncidence, le même jour que l’album de Sydney Minsky-Sargeant) dès le premier titre Valleys, Gary Numan voire Adam & The Ants pour le côté indien d’Amérique “pour de faux” sur le morceau A.A.A.A., un hommage dans le titre à John Cooper Clarke, le poète punk de Manchester remis en selle par le film Control (2007) d’Anton Corbijn puis surtout par Arctic Monkeys via un de ses textes imprimés dans le CD single de leur Fluorescent Adolescent la même année et une reprise de I Wanna Be Yours sur l’album AM en 2013, sans que la musique du morceau John Cooper Clarke soit vraiment en rapport avec celle de l’artiste de 1978 à 1982, un premier clin d’oeil à The Fall le temps de White Rooms & People, puis Let’s Go To Bed de The Cure repris par les Happy Mondays période Bummed pour l’excellent Outside, un nouveau clin d’oeil à feu Mark E. Smith de The Fall sur fond de The Human League remixé par Daniel Miller alias The Normal pour Be My Guest, Lo Fidelity Allstars qui aurait recruté Mau (voix d’Earthling, puis Cuba et désormais de Tristesse Contemporaine) sur Tomorrow, la veine bruitiste de Blur chère à Graham Coxon sur Cook A Coffee, où Sydney Minsky-Sargeant s’en prend au vieux journaliste politique écossais Andrew Neil, (homophobe, pro-guerre en Irak et climato-sceptique, à qui Bobby Gillespie de Primal Scream avait fait sentir son dédain en 2018 à la fin d’une émission où il était censé s’exprimer à propos du Brexit), le binôme new-yorkais Suicide sur l’avant dernier titre Teeth et l’axe KraftwerkNeu sur le final Angel, d’une durée de 12 minutes et quelques… Angel rappelle d’ailleurs par son caractère volontairement emblématique Sproston Green sur Some Friendly, l’album inaugural de The Charlatans en 1990. Le groupe, marqué par les coups du sort, n’a ensuite pas tenu toutes ses promesses, mais son chanteur Tim Burgess est redevenu un personnage important de la musique britannique entre festival qualitatif The Tim Peaks Diner avec ses déclinaisons et les Tim’s Twitter Listening Parties initiées depuis le confinement. Qui sait ? Sydney Minsky-Sargeant, supposé grand talent avec les grandes responsabilités que cela implique, réussira peut-être à se préserver des querelles internes à une industrie musicale britannique secouée par la crise…

Working Men’s Club, Working Men’s Club (Heavenly/PIAS)

Merci à Gérôme Minchelli d’Alias Production

NOTES

(1) Le chanteur Lias Saoudi, le guitariste-chanteur Saul Adamczewski et le guitariste Adam Harmer, tandis que le batteur Jack Everett a un temps été celui de Fat White Family.

(2) Keith Emerson, était également derrière les claviers de The Nice, et John Helliwell, a également enregistré avec Jean-Jacques Goldman pour l’album Positif (1984). 

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