Catégories billet d’humeur

Weightlifting – The Trash Can Sinatras

17 secondes qui ont changé ma vie

Si mon amour buté pour la musique des Trash Can Sinatras a probablement fleuri sur le bois tendre de The Perfect Reminder, virgule acoustique plantée comme une petite cuillère dans de la crème au lait sur le deuxième album du groupe (I’ve Seen Everything, paru en 1993), c’est une bonne décennie plus tard que ces Ecossais en retard sur leur époque d’un millier de rapides Glasgow-Londres – et d’autant de bandwagons – m’ont permis de raccrocher le train de ma propre existence. De faire le grand sot, guitare à la main, en espérant rattraper un peu du temps que j’imaginais alors avoir perdu à écrire le genre d’âneries que vous êtes justement en train de lire – ou de faire l’une des plus grosses bêtises de ma vie. Continuer « Weightlifting – The Trash Can Sinatras »

Catégories billet d’humeurÉtiquettes

Feeling Yourself Disintegrate – The Flaming Lips

17 secondes qui ont changé ma vie

Fra Angelico, Le Couronnement de la Vierge (détail).

Je n’avais jamais vraiment pensé à la mort avant d’entendre Feeling Yourself Disintegrate, la chanson qui clôt l’album que les Flaming Lips ont publié en 1999, The Soft Bulletin. Enfin, pas à la mienne, et pas de cette façon : au son d’un morceau qui continue de m’évoquer la version musicale d’un tableau de Fra Angelico qu’aurait réinterprété Moebius.
Encore aujourd’hui, c’est pourtant bien vers la prescience d’une fin de moi que dérivent mes pensées lorsque se conclut le deuxième refrain et que la voix de Wayne Coyne, fragmentée, réverbérée et démultipliée, disparaît derrière un rideau de chœurs épais comme de la bure pour laisser sa place à ce que je tiens pour l’un des plus émouvants solos de guitare qu’il m’ait été donné d’entendre, tous genres et époques confondus. Rien que ça. Un chapelet de quoi ? Dix, quinze notes trébuchantes arrachées à des cordes raides comme les tables de la loi, mais dont la force et l’évidence renvoient à leurs rosaires tous les pontifes de la gamme pentatonique. Et fait immanquablement monter à mes yeux tout le sel de la Mer rouge. Un solo qui, alors que le chant des anges vient soudainement allumer le ciel et qu’au loin tintent les cloches du jugement dernier sous les marteaux d’un xylophone, s’envole avec un glissé héroïque pour s’écraser aussitôt sur un petit motif têtu, presque enfantin, que Steven Drozd, le batteur-guitariste du groupe, va répéter pendant presque une minute, jusqu’à ce que la nuit ait tout englouti. Plus un anti-solo, d’ailleurs, où ne s’exprimeraient que fragilité et impuissance résignée. Une sorte de mot d’excuse, comme une façon de dire : « J’ai fait de mon mieux, les gars, mais ce ne sera que ça. » Voilà le « doux bulletin » qu’adressaient à la postérité les Flaming Lips en 1999 : une ballade solaire sur la finitude de toute chose et la faillibilité de l’homme, cette machine à disparaître. On a appris, plus tard, que le chanteur Wayne Coyne avait perdu son père peu de temps avant d’écrire les paroles de Feeling Yourself Disintegrate, et qu’il lui était encore douloureux de l’interpréter en public. On a également appris que ces quelques secondes vers lesquelles semblent tendre tous les morceaux de The Soft Bulletin, et, a posteriori, toute la carrière d’un groupe dont la musique n’a plus jamais atteint ce pic d’intensité, avaient jailli d’une main qu’on avait, quelques semaines plus tôt, failli amputer. Un mois après la sortie de l’album, j’achetais donc ma première guitare électrique, une acquisition que j’avais maintes fois repoussée. Et j’adressais à mes voisins mes premiers doux bulletins.

Catégories billet d’humeurÉtiquettes

I Won’t Share You – The Smiths

17 secondes qui ont changé ma vie

Je ne connais qu’une chanson dont les dernières mesures vous supplient à genoux de les réécouter en boucle. C’est-à-dire de reproduire à l’infini la rupture courtoise qu’organisent le textus interruptus et le « fade out » dans la relation quasi amoureuse qui s’établit, quelques minutes durant, entre un artiste et celui qui l’écoute. C’est l’effet, assez paradoxal, que produit sur moi depuis près de trente ans I Won’t Share You des Smiths. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi. Mon analyste non plus.
Continuer « I Won’t Share You – The Smiths »