On imagine que Lael Neale écrit à l’aube, dans le silence de Los Angeles, perchée sur les hauteurs de Sunset Boulevard. Ce troisième album chez Sub Pop creuse sa découverte de l’Omnichord — cet instrument un peu primitif et futuriste à la fois, une sorte de boussole fêlée qui porte en lui l’écho de l’autoharp de Dolly Parton et June Carter. Et à Lael de nous offrir ce double retour étrange d’un hybride analogique et proto-synthétique. Le disque défile depuis sa voix singulière qui se glisse dans un vaste creux de l’histoire de la musique américaine pour y tracer sa propre ligne. Comme ces routes sinueuses dans les films, le travelling ici est en VHS, le montage sonique avec son acolyte Guy Blakeslee. Continuer la lecture de « Lael Neale, Altogether Stranger (Sub Pop) »
Auteur : Pauline Nuñez
Catégories léger différé
Now, Now Does the Trick (K Records / Perennial)
Lumière de fin d’après-midi. Cassettes criblées. Films en 8 mm. Bordées sans fin de ces trottoirs américains qui sont à peine des surfaces sur lesquels marcher, des portes de garage ouvertes ou fermées. Ça, c’est pour le décor. Now — William Smith (Cindy), Hannah Forrester (Thunder Boys), Oli Lipton (Cindy, Violent Change) — c’est un trio DIY de la baie de San Francisco avec une prédilection les romans pulp, les beat groups, le glamour et les films de série B. Un premier disque, Saturday’s Child, masterisé par Saint-Kramer. Maintenant : K/Perennial en badge de scouts de l’indie. Douze poèmes mélodisés — The Ballad of Joy Bang, Careening, In Pathécolor, Pointe Shoes — des titres qui sonnent comme des rêves épinglés sur des murs de papier peint à motifs. Une pop onirique-érudite. Il faut aimer les maniéristes, moi j’adore. Continuer la lecture de « Now, Now Does the Trick (K Records / Perennial) »
Catégories léger différé
Maria Somerville, Luster (4AD)
Un ciel bas, des vitres embuées. Le shoegaze c’est avoir la tête penchée. Maria Somerville est rentrée chez elle, dans le Connemara, là où les montagnes plongent dans l’Atlantique et où le lac Corrib réfléchit des ciels changeants — et Luster, son deuxième album paru chez 4AD, porte en lui toute la lumière diffuse de ce retour-là. Dans le petit studio de son salon, avec des comparses de l’île (Henry Earnest, Finn Carraher McDonald, Ian Lynch de Lankum à la cornemuse uilleann sur Violet), Somerville a filé 12 titres comme des petits tableaux sonores — le paysage irlandais vu à travers l’eau perlée d’une brume, comme J. M. W. Turner quand il vise le point d’abstraction atmosphérique (soit le train ou la guitare). Une musique comme un linge humide posé sur un front fiévreux : apaisement mais chute du linge au moment exact où nous penchons la tête justement. Continuer la lecture de « Maria Somerville, Luster (4AD) »
Catégories documentaire
« Vivre et laisser vivre : la voix de Jackie Shane » de Michael Mabbott et Lucah Rosenberg-Lee

Le téléphone retentit, une femme réagit incrédule : « …but who is Jackie Shane ? » — cut — dans l’effervescence obscure d’un cabaret de Toronto des années 1960, une voix chante, s’éraille et harangue au milieu des clameurs du public… le décor est planté, la question est désormais brûlante : qui est donc la belle inconnue ? C’est Jackie Shane, chanteuse noire transgenre dont l’existence constitue une intrigue fascinante pour certain·es et un véritable culte d’adoration pour d’autres — « I opened for Etta James, The Drifters, Marvin Gaye, The Temptations… » — qui crève l’écran dans Vivre et laisser vivre : la voix de Jackie Shane, signé Michael Mabbott et Lucah Rosenberg-Lee, un documentaire-biopic qui tente de la ressusciter par fragments, par invention nécessaire, transformant une absence en une présence qui demeure, spectrale. Continuer la lecture de « « Vivre et laisser vivre : la voix de Jackie Shane » de Michael Mabbott et Lucah Rosenberg-Lee »
Catégories chronique nouveauté
Joanne Robertson, Blurrr (AD 93)
Là où le champ de l’expérimental rejoint l’immémorial folk : un ode, un node, un nœud — là au fond de la gorge qui prend aux tripes mammifères où le reptilien ne sait plus s’il est poule ou œuf — c’est un nouvel album de Joanne Robertson qui apparaît en plein mois de septembre. Elle est là. Là derrière sa guitare et son écho, deux spécificités rien qu’à elle. À cet endroit précisément Joanne Robertson trace un trait. Une ligne d’horizon au lointain mais qui vient nous susurrer des émotions primordiales, ouatées. Blurrr le dit très bien dans son nom, c’est une masse floue, qui ronronne, mieux encore : qui déroule, enroule, empoigne. Robertson nous laisse là le temps — un luxe — d’entrer dans la chimie du son de la guitare, dans la métaphysique chordiale. Continuer la lecture de « Joanne Robertson, Blurrr (AD 93) »
Catégories billet d’humeur
good-sad-happy-bad, musique d’aujourd’hui et de demain

good – sad – happy – bad
C’est n’importe quel type de jour
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Catégories selectorama
Selectorama : Rrrrrose Azerty

Rrrrose Azerty, c’est la vie 4.0, c’est-à-dire ce qui grouille d’encore vivant sous la bannière fière de celle.ux du camp du faire, c’est-à-dire, encore autrement dit, de ce qui reste d’enrichissant et d’autonome sous les échangeurs mornes des autoroutes de l’information siglées GAFAM. Rrrrose Azerty, vous la croiserez au détour d’un clic, tout comme moi un jour enjouée par le vidéo-clip génial et HYPER-rom-CORE de son titre Extrêmement PD de toi mis en images par la vidéaste Sofia Versaveau. Ou bien encore sur Twitch au cours du premier épisode d’un podcast prometteur, Gamedolls Advance, à tirer les fils du lien fort convaincant entre Erik Satie et Hatsune Miku. Rrrrose Azerty, c’est donc la personne à suivre si vous aimez les blips et les bloops du DIY extraordinaire, la musique utilitaire et libératrice accessible à tous.tes, les catalogues infinis de musique noise et improvisée, les oscillations entre dark folk et chiptune, quelque part exactement donc entre Animal Crossing et The Caretaker. Continuer la lecture de « Selectorama : Rrrrrose Azerty »
Catégories livres
« L’Histoire secrète de Kate Bush (& l’art étrange de la pop) » de Fred Vermorel et « Les Heures défuntes » d’Alice Butterlin (Le Gospel)

Ont paru au mitan de l’année 2022, deux ouvrages dont la publication est à noter particulièrement pour deux raisons. La première, est qu’il s’agit de deux livres qui marquent la naissance d’une nouvelle aventure éditoriale (apparition salutaire toujours à chérir) des camarades du fanzine Le Gospel déjà forts d’une présence sur écran et sur papier, et d’une première incursion du format de poche avec les deux petits opus d’Adrien Durand (Je n’aime que la musique triste et Je suis un loser, baby « en finir (ou pas) avec les années 90 » tous deux sortis en 2021). La seconde, est que ces deux titres forment une sorte de manifeste programmatique, chacun tels proue et poupe d’un même navire, promettant, nous l’espérons, de belles publications à venir autour de l’idée de ce que peut apporter la matière texte à notre sujet fétiche, à savoir toute chose pop scrutée par des regards singuliers.
Le pas de côté est ambitieux et assez excitant du point de vue du lecteur, avec un pied bien au nord ancré aux mythes immémoriaux et contemporains autour de la figure de Kate Bush, et un autre, fiché en plein est, mélancolique et subjectif, issu de l’âme profonde d’une jeune autrice en devenir. Deux fantasmagories à 40 ans d’écart, deux points à l’extrémité d’une tangente littéraire à parcourir avec délice.