Le mythe décisif

Metronomicon Audio Records

Metronomicon AudioDe Sun Records à Hyperdub en passant par Postcard ou Creation, les labels indés portent généralement une vision précise, défendent une scène particulière, appartiennent à un moment qui fait leur histoire – et vice-versa. Ce genre d’assertion définitive ne fonctionne pas avec Factory Records. Ni 4AD. Ni Metronomicon Audio, puisque c’est de lui qu’il s’agit. Née avec le siècle, sise à Oslo mais rayonnant (potentiellement) dans le monde entier, la structure norvégienne est l’une des plus attachantes de notre époque. Sans doute car elle n’en partage guère le goût, tout en l’embrassant sans réserve.
La Norvège, en quelques mots-clés pop moderne ? En vrac, seraient jetés sur la table Kings Of Convenience, Annie, Todd Terje, Royksopp et Biosphere. Et la scène black metal, qui n’a pas grand-chose de pop moderne, mais on a toujours eu un faible pour le premier EP de Mayhem, alors, bon. N’empêche, dans ce fatras forcément incomplet, on manquerait un label et une poignée d’artistes qui, depuis Oslo et une quinzaine d’années, on signé parmi les plus beaux albums de pop entendus depuis des lustres – et ce, quelque soit la provenance. Ils se nomment Center Of The Universe,  Magnus Moriarty™, S.L.Y.C.,  Cyrano Armageddon, œuvrent tous dans des domaines très différents, mais possèdent en commun un label, Metronomicon Audio. Et, souvent, un membre, sinon permanent, au moins décisif, nommé Jørgen Sissyfus Skjulstad.

Quel patronyme ! Ce second prénom, déjà, qui annonce un artisan têtu, prêt à remettre cent fois sur le métier son (bel) ouvrage, à pousser son rocher chaque jour pour le voir rouler le soir venu. Or, ce trentenaire, multi-instrumentiste et heureux père de deux petites filles, a fait plus d’une fois mentir ce prénom. Oui, le rocher est poussé cahin-caha. Mais à l’arrivée, on obtient une pépite, un joyau, un diamant extrêmement poli – et qui jamais ne retombe dans l’oubli. Il suffit d’écouter quelques références pour s’en convaincre : certes, Metronomicon Audio agit dans l’ombre, mais ces productions sont pensées pour le plus grand nombre – tant que la foule est prête à recevoir des mélodies ciselées, des arrangements déments, une sophistication de tous les instants. Et ce, dans le fond comme dans la forme, tant le soin apporté aux pochettes rivalise avec les notes qu’elles recèlent. Outre des pochettes dessinés par le studio Yokoland, Metronomicon a également publié des disques sous divers formats, parmi lesquels des… circuits imprimés qui ne délivrent pas la même musique deux fois – ainsi de l’EP Dead Cats (2015) de Captain Credible.

À l’origine, comme souvent (toujours?) dans un label indé, la simple envie de sortir un disque. Puis deux, voire trois… “Je ne voulais pas m’enquiquiner à envoyer des démos”, se souvient Jørgen, “alors je me suis offert un graveur de CD et j’ai commencé à publier des CD-R de mes chansons en l’an 2000 sous le nom de Center Of The Universe.” Un patronyme une fois encore vite démenti, puisque Skjulstad, plutôt partageur, enchaîne rapidement “avec les sorties de mes amis tels Täppas Strepens, Now We’ve Got Members ou Magnus Moriarty™ et c’est devenu un « vrai » label.”

De son côté, la belgo-norvégienne Sara Cools, âme de S.L.Y.C, résume ainsi l’affaire : “Metronomicon Audio, c’est environ vingt musiciens qui s’entraident mutuellement et jouent dans 15 groupes à la fois.” Jørgen reprend la balle au bond : “Voilà : la différence avec un label traditionnel, c’est que nous ne cherchons jamais des groupes à « signer ». De plus, nous possédons notre propre studio, dans lequel nous pouvons enregistrer lorsque bon nous semble.” Et l’envie leur prend souvent, au vu des presque deux cents références au compteur (albums, 7’’, 10’’ et 12’’ confondus). En dix-sept ans d’activités, Metronomicon Audio s’est finalement imposé comme un incontournable. Pas en termes de ventes, on l’aura (hélas) compris, mais dans sa capacité à intégrer à peu près toutes les couleurs qui font la pop moderne – au hasard, jeter une oreille à Tutti Frutty, dernière référence en date d’Hanny (à la croisée de chemin entre Nico et Margo Guryan). À Fantasy Mansion, de Captain Credible, sorti plus tôt cette année, qui mêle songwriting pop classique et arrangements façon Commodore 64 à la Patric Catani. Au hip hop brindezingue, pas si simple mais bien funky de Koppen (débuter avec Strømmen Gamelan City, 2009). Ou encore à No States, tourné davantage vers l’indie rock US slacker et inspiré. Une chanson comme “666″, c’est Mac DeMarco sans les pitreries – mauvais exemple, c’est vrai : il ne resterait plus grand-chose. Fouiller le catalogue de Metronomicon Audio, c’est sauter du coq à l’âne et jouer avec les fameux six degrés de séparation : on vend la mèche : tous ces groupes sont plus ou moins liés à Jørgen Sisyphus Skjulstad. Parce que c’est le boss, évidemment. Mais aussi et surtout parce que le grand blond met la main à la pâte, jouant de la batterie ici, de la douze-cordes là-bas, de la mandoline, de la clarinette, du violon et du xylophone un peu partout ailleurs.

Vieilles boîtes à rythmes. Cet amour du mélange des genres – comme en témoigne les sorties, hum, oriental skweee d’ Easy and C.O.U. mêlant synthés détraqués et influences dub, funk et arabes – et de l’expérimentation tout azimuts est-elle spécifiquement norvégienne ? Question idiote, mais début de réponse pour. Jørgen. Pour lui, “le truc marrant avec la scène norvégienne, c’est qu’elle est à la fois très conservatrice, que ce soit dans notre presse musicale comme dans nos festivals, mais dans le même temps, l’underground est très remuant, avec des musiciens collaborant dans tous les genres.” Né à Oslo, Metronomicon Audio aurait-il pu voir le jour ailleurs ? “Franchement, oui, on aurait pu faire ça de n’importe où. Oslo, c’est juste le hasard. Cependant, ce pays est tellement vaste que les autres régions ressemblent à d’autres pays. Une ville comme Bergen possède sa propre histoire, ses propres traditions et styles musicaux. Pareil pour Tromsø, dont la scène techno, dans les 80’s, a accouché de formations comme Biosphere, Royksopp ou Mental Overdive. De notre côté, on ne s’est pas forcément inspiré d’un label en particulier en montant Metronomicon. Mais j’avais à l’esprit des labels obscurs de worold music et de folk, des micro-labels electro, et même des label de rock indés – enfin, avant que les groupes indie-rock se mettent tous à sonner comme Bruce Springsteen.

S’il fallait trouver un équivalent du coin à cette turne protéiforme, on songerait à Crammed Discs. C’est d’ailleurs grâce à la maison tenue par Marc Hollander que l’on a découvert Metronomicon – il n’y a pas si longtemps, finalement. C’était à l’occasion de la sortie de Ex-Futur Album (2014) d’Aksak Maboul, disque auquel avait participé Easy & C.O.U. Voici ce que Jørgen nous confiait à l’époque:“Nous avions placé un titre, Dr Ananas, sur une compilation cassette éditée par Ausland, un label de Portland. Marc est tombé dessus et nous a contactés. Nous connaissions Crammed Discs via Aksak Maboul justement, et Noir Et Blanc (1983) de Zazou/Bikaye/CYI est l’un de mes albums de chevet. Marc a compris que nous étions obsédés par les vieilles boîtes à rythmes, c’est sans doute pour cela qu’il a fait appel à nous.” Sans doute. Et pour ce côté tête chercheuse, défricheuse, fonceuse et bien posée sur les épaules. Quant à la France, c’est du côté de Tricatel que l’on situerait le cousinage – les fatigantes accusations en branchouillerie en moins. Car on retrouve, chez les deux, le même amour de la pop song bien ouvragée, un certain esprit de famille, un ouverture vers la modernité qui n’oublie jamais les fondamentaux (penser à écrire des chansons, par exemple), et un plumage qui se rapporte au ramage. Vous avez dit grand luxe ? Oui, c’est ça. Ce devrait être la norme, dans le monde idéal que Metronomicon Audio s’échine à construire, loin des modes, mais au plus près des cœurs – pour qui veut bien les écouter.

www.meau.bandcamp.com
www.metronomiconaudio.net

Par où commencer ? Réponse en quelques merveilles.

Center Of The Universe, Apokryfa (2009)

Ce disque, le douzième de Center Of The Universe, conclut une trilogie débutée en 2006 avec Anachronisma et poursuivie deux ans plus tard avec Simulacra (2008). Pour le présenter en peu de mots, Jorgen évoque les influences conjuguées des musiques azerbaïdjanes, grecques, britanniques, arméniennes – et on en passe. C’est aussi et surtout un gigantesque morceau de bravoure électro-acoustique, qui mêle instruments en bois et bricolages électroniques le long de mélodies imparables.

 

MAGNUS MORIARTY™, Kodachromerockopera (2011)

L’un des sommets de la discographie de Magnus Nielsen. Une pop soignée, léchée, richement arrangée, aux mélodies en escaliers bardés de chausse-trappes et de plafonds troués de puits de lumière. Bref, un rêve de pop architecturale divine mais jamais pompière, à faire passer les merveilles de Burt Bacharach pour du GG Allin.

 

ESY & C.O.U., Aryayek Machine (2013)

ESY, c’est Jon Platou Selvig, touche-à-tout génial, membre de Hanny (lui aussi) et remixeur pour, entre autres, Princess Superstar (vous vous souvenez ?). C.O.U., c’est… Center Of The Universe, tout simplement. Ensemble, la paire percute le skweee (un micro-genre électronique scandinave) avec des influences venues des Balkans, des pays arabes, de l’Inde… Un vaste fourre-tout tiers-mondiste ? Que nenni ! Un joyeux foutoir qui met à plat et en perspective les traditions d’ici et d’ailleurs et s’avère autrement plus convaincant que le son au kilomètre d’Omar Souleyman.

 

S.L.Y.C., Say, The Illocuted Way (2017)

Trois ans après A Defeaning Light, Sara Lena Yri Cools, alias S.L.Y.C., lui offre un digne successeur. Derrière l’artwork piqué au boulot de Peter De Potter pour The Life Of Pablo de Kanye West (mais en bien plus réussi), se glissent huit titres mélancoliques à souhait, susurrés d’une voix douce par Sara et sublimés par des arrangements faussement fluets (parmi lesquels clarinette, sampler, claviers, ou encore… banjo préparé !). Entre Kraut de poche (Un Dia Regalado), rêverie stereolaborantine (My View From Over There) et autres délicatesses enchanteresses (De Tuin Van Nijn), ce second essai confirme tout le bien que l’on pensait de cette entité majuscule. Donc capitale.

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