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The Damion inside me

Retour sur un album de Tim Hardin, “Suite for Susan Moore and Damion” (1969)

Tim & Damion Hardin

Comment peut-on à ce point, et en toute mauvaise foi, s’accrocher à une promesse, comme d’autres à un rêve ? Depuis le temps que je ressasse tout ça, il est pourtant à peu près clair que jamais je ne me déciderai à rendre visite à Damion.

Damion et moi avons sensiblement le même âge. Je suis né une poignée de jours avant l’accident de moto de Dylan, et lui peu de temps après. Il passa d’ailleurs ses premières années près de Woodstock, à quelques encablures de là où un Bob Dylan convalescent portait le deuil de sa Triumph 500 fracassée. Ensuite, la majeure partie de son enfance eut pour cadre Hanover, New Hampshire. Dans le pli des 70’s, 220 miles tout au plus nous séparaient. A 8-9 ans, nous avions les mêmes jeux, probablement la même vie, à l’absence d’un père près.

Susan Moore

Lorsque j’ai entrepris de retrouver sa trace, Damion vivait près d’Orlando, Floride, se partageant entre une activité d’artiste peintre et un job dans l’immobilier. Il a depuis migré un peu plus au sud de l’état, s’est reconverti dans le nettoyage des façades des villas de la côte. La première fois où j’ai vraiment prêté attention à Damion Hardin, ce fut après l’achat, il y a une quinzaine d’années, d’un album méconnu de son père, Suite for Susan Moore and Damion – We are one, one, all in one. J’avais alors été d’abord attiré par la photo de Susan Moore (Susan Morss pour l’état-civil), belle comme une Chiara Mastroianni préraphaélite, sur le verso de la pochette. Je me souvenais que sur celle de Tim Hardin II, on la découvrait déjà, enceinte de son fils, aux cotés de son mari.

Un cliché empreint d’espoir et de félicité, que rien ne semblait pouvoir entacher. Pourtant, derrière la fenêtre close, le ver, déjà, était dans le fruit. Car fiché entre l’ode amoureuse (Lady Came From Baltimore, où Susan Moore est nommée sans détours) et la projection quasi biblique (If I Were A Carpenter), se profilait l’instrument de la chute de Tim. Avec Red Balloon, il avouait à mots couverts que son addiction à l’héroïne, tenue à distance depuis de longues années, avait entamé son retour inexorable. Quant à Black Sheep Boy, la chanson fut écrite au cours d’un séjour dans la maison familiale d’Eugene, Oregon, alors que le fils prodigue était venu rendre visite à ses parents. Ce fut là que Tim le mouton noir, cédant à la proposition d’un vieil ami, replongea définitivement.


J’étais loin de détenir ces funestes clés au moment de découvrir Suite for Susan Moore and Damion, un disque sans équivalent (à part, dans une moindre mesure, le Shoot Out The Lights de Richard & Linda Thompson, qui en 1982 mettra le couple sous l’éteignoir). Immédiatement, cet album de 1969, probablement la plus désespérée déclaration d’amour conjugal et paternel jamais gravée sur cire, avait scellé mon rapport passionnel à la musique et aux mots de Tim Hardin. Pourtant, j’écoutais moins ce disque que je ne le regardais, revenant inlassablement à la photo sur la pochette intérieure, celle de Tim avec ce petit garçon comme empêtré dans sa blondeur.

Limite expérimental, traversé par des passages récitatifs et des instrumentaux au piano claudiquant, Suite for Susan Moore and Damion fut un échec à la fois commercial (Johnny Hallyday, qui avait pourtant transformé If I Were A Carpenter en une scie émoussée, ne l’a sûrement jamais écouté) et amoureux, précipitant la rupture entre Tim et Susan, et renvoyant le chanteur à ses démons opiacés. Séparé de son fils, Tim Hardin ne s’en remit jamais vraiment, entama un chemin de croix dans la poudreuse comparable à celui de Jackson C. Frank, autre mythe folk en lambeaux, et finit par crever seul, overdosé dans une chambre d’hôtel en décembre 1980. Passablement obsédé par la portée tragique de ce disque, je me souvins un soir que devait se loger dans les tréfonds de ma discothèque une copie défraîchie et délaissée de Bird on the wire, un album de 1971 où Tim tentait de s’adosser à Leonard Cohen et que j’avais glané dans un bac à soldes à la fin des 80’s (c’est, inutile de tricher, l’époque où, par la grâce de Peter Astor et de ses Weather Prophets reprenant You Upset The Grace of Living When You Lie, j’avais sur le tard appris l’existence du chanteur).

“When we were one, we made Damion”

Y retournant, je découvrais que là aussi, au cœur de la pochette gatefold, il y avait une photo du petit Damion, batifolant insouciant dans un sous-bois, une fleur à la main. Avec, dans l’angle inférieur gauche, cette phrase, terrible : « When we were one, we made Damion ». Depuis, c’est simple et systématique, je ne peux ouvrir l’un ou l‘autre de ces deux disques sans être pris dans un maelström émotionnel au moins aussi fort que celui provoqué par la vision répétée des dernières scènes du Mirage de la vie de Douglas Sirk (1959). Que penserait alors cet artisan de Port Sainte-Lucie si venait sonner à sa porte un type de son âge, soudainement incapable de retenir ses larmes ?

« I don’t know of death, and
still fear what that circumstance
will bring.
So to live and to be with
the child as one man to
another is all the man can
do. »

(Tim Hardin, A Question of Birth)

Une réflexion sur « The Damion inside me »

  1. Douglas sirk, Tim Hardin, mon cher Bernard tu relève le niveau de section 26, toute proportion gardé il y a du Gilles tordjman en toi

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