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Le club du samedi soir #11 – Sur un écran géant

Lee Remick à la plage

« Pendant cinquante ans, la musique pop a été créée et consommée de la façon qui suit : tu entendais un disque à la radio ou tu lisais à son sujet dans la presse ; tu l’achetais le samedi ; tu le prêtais à un ami ou tu le lui enregistrais ; il te rendait la pareille avec un autre disque ; c’était comme un réseau secret ; c’était ainsi que tu te faisais des amis, que tu rencontrais des filles et que tu composais la bande originale de ton univers ». Ce préambule qui ouvre l’excellent livre de Bob Stanley intitulé Yeah Yeah Yeah – The Story Of Modern Pop (paru en 2013 chez Faber & Faber, mais pas encore traduit en français – on n’est plus à une idiotie près) n’a rien de nostalgique – quoi que pourraient en penser certains champions du troll. Quand il écrit ces lignes, l’auteur ne dit pas « c’était mieux avant ». Il retranscrit juste une réalité. Et je suis d’autant mieux placé pour le savoir que ce fut aussi la mienne, surtout celle de mes années 1980 et 1990.

Avec Bob Stanley, je crois qu’on partage la même année de naissance et une passion pour la musique, alors, malgré les centaines de kilomètres séparant les deux banlieues où l’on a grandi et les différences culturelles de taille (car lui avait Top Of The Pops le jeudi soir, les trois hebdomadaires musicaux, Kate Moss, The Face,  ID et des bus rouges à deux étages qui pouvaient percuter de plein fouet la voiture où vous vous trouviez avec votre amoureuse, autant dire que le combat était perdu d’avance), on a dans nos chambres respectives passé des heures et des heures à enregistrer des chansons, des disques, des émissions de radio – là-bas, les sessions de John Peel ou de David Jensen ; ici, les concerts diffusés en direct par Bernard Lenoir, malgré les commentaires sur l’intro de certains morceaux (“Mon petit doigt me dit, le tube du moment” sur la version de I Just Can’t Get Enough jouée par Depeche mode aux Bains-Douches. On faisait cela sur des cassettes dites vierges de 60 ou 90 minutes – avec une préférence pour ces dernières qui présentaient l’énorme avantage de pouvoir enregistrer un album entier sur une seule face – et avec un peu de chance, on pouvait même ajouter un ou deux titres d’un des singles extrait du disque.

Mais entre nous, les cassettes qui avaient ma préférence – même si elles demandaient beaucoup plus de temps et de travail –, c’était celles qui compilaient mes chansons préférées du moment ou de tous les temps – je crois que le plus souvent, en tout cas dans mes souvenirs brumeux, c’était celles que j’offrais aux filles, la faute à une timidité quasi-maladive et parce que quelques amis et moi avions décidé que les chansons racontaient nos vies bien mieux que nous étions capables de le faire (et je crois d’ailleurs que c’est encore vrai aujourd’hui). À une certaine période, si la chanson qui succédait à l’instrumentale placée en ouverture – c’était comme une marque de fabrique, je commençais toujours par une instrumentale et le plus souvent, il s’agissait d’Elegia de New Order, Evergreen Dazed de Felt ou ART (by Me) de Sad Lovers & Giants – était Pure de The Lightning Seeds et si le morceau de clôture était Are You Ready To Be Heartbroken? de Lloyd Cole & The Commotions, autant dire que je devais en pincer pour de vrai – et pour celles et ceux qui désirent connaitre le fin mot de ces histoires, ça n’a bien sûr jamais fonctionné (ah si, peut-être une fois).

Même s’il n’y a plus à découper nos magazines de cinéma ou les Télérama des semaines précédentes pour inventer une pochette digne de ce nom – souvent en noir et blanc, les pochettes –, c’est tout de suite à ces cassettes que j’ai pensé quand Thomas a eu l’idée de rendre quotidienne puis hebdomadaire ce que l’on a baptisé faute de mieux des mixtapes. Parce que comme l’écrit Bob Stanley, ces « cassettes » d’hier et d’aujourd’hui composent la meilleure bande-originale de notre quotidien et offrent, à qui veut bien s’en donner la peine, la possibilité de se rappeler un morceau (et donc, forcément, un souvenir, un verre siroté, un regard échangé, un sourire partagé) ou mieux, la possibilité d’en découvrir un – et allez savoir ce que cette découverte pourra avoir comme effet sur votre vie. Même si certains pensent le contraire, ces cassettes n’ont jamais été enregistrées avec l’envie d’épater la galerie. Juste la volonté de partager – partager une passion, une mélodie, un refrain, un texte – et caresser l’espoir que quelques-unes, quelques-uns s’amourachent à leur tour d’une ou de plusieurs de ces chansons.

Et comme on se dit qu’avec une contrainte le jeu est plus drôle, certaines compilations répondaient à des règles absconses. Celle d’aujourd’hui est ainsi liée au cinéma puisque (presque) chaque morceau fait en effet référence au septième art par le biais du nom d’une actrice ou d’un acteur. C’est absolument gratuit bien sûr et ça ne se veut pas du tout exhaustif – et oui, vous avez raison, j’aurais pu évidemment mettre tel ou tel morceau mais après tout, s’il n’y figure pas, c’est peut-être qu’il n’a pas fait, même brièvement, partie de ma vie… Cette idée saugrenue m’est venue après avoir écouté en boucle (l’expression « en boucle » n’est pas exagérée) ces dernières semaines cette chanson magnifique de Terry Hall, Forever J. Une chanson que j’ai pourtant oubliée pendant plusieurs années (note pour plus tard : comment peut-on oublier une telle chanson ?) et qui s’ouvre sur cette phrase :  “Like Isabelle Adjani / She glides by upon a bank of violets”.

Alors, je me suis souvenu que Lou Reed citait Robert Mitchum dans le premier couplet de New Age, qu’Iggy produit par Bowie se prenait pour Marlon Brando, que Kim Carnes rêvait des yeux de Bette Davis ; que dans les années 1980, les artistes que j’écoutais avaient un faible pour le destin tragique de la sublime Edie Sedgwick (et qu’on découvrait, à l’aune de la sortie du coffret vinyles et de l’album oublié du Velvet, des Smiths et de quelques autres, la clique époustouflante de la Factory) ; que sur leur indispensable premier album, The Chameleons citaient Monroe, Kelly (Grace) et Garbo ; qu’en 1993, Stephen Duffy en pinçait pour une fille qui se prénommait Natalie et ressemblait comme deux gouttes d’eau à une jeune Isabelle Huppert ; que quelques chansons avaient dans leur titre le nom d’une actrice ou d’un acteur – toutes et tous d’un cool absolu (Lee Remick, Michael Caine, Patrick McGoohan, Robert De Niro, rien que ça) ; que finalement, entre les tubes et les morceaux restés obscurs, les références n’étaient pas si éloignées.

Je me suis souvenu que je faisais attention aux liens entre mes groupes de chevet et leurs films de chevet, que je décortiquais les paroles et que si je ne connaissais pas tel ou tel nom, j’essayais d’en savoir plus (oui, je suis de ceux qui ont lu Norman Mailer parce que Lloyd Cole). Je me suis souvenu que j’adorais enregistrer ces cassettes et que bien des années plus tard, certaines et certains m’ont dit qu’ils les avaient encore – et qu’ils leur arrivaient encore d’écouter une chanson ou un groupe qui y figuraient. Alors, je me suis dit que si aujourd’hui, ça se passe ainsi, j’aurais réussi mon pari.

TRACKLIST

01. Arnaud Fleurent-Didier – Je Vais Au Cinéma
02. Belle And Sebastian – Like Dylan in the Movies
03. The Teenagers – Starlett Johansson
04. Drop Nineteens – Winona
05. Iggy Pop – China Girl
06. Kim Carnes – Bette Davis Eyes
07. Duffo – Take A Walk On The Wild Side
08. Serge Gainsbourg – Initials BB
09. Madonna – Vogue
10. The Dream Academy – Girl In A Million (For Edie Sedgwick)
11. American Music Club – What Holds The World Together
12. Barbara Carlotti – Cannes
13. Madness – Michael Caine
14. Terry Hall – Forever J
15. Stephen Duffy – Natalie
16. Lloyd Cole & The Commotions – Rattlesnakes
17. REM – Man On The Moon
18. Étienne Daho – La Ballade d’Edie S.
19. Jil Caplan – Natalie Wood
20. The Chameleons – High As You Can Go
21. The Divine Comedy – Absent Friends
22. The Go-Betweens – Lee Remick
23. The Teenage Filmstars – I Helped Patrick MacGoohan Escape
24. Bananarama – Robert Niro’s Waiting
25. The Velvet Underground – New Age
26. Vincent Delerm – Le Garçon

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