On ne pose pas impunément Dolorès sur sa platine. Il ne s’agit pas là de simplement écouter la plus belle musique jamais enregistrée par Jean-Louis Murat, mais d’un authentique plaisir masochiste. De quoi parle-t-on ? Du deuil amoureux, mes toutes belles. Et dans le genre, il n’y a guère que l’immense Blood On The Tracks de Bob Dylan pour dépeindre avec autant de justesse ce sentiment de perte abyssale. Pas un hasard si l’Auvergnat, à l’heure d’inventorier ses madeleines de Proust au sein des archives vinyles de Radio France, confiera au micro de France Culture au sujet de la sortie du chef d’œuvre de Zimmerman en 1975 : « je n’avais pas encore décidé de faire de la musique, mais là je me suis dit : ouah, c’est définitivement ça que je veux faire. » Mais là où le futur Prix Nobel sort ses couplets les plus acerbes et revanchards à l’adresse de son amour perdu, Murat opte de son côté pour l’opération à cœur ouvert. Dolorès pour douleur, donc. Continuer la lecture de « Jean-Louis Murat, Dolorès (PIAS) »
Catégories portrait
Comme un ouragan
Retour sur « The Rolling Thunder Revue » de Bob Dylan (1975)

Début juin, Bob Dylan a présenté The Rolling Thunder Revue : The 1975 Live Recordings, un impressionnant coffret de quatorze disques retraçant son incroyable tournée de l’automne 1975, celle qui avait précédé la sortie de son album Desire. Quelques jours plus tard, Martin Scorsese a lancé, sur Netflix, Rolling Thunder Revue : A Bob Dylan Story, son deuxième documentaire consacré à l’auteur de Blowin’ in the Wind. En quelques jours, d’innombrables images et documents sonores inédits sont donc remontés à la surface, témoignant abondamment de ce qui apparaît aujourd’hui, non seulement comme l’une des périodes les plus riches de la carrière de Dylan, mais aussi comme une sorte d’épilogue inattendu et tardif des années soixante.
Catégories portrait
David Berman – Eau Bénite

C’était la fin des années 90, l’époque ne durerait pas mais nous ne le savions pas du tout. La plupart des artistes qui nous intéressaient passaient par Paris et nous les rencontrions, selon leur maison de disques, soit chez Pias vers la Trinité, soit rue des Tournelles entre Bastille et le Marais. Labels y avait ses bureaux : un vaste open space où la plupart des labels américains cool et quelques anglais avaient résidence. Les entretiens avaient lieu dans une petite annexe, la porte d’à côté. C’est là que dans ces mêmes années j’ai rencontré pas mal de héros de l’epoque : Labradford, Will Oldham etc. C’est là aussi que j’ai passé une heure avec David Berman pour son disque d’alors. Le papier sortirait dans la revue pop moderne, comme beaucoup d’autres que j’écrivais alors et qui tournaient souvent autour du post-rock, de la musique électronique, de quelques trucs lo-fi et pas mal d’autres étrangetés, entre Coil et Spiritualized. Dans mes souvenirs, David Berman faisait l’effet d’un garçon un peu neurasthénique, aux accents et à la parole plutôt poétique, un brin différent de la normale. Le genre de rencontre qui vous fait croire en ce que vous faites parce qu’elle est l’apanage de la la singularité même : celle de l’homme et celle de son œuvre, celle de sa parole aussi. Il y en a eu d’autres au même moment qui avait cette manière d’être à côté du réel tout en nous le décodant : Bill Callahan de Smog, Dave Pearce de Flying Saucer Attack. A eux, à leurs obliques, je n’ai jamais cessé de penser – et au garçon de Silver Jews plus encore désormais.
Joseph Ghosn, 8 août 2019
Catégories billet d’humeur
David Berman – Bonjour tristesse

Quel drôle de retour. Je n’y croyais pas. Je scrutais ce visage blême, ce regard rendu microscopique par des verres de correction staliniens. Un regard perdu, totalement. Il ressemblait parfois à un enfant. Pourtant, la réalité revenait vite me serrer la gorge – les cheveux gras et filasses, la silhouette bouffie, moche et terriblement émouvante, David Berman revenait ainsi. Fragile et peu apprêté. J’ai eu une sorte d’appréhension à l’écoute de l’album de Purple Mountains comme lorsque l’on serre contre soi un ami que l’on a plus vu durant dix ans et avec qui on s’était fâché. Pudeur, gêne et admiration. Et ce foutu temps qui passe. All my happiness is gone. C’était pas pour la pause ce titre, c’était du sérieux. Continuer la lecture de « David Berman – Bonjour tristesse »
Catégories chronique nouveauté
Versing, 10000 (Hardly Art)
Le leader de The Blank Tapes, Matt Adams, évoquait l’an dernier en interview l’influence de la perpétuelle chaleur californienne sur sa musique et supposait, chez les artistes, une sensibilité particulière aux conditions météorologiques. A sa solaire Cité des Anges il opposait un autre berceau musical de la côte Ouest… : « A Seattle ils ont la scène grunge. Tout le monde baigne dans cette atmosphère pluvieuse, lugubre, et je pense que cela se reflète dans leur musique, qui exprime des émotions différentes. » Ce n’est pas aujourd’hui que l’on infirmera la théorie : le vacarme de Versing annonce l’orage.
Catégories transmission
Transmission#21 – Spéciale Summer Hits
Spéciale Summer Hits.
Émission du 4 août 2019.
Présentée par Thomas Schwoerer et Matthieu Grunfeld.
Continuer la lecture de « Transmission#21 – Spéciale Summer Hits »
Catégories chronique anniversaire, interview
The Stone Roses, The Stone Roses (Silvertone Records)
Les chroniques anniversaire de l’été


Trente ans se sont donc écoulés. C’est bien suffisant pour que la distance réflexive se mêle, en l’estompant, à l’intensité brute des souvenirs. Et pour que la toute petite histoire se fonde dans les grands mouvements de balancier de l’évolution musicale. Pourtant, au moment d’évoquer The Stone Roses – l’album ou le groupe, jamais sans doute l’italique n’a eu si peu d’importance – c’est encore la mémoire intime qui commence par affleurer. Les vacances de Pâques 1989 consacrées aux révisions du bac, un interlude arraché à la vigilance parentale sous forme d’aller-retour à la FNAC Montparnasse pour y acquérir la bande son des quelques semaines de labeur scolaire à venir et, immédiatement, les cahiers de math ou d’histoire qui s’illuminent de ces guitares carillonnantes et du balancement inouï des scansions rythmiques d’Alan Wren. Continuer la lecture de « The Stone Roses, The Stone Roses (Silvertone Records) »
Catégories chronique nouveauté
Collection été-été : quelques notes sur quelques nouveautés

Comme beaucoup, j’ai fondu sur mon canapé. Comme peu, j’ai finalement aimé ces fortes chaleurs qui m’ont assommé au point de dormir comme un saluki ou un fennec victorieux (et viva l’Algérie). Mes périodes d’endormissement m’ont comme toujours porté conseil sur quelques disques qui ont défilé sur mes platines, CD et vinyle, dans la moiteur de l’été. Continuer la lecture de « Collection été-été : quelques notes sur quelques nouveautés »