Spearmint, A Week Away (hitBACK, 1999)

Le premier contact avec ce disque est une phrase. “Ça devrait te plaire”, m’avait prévenu mon ami Nicolas P. en me tendant le CD – et quand je repense à cet emploi du conditionnel, je ne peux m’empêcher de sourire. Je me souviens bien de ces mots-là, et pourtant, je ne me souviens pas de la période, ni de l’année exacte – mais c’est bien sûr 1999, il suffit aujourd’hui parfois d’un clic pour étayer sa mémoire. Et puis, je me souviens aussi du lieu, les bureaux de la RPM du boulevard Ménilmontant, ceux d’un septennat qui aura vu l’arrivée de la couleur, du rythme mensuel, des piges enfin payées et des salaires au lance-pierre, l’époque de l’âge de la déraison où l’avenir semblait appartenir à ceux qui se couchaient (plutôt) tard.

Spearmint
Spearmint

De Spearmint, on ne savait rien, ou presque – et c’était bien le genre de détails qui déjà nous plaisaient. Même le label nous était inconnu – on finira par apprendre qu’il avait été créé par le groupe. Il n’y avait aucun signe extérieur auquel se raccrocher – ni logo inspiré par ou inspiré de, ni images qui en disent plus long que n’importe quels titres – et on finira même par se rendre compte que la pochette est en fait un leurre : sur fond de ciel bleu azur, un avion décolle en emmenant ce qu’on imagine être le groupe vers des horizons forcément exotiques. Mais l’ « exotisme » n’est réservé qu’à l’auditeur. Et pas n’importe quel exotisme. C’est l’exotisme de l’autobus de nuit qui arrive au tout petit matin à Victoria Station, l’exotisme des files d’attente impeccables, l’exotisme du pier de Brighton et de la promenade d’Hastings, des plages de galet mangées par l’écume et des transats abandonnés un dimanche d’été indien, l’exotisme des cafés aux sièges en skaï et aux tables de formica, du thé de cinq heures qui fume et des bus rouges à deux étages, des taxis noirs qui envahissent Tottenham Court Road, des devantures de couleurs des maisonnettes de Portobello, des bacs emplis jusqu’à la gueule des Records Tape & Exchange, des parties de billard au pub, des gros titres de la presse qui s’affichent au coin des rues…

Spearmint, donc. À la sortie de ce disque – leur premier véritable album, après la sortie au… Japon d’une compilation rétrospective des premiers singles, Songs For The Colour Yellow (1998) –, ils sont quatre, dont un leader, chanteur, guitariste et compositeur en chef, Shirley Lee et ses airs de lointain cousin de Jarvis Cocker – et ce n’est pas que le fait des lunettes en écailles. Quatre garçons qui ne seront jamais dans le vent, malgré un talent assez abracadabrant à l’heure de composer des chansons qui  multiplient souvent les citations – de samples bien troussés en clins d’œil discrets au détour d’une phrase (les mots « Burn it down », une chanson de Dexys Midnight Runners, glissés dans la chanson d’ouverture, la jubilatoire A Week Away ;  « High Land Hard Rain », le titre du premier album d’Aztec Camera, placé à bon escient pour accompagner la douce mélancolie de A Third Of My Life). Des chansons qui assument les filiations mais ne tombent jamais dans le piège de l’hommage emprunté ou du vol éhonté. Pour la RPM d’alors, un peu connue pour être la championne de quelques causes perdues, le disque relevait presque du fantasme, parfait trait d’union entre les plus jeunes – celles et ceux pour qui Suede et Pulp avaient fait œuvre de révélation – et les plus vieux – celles et ceux qui pensaient depuis presque toujours que Paul Weller était comme un demi-Dieu, le « demi » étant peut-être superflu.

En treize titres, le quatuor londonien décline alors tout ce que la prude Albion sait faire de mieux, à commencer par piller avec une élégance crasse les Américains – ces samples (on y revient) absolument parfaits des Four Tops (l’intro de I Just Can’t Get You Out Of y Mind) sur A Week Away et de Rare Pleasure (le piano sautillant de Let me Down Easy) pour ce qui aurait dû être l’un des hits du XXe siècle agonisant, A Trip Into Space, petite pirouette soul pour pistes de danse vitrifiées de n’importe quel Casino… Et puis, Spearmint jongle surtout avec les émotions, entre romantisme désuet (la délicatesse de Start Again, mode d’emploi pour se remettre d’un amour déçu) et fougue à jamais juvénile (les revendications bravaches de Sweeping The Nation, l’entrain communicatif de la bombinette It Won’t Be Long) et signe un refrain taillé sur mesure pour être repris en chœur chaque vendredi soir sur les coups de 18 heures le temps d’un We’re Going Out euphorisant – quoi doit ici et là pas mal au New Order de Temptation (c’est un peu plus qu’un compliment).

Oui mais voilà. Il y a comme toujours dans l’histoire de la musique pop ce sens du timing qui souvent ne pardonne pas. Sorti au mitan des années 1990 – au moment où le groupe s’est formé –, A Week Away aurait sans doute été dopé par l’effet britpop – un épiphénomène qui ne laisse certes pas que de bons souvenirs mais quand même, quelques chansons devenues de vrais classiques et une poignée d’albums qui tiennent plus que toujours la route ; paru après la énième résurrection du rock et l’arrivée sur devant de la scène de Franz Ferdinand, il aurait pu bénéficier de ce nouvel éclairage sur une scène jusque-là réservée à un public averti. Trop tard, trop tôt, il n’y a plus qu’à choisir son camp. Mais le résultat reste le même pour ce disque électrique et éclectique que le membre d’honneur du groupe Dickon Edwards résumera à la perfection en lui accordant le statut de « Smiths sur lesquels on peut danser la northern soul ». Et aujourd’hui, si quelqu’un me demandait « mais en fait c’est quoi la pop anglaise », plus que All Mod Cons, The Queen Is Dead, Modern Life Is Rubbish, Definitely Maybe ou Different Class,  je lui tendrais un exemplaire de A Week Away. Ces chansons et son imagination n’auraient plus qu’à faire le reste.


Spearmint, A Week Away (hitBACK, 1999)

Une réflexion sur « Spearmint, A Week Away (hitBACK, 1999) »

  1. Je pensais que Spearmint n’avait rien produit après A week away. Je viens de découvrir qu’ils ont sortis régulièrement des albums. dernier “Are you from the future” est récent (2019) et est vraiment bien. Ecoutez en particulier “Senseless” qui sonne comme un mash-up de Spearmint période A Week Away et du St Etienne. ça devrait parler à l’ami Basterra

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