Gilles Poizat, Trouvé Perdu (La République des Granges / Carton Records)

« La première fois que je vous ai vue,
je me suis trouvé, je me suis trouvé,
et perdu, et perdu, et perdu » 

Quand la musique tient à une sorte de révélation, ou disons qu’elle se révèle sans besoin d’autre chose que d’elle-même. A l’heure où l’on demande aux musiciens d’assurer leur promotion à travers une omniprésence sur les réseaux, de produire la théorie et le mode d’emploi qui vont avec leurs productions, de se construire une image si ce n’est un look (ce mot des années 80) pour se faire remarquer, que certains s’y prêtent à contrecœur ou avec beaucoup d’allant, d’autres semblent ne pas trop s’intéresser à la question. C’est le cas de Gilles Poizat qui déboule sans crier gare avec une proposition radicale, mais tout à fait amicale.

Dans ce petit laboratoire d’agitateurs du bocal qu’est La république des granges (meilleur nom de label) – la fabrication du disque est aussi assurée par Carton Records – Gilles sort donc un album,  Trouvé perdu, quatrième album, si on a bien lu de dossier de presse, de ce chanteur trompettiste qui joue avec des modulaires. Jouer dans son cas est à prendre au premier degré musicien, comme si la trompette (le bugle, plus précisément) et le synthé étaient de véritables entités vivantes qui l’entourent, avec qui il formerait un trio et entamerait des dialogues féconds, déjà amorcés sur son précédent disque Champignon flamme en 2021.

Gilles Poizat aux Instants Chavirés, le 24.11.21 / Photo : JJGFREE 

Musique de peu, plutôt nue, et pourtant remplie à ras-bord d’étincelles mélodiques et rythmiques, la partition rappelle à la fois les marges d’un Pierre Bastien, avec ses automates en Meccano, dans ce chaloupement de fer et d’élastique, et les appels du pied aux variétés voyageuses de Mathieu Boogaerts, ou des premiers efforts minimaux de Jacques. Pour simplifier, et pour vous donner une idée : derrière son inextinguible simplicité, Gilles cache une sacré dose de sortilèges qui font danser les mots, comme de la magie première. On est bien loin du charabia des nouvelles technologies – en tous les cas de sa célébration, même si la musique de Poizat a cela d’insensé qu’elle nous balade entre l’impression d’une archive sonore du passé (prise par un envoyé spécial avec son nagra dans le maquis provincial des années d’après-guerre, pour fixer un folklore immuable), une séance de jazz plutôt libre, et une conception toute nouvelle de la chanson du futur. C’est à la fois vertigineux et tout à fait gentil, une musique qui vous veut du bien sans vous prendre pour un débile. C’est aussi très frontal, direct oui, de la musique directe, et on a hâte de croiser cet échappé de l’Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp sur la route, en chair et en os. De l’intro où l’on ressent des vibrations orientales en résonance avec des bips de vieux téléphones jusqu’au Chemin désertique et désarticulé, en passant par des choses plus ardues (Joséphine) et les trois bangers A l’orée, Machine et Oui mais, on est transportés dans un paysage dont on reconnaîtrait l’amabilité des courbes (très belle pochette de Rémi Pollio) tout en s’interrogeant sur sa situation réelle. Dans la boîte de Gilles Poizat, on est comme un chat de Schrödinger alternatif, bien vivant, mais trouvé et perdu à la fois.


Trouvé perdu par Gilles Poizat est sorti chez La république des Granges & Carton Records.

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