On se demande parfois par quel étrange hasard on a pu passer à côté de certains joyaux musicaux. Pourquoi diable n’étais-je encore jamais tombé sur une chanson de Paul Martin avant cet été, et pourquoi personne ne m’avait-il jamais encore parlé de ce si talentueux New-Yorkais ? Ce ne sont pourtant pas les obsédés de garage sixties friands de disques obscurs qui manquent dans l’Hexagone. Malgré toute mon opiniâtreté, j’ai même échoué à trouver le moindre article en français au sujet de ce compositeur-interprète de l’ombre, comme si celui-ci n’avait jamais existé. Seuls quelques geeks anglais et américains semblent avoir gardé mémoire de l’œuvre de Paul Martin, né Paul H. Myerberg.

Toujours est-il que je ne remercierai jamais assez le disquaire londonien bossant chez Flashback Records – basé à Brick Lane – d’avoir mis sur sa platine l’euphorisante compilation It Happened, alors que je fouinais frénétiquement dans ses bac à vinyles, en quête de quelque trésor caché des années soixante. J’étais déjà en joie d’avoir reconnu The Wind Blows Your Hair des Seeds et Up Side de ? and the Mysterians qui venaient d’être jouées dans cet antre magnifique, mais j’ai été franchement foudroyé par le tube absolu It Happened, croyant découvrir un inédit des de Kim Fowley. On retrouvait en effet sur ce morceau cette même voix un peu nasillarde, ces mêmes guitares buzzantes, ce même genre de caisse claire, sèche et élégamment réverbérée, et ce côté mauvais garçon dans l’intention du chant, présents dans l’inoxydable The Trip. Impossible de ne pas voir également dans Paul Martin une sorte de chaînon manquant entre les Seeds et les Electic Prunes. Un régal pour tout amateur des compils Nuggets. Et il existe peu de chansons de cette nature, ayant le pouvoir de s’imposer dès la première note comme un classique instantané. On apprécie particulièrement le début du morceau qui trompe habilement l’ennemi en partant sur une fausse piste avec un accord majeur dans une tonalité plus aiguë que le couplet qui suit, redescendant en mineur et donnant au morceau ce côté un peu inquiétant et menaçant. On ne boude pas non plus notre plaisir lorsque survient une sorte de Farfisa qui sonnerait presque comme un thérémine, vient audacieusement accompagner le chant. Le rythme de batterie donne au morceau quelque chose d’une chevauchée épique tandis que les ruptures pertinentes dynamisent la chanson et ajoutent tout ce qu’il faut de relief à ce titre de seulement 2 minutes 10, qui appelle irrésistiblement une écoute en boucle.
Mais ce n’est pas tout ! Le reste de la compilation réserve bien d’autres surprises ! Le disque se poursuit avec un morceau pop psychédélique largement du même niveau, au titre génial de It’ls a Long Time Till the End, qui sonne comme une collaboration de Sony Bono (pour la voix) avec les Byrds, se distinguant par une très élégante association d’arpèges de guitare carillonnants et d’orgue. Le tire Echo qui suit immédiatement est tout aussi accrocheur, avec une partie de guitare fuzz en forme de quasi-hommage au Gloria de Them. Le titre qui suit, I Have Got That Feeling lorgne plus du côté de Dylan et Lee Hazlewood, employant la douze-cordes avec brio. You Don’t Seem To Understand mélange savoureusement à nouveau influences dylaniennes et Byrds. Sur le plan vocal, des chansons comme Without Your Love, More Than Me ou What Good is Your Love – qui osent les violons en mode pop baroque – sont peu être moins impressionnantes mais restent tout à fait dignes. Il faut attendre la plage 10 avec The Last Remain Of Our Love (quel titre cool !) pour retrouver la qualité des trois premiers morceaux. L’ambiance cinématographique et les mille détails des arrangements font immédiatement songer au Ennio Morricone des meilleurs jours. You Were There revient à des sonorités de style plus garage Nuggets, avec des guitares stridentes et une rythmique hypnotique de la meilleure facture. All That’s Left semble montrer une certaine obsession de Paul Martin pour Gloria de Them, mais on ne va pas s’en plaindre. La suite du disque contient des morceaux plus apaisés mais chouettes comme How Many Tears Must I Cry ou I Want You, ou Paul Martin se prête presque à crooner un peu, ou la plus orchestrée The Fairy Princess, aux arrangements dignes de Billy Strange. Personnellement, j’aurais bien apprécié davantage de titres garage psychédéliques pour clore le disque, mais cette compile rétrospective a déjà largement de quoi faire jubiler les fans du genre.
Quant à la couverture du disque, on préférera très nettement celle de la réédition de 2016 chez Out-Sider records – au nom de prédilection au vu de la scandaleusement faible notoriété de Paul Martin -, que celle de 1996 chez Distortion Records. L’élégante photo noir et blanc montrant Martin en train de fumer nonchalamment, tout de blanc vêtu tout en regardant dans le lointain dans une posture de dandy rock fait vraiment son effet.
Cette réédition a aussi le mérite d’inclure un livret instructif, illustré de belles photos, et même une interview de Martin en personne. On y apprend un peu plus sur celui-ci, son enfance à Manhattan, ses premiers par d’ingénieurs du son chez Tower Sound Studio, l’ambiance des sixties à New York.
On découvre que tous ses enregistrements y ont été enregistrés et mixés à partir de 1966 avec l’aide précieuse du claviériste et arrangeur Fred Owens, qui s’est alors beaucoup servi d’une ondioline, chose assez rare pour être notée. A l’époque ses influences étaient, comme il l’explique, essentiellement « les Stones et les Beatles, et les Beatles et les Stones », mais aussi The Mamas and The Papas et même Joan Baez. On comprend aussi mieux son insuccès, dû selon lui à un manque d’investissement personnel dans la promotion et notamment au fait de ne n’avoir jamais donné le moindre concert. Martin raconte que la somme d’argent gagnée grâce à sa musique était inférieure au prix du 45 tour de It Happened vendu ces dernières années…130 dollars sur Internet !
On regrette que Paul Martin n’ait par connu le succès à l’époque, mais le statut d’icône de l’ombre est peut être finalement encore plus gratifiant.