La note essentielle – Nick Cave, Henry David Thoreau, Jacques Doillon

Collage sauvage et de mauvaise foi de l’actualité culturelle de la semaine

Nick Cave
Nick Cave, sur la pochette de “The Firstborn Is Dead” (1985)

On ne devrait se dévouer qu’à l’essentiel, au mot juste, à la note intime – au visage aimé. Lou Reed a tourné, toute sa vie, autour des trois mêmes accords. Et pourtant, que de belles chansons. Je me souviens de Michel Serrault, dans Nelly et Monsieur Arnaud, se séparant de l’ensemble de sa bibliothèque ou presque, ne gardant qu’une étagère. Il avoue – toute sa vie ne tient qu’à ces quelques livres. La vie amène trop de dispersions et de mensonges. Je repense à ma propre expérience, cerclée de lumières et d’errance, à ces trois dernières années sombres qui ont failli me faire perdre le mot juste, la note intime et le visage aimé. Oui, j’ai failli ne plus faire glisser ma main sur le beau visage ovale de la femme que j’aime, de la mère de mon enfant. Et en écoutant Idiot Prayer, le dernier disque de Nick Cave, je ressens l’intensité des notes justes et leur contour essentiel. Aucune mystification, aucune parole dénaturée ou cryptée – seule une voix simple et juste dans sa grande émotion. Dans le gigantesque West Hall de l’Alexandra Palace de Londres, dans ce grand vide et cet espace peu contraint par la présence humaine, Cave rencontre ses chansons. Il est seul, au piano. C’est parfois comme un duel, souvent une prière – c’est d’une intensité rarement imaginée. L’amour, le deuil, la séparation et le miracle se côtoient magnifiquement. Se vouer à l’essentiel, à l’unique comme Pierre Bonnard qui peignait inlassablement, encore et encore, les mêmes vibrations de couleurs. Peinture exprimée essentiellement pour sa femme, comme une prière. Une voie unique. « À quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier ? » questionne Henry David Thoreau. Les éditions Mille et une Nuits ont la très bonne idée de republier De La Marche. Ce texte, court et sensible, fait l’apologie de cette action qui semble anodine – marcher. C’est pourtant dans ce pas à pas quotidien, que l’on peut se rencontrer soi-même. Thoreau reste persuader que cette évasion le long des sentiers lui donne la saveur, inoubliable, d’une véritable communion avec la nature. Il devient, un accompagnateur de prestige, au fil de ces pages. L’essentiel et l’innocence… en voyant mon enfant grandir, dans ce merdier de confinement, j’ai eu envie de revoir un film. Un film de confinement fragile, pur. Un film rendant hommage à la grâce de la jeunesse, aux premières colères et aux passions débutantes. Les Doigts dans la Tête de Jacques Doillon est splendide. On peine, englués que nous sommes dans nos heures maussades, à reconnaître ces visages de joie, cette drôlerie et toute cette imagination. Et on se régale à voir Chris, le personnage principal, s’enfermer dans sa chambre, pour découvrir la vie. Oui, la vie est belle parfois. Il faut que l’on puisse ne pas l’oublier et le dire. Et moi, faire glisser ma main le long du visage ovale de la femme que j’aime, la mère de mon enfant.

Idiot Prayer : Nick Cave Alone At Alexandra Palace de Nick Cave (Bad Seed Ltd.)
 
 
 
de la marche henri david thoreauDe La Marche par Henry David Thoreau. (Editions Mille et une Nuits)
 
 
 
 
 
Les doigts dans la tête Jacques DoillonLes Doigts dans la Tête de Jacques Doillon (1974)

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