The Apartments, le casino de la vie

Peter Milton Walsh
Peter Milton Walsh / Photo : DR

Enseigner, c’est répéter. Partager aussi, je crois. Oui, répéter encore une fois que des chansons peuvent changer le cours d’une vie – et de plusieurs, même. Alors, répéter aussi cette phrase que j’ai piquée (moi, quand je vole, je l’avoue dans la foulée) à feu John Peel au sujet des albums de The Fall de feu (décidément…) Mark E. Smith : un nouvel album de The Apartments est toujours un peu meilleur que le précédent et forcément un peu moins bon que le suivant. Cette vérité, Peter Milton Walsh s’amuse à lui donner corps depuis 1985 et la sortie en presque catimini (mais avec une pleine page signée Bayon dans un Libération de janvier 1986 – oui, toujours citer ses sources et ses inspirateurs / inspirations), d’un premier album baptisé The Evening Visits… And Stays For Years. Paru dans les derniers soupirs de l’année 2025, That’s What the Music is For perpétue donc avec une élégance rare et une sobriété exaltante la tradition.Je lui ai même trouvé une citation taillée sur mesure pour résumer sa radieuse mélancolie, dans un livre que je n’avais pas (re)lu depuis longtemps et que j’ai rouvert quelques jours à peine après avoir découvert ce nouvel album – c’est sans doute aussi ça, le casino de la vie… Ainsi, en quelques mots, l’autrice disait déjà tout – et mieux que personne – de l’un de mes groupes de chevet : “Cette musique ressemblait parfois à de petits morceaux de cristal colorés et, quelquefois, c’était la chose la plus douce, la plus triste qu’on pût imaginer”, écrit donc Carson McCullers dans le magnifique Le Cœur Est Un Chasseur Solitaire. Alors oui, il n’y a plus grand chose à ajouter pour évoquer ce huitième album de The Apartments, projet du seul Peter Milton Walsh, auteur-compositeur-interprète australien que la vie n’a pas épargné. Le spleen en guise d’idéal, c’est ce qui guide, semble-t-il, ce francophile invétéré – il connait par cœur les répliques de Bob Le Flambeur et les accords de La Question. Alors, That’s What The Music Is For offre huit chansons où les arrangements habillent des mélodies d’un autre temps – cuivres et chœurs à discrétion, notes de piano qui s’égrènent, rythmiques qui chuchotent, guitares qui scintillent. Death Will Be My Best Career Move affirme le maitre de maison sur fond de groove hypnotique… Et entre nous, on ne préfère pas savoir tant cette mélancolie radieuse est doucement contagieuse, à l’instar d’Afternoons – en duo avec Natasha Penot –, de A Handful Of Tomorrow et de Another Sun Gone Down. Ou de l’adaptation d’une chanson de Pauline Drand – la France, encore – sous le titre The American Resistance, première tentative réussie pour traiter de la chose politique. Mais à laquelle Peter Milton Walsh préfère les choses de la vie, une vie pleine d’adieux, de rendez-vous, d’espoirs et d’automnes sans fin, qu’il raconte à l’envi dans des chansons admirables, qui sont à elles seules une raison de vivre. Peut-être même la plus belle qui soit.

En octobre dernier, alors qu’on venait d’écouter ce disque en boucle, Peter Milton Walsh profitait d’un voyage européen pour parler de ces nouvelles chansons, et donc de lui et de ses proches. À l’autre bout du fil, un mercredi matin qu’il passait à Copenhague, il nous a raconté tout ça et d’autres choses, nous parlé d’autres gens aussi… D’Antonioni et des Bad Seeds, de Godard et Nick Drake, de Geoff Travis et de Billy Wilder. Il nous a parlé, avec pudeur mais ferveur, des choses de sa vie.

Je fais peut-être complètement fausse route,  mais  je vois That’s What The Music Is For comme une suite très logique de In And Out Of The Light… Et pour aller encore plus loin, et reprendre l’idée de mon ami Michel Valente : est-ce que cet album ne commence pas très précisément là où la chanson The Fading Light s’arrête ?
PMW :
Oh… C’est une excellente question, et elle me laisse perplexe. Vous avez l’impression que The Fading Light est un peu un rideau qui tombe, et quand ce rideau se relève, on plonge dans l’univers de It’s A Casino Life, la chanson qui ouvre le nouvel album, c’est bien ça ?

Oui, c’est l’idée…
PMW : Je pense à ce que Godard disait au moment du tournage d’À Bout De Souffle. Il avait cette image, celle d’un rideau qui était tombé sur Bonjour Tristesse et qui s’ouvrait sur À Bout De Souffle… Mais franchement, je n’avais jamais pensé à la transition que vous évoquez ! Le point de départ de ce nouvel album, c’est la chanson It’s A Casino Life, la première que j’ai achevée. Ce morceau, ce texte, c’est une réflexion au sujet de la nature même de mon métier, à ce que signifie être musicien ou auteur-compositeur. Cette expression, le casino de la vie, je l’ai utilisée des milliers de fois dans de discussions pour évoquer mon parcours. Comme le titre Death Would Be My Best Career Move, d’ailleurs… J’ai dit cette phrase à tellement de gens, qui me répondaient le plus souvent : “Quel excellent titre ce serait pour une chanson !”  Bien évidemment, à chaque fois, je répondais la même chose : “Non, je ne peux me permettre ça, pas maintenant…”  J’ai toujours pensé que, pour moi, en tant que musicien, tout ce qui m’arrivait était une chance immense. Parce qu’il existe tellement d’artistes pour lesquels il ne se passe rien ou si peu de choses alors qu’ils sont formidables. Au début des années 1980, lorsque j’habitais à New York, j’avais cette amie danseuse, et tous les deux dans une situation précaire, nous parlions de ce casino de la vie, du dé qui tombe sur le bon numéro… Mais on s’est accroché, on a rejoué plusieurs fois et on a fini par tirer le bon numéro. Alors, j’ai toujours été attiré par l’idée que dans cette vie-là, tu ne peux rien prédire : il peut ne rien se passer ou au contraire, t’arriver quelque chose d’incroyable… Bien sûr, je sais déjà que certains vont avancer que le travail finit par payer, mais je m’inscris en faux. Il y a plein d’artistes qui bossent dur et qui n’ont aucune reconnaissance… [le lendemain de l’interview, parce que cette question le tarabiscotait, Peter Milton Walsh m’a écrit un mail pour reprendre sa réflexion sur cette idée de rideau qui tombe et rideau qui s’ouvre… Voici ses mots]
PMW : Je crois que vous avez mis le doigt sur quelque chose qui m’avait échappé. L’idée de la chanson The Fading Light m’est venue en lisant une interview d’Enrica Fico, l’épouse de Michelangelo Antonioni. Durant ses dernières années, alors qu’Antonioni perdait la vue et se mourait, il a demandé à Enrica de l’emmener en voiture sur les lieux de tournage de ses films. Alors, elle lui décrivait ce qu’elle voyait au crépuscule, tandis que Michelangelo, assis à ses côtés, le visage collé à la vitre, regardait par la fenêtre sans pouvoir vraiment voir. Parfois, Enrica mentait, car une grande partie de l’ancienne vie, le monde qu’Antonioni avait connu, avait disparu. La portée de cette histoire – celle d’un homme pour qui le temps est compté, pour qui la mosaïque du passé et du futur est alors aussi puissante que le présent – ​​semblait dépasser le simple cadre de l’histoire d’Antonioni. C’était, en réalité, l’histoire de tant de nos vies… Et c’est peut-être cela qui a donné naissance à That’s What the Music is For, même si je n’en avais absolument pas conscience !

Depuis ton retour discographique avec No Song No Spell No Madrigal, tu sembles avoir adopté le rythme d’un nouvel album tous les cinq ans.
PMW : Il n’y a bien sûr aucun calcul de ma part, c’est juste que je ne crois pas pouvoir travailler plus rapidement. J’écris tout le temps des chansons, je ne m’arrête jamais. Et je dois impérativement me donner une date limite, sinon je continuerais ad lib… Tim Kevin, le propriétaire du petit studio dans lequel j’enregistre dans la banlieue de Sydney – pour la petite histoire, j’ai rebaptisé le lieu Bob le Flambeur –, est au courant de mes atermoiements continus… Je ne suis pas comme Nick Cave, je n’ai pas un groupe qui se met à mon service, je ne joue pas avec l’équivalent des Bad Seeds : lorsque j’écris la trame d’une chanson, je n’ai pas en tête les musiciens qui vont se charger de lui donner des couleurs. J’essaye de faire la plupart des choses seul. Pour ce nouvel album, J’ai même joué de la basse, un instrument que je n’avais pas touché depuis 1983 et ma pige pour les Laughing Clowns d’Ed Kuepper ! C’était une chose dangereuse à faire mais l’idée me plaisait. Et si le résultat n’avait pas été à la hauteur, Tim ne se serait pas privé pour me le dire, c’est le genre de gars qui n’a pas la langue dans sa poche.

Je me souviens que pour les concerts que tu as donnés après la sortie de In And Out  Of The Light, tu avais déclaré que tu avais dû apprendre à jouer ces chansons car tu ne les avais jamais jouées en groupe…
PMW : Oui, c’est l’exacte vérité… Et c’est encore le cas pour ce disque puisque la plupart des chansons ont été écrites en studio. Ce qui n’était pas du tout le cas au début de The Apartments. Quand j’étais gamin, j’écrivais les morceaux, je les répétais avec le groupe, nous les enregistrions… Maintenant, je travaille essentiellement avec Tim et en studio, nous discutons énormément des textures que nous voulons offrir aux chansons. Parfois, je propose une idée d’arrangements : “Écoute, j’ai une idée de cuivres sur ce passage” ou “Tiens, pourquoi n’essaierait-on pas un xylophone sur ce passage précis ?”  Alors peu à peu, les choses se mettent en place, changent, avancent… Cela étant, je réfléchis aussi beaucoup chez moi.  J’écoute les démos sur ma chaîne, je fais les cents pas et j’imagine des arrangements… Je suis un peu comme Billy Wilder quand il travaillait sur un scénario de film, même si pour ma part, je n’utilise jamais de cravache pour motiver ou recentrer les scénaristes – il y a des anecdotes épiques au sujet de son travail avec Raymond Chandler ! Aujourd’hui, je n’aime pas savoir où je vais aller : je préfère que les chansons se révèlent à moi, et finissent par me révéler ce que j’avais finalement en tête, sans que j’en sois pleinement conscient avant d’atteindre la version finale. J’aime cette façon d’avancer, à tâtons. Heureusement pour moi, le monde du disque a changé, le matériel, les possibilités d’enregistrement : dans de petits studios comme celui de Tim, tu peux réaliser des choses très intéressantes, avec deux francs six sous…

Est-ce que tu as plus confiance en toi aujourd’hui, dans ton talent de compositeur ?
PMW : Oui, je pense… À la sortie du premier album, quelqu’un m’avait dit : “Tu es bien trop jeune pour chanter au sujet de fantômes…” C’était lié à la chanson Sunset Hotel, à cette phrase : “Aren’t you haunted enough?” Quarante années ont passé depuis, et aujourd’hui, je crois savoir que je peux chanter à ce sujet…  Alors oui, j’ai sans doute plus confiance en moi, mais je reste assez critique envers mon travail… J’écris beaucoup, je noircis des feuilles puis je trie, j’écarte, et finis parfois par jeter. Mon ambition, c’est que chacune de mes chansons soit un petit film. J’aime raconter une histoire, avoir un point de départ et un point de chute – ce qui ne veut pas dire avoir un début, un milieu, une fin. Car je ne crois pas que la vie soit ainsi faite. Pour moi, une journée est un mélange du présent, du passé et de certaines choses qu’il faut anticiper pour l’avenir. Une chanson, c’est comme la vie pour moi. Il n’est pas question d’hier, d’aujourd’hui et de demain, c’est plus complexe que cela, c’est un mélange de tout cela… Quand les gens écoutent un de mes albums, je souhaite avant toute chose qu’il puisse se dire : “Oh, voilà un univers particulier…” Exactement comme on pourrait dire d’un film de Jane Campion. Il me semble encore plus important désormais, alors que l’IA frappe à la porte de notre quotidien,  d’imposer une signature, une personnalité…

Peter Milton Walsh / Photo : DR
Peter Milton Walsh / Photo : DR

Les trois derniers albums de The Apartments comptent tous huit chansons : est-ce le fruit du hasard, le nombre magique pour The Apartements ou un toc comme celui de Lawrence de Felt qui souhaitait ne sortir que des albums avec un nombre pair de chansons ?
PMW : Je crois que j’aime l’idée de donner ma vision du monde en huit chansons. Je dois savoir dire stop… Je travaille de façon sporadique, car le studio de Tim est très prisé par les musiciens de Sydney. Parfois, il peut s’écouler deux mois entre deux sessions.  Mais pour en revenir plus précisément à la question, je pense juste que si tu peux résumer le monde en huit chansons, c’est parfait.   J’aurais probablement pu en enregistrer plus, j’avais d’autres idées qui traînaient, mais j’attends… Désormais, je me dis : “Quand j’atteins le nombre magique de huit, je sais que je dois m’arrêter” ! C’en est fini du rythme comme il existait dans les années 1980 ou 1990 : tu composais, tu enregistrais, tu tournais, et tu recommençais tous les deux ans… Et c’est d’autant moins comme ça pour moi aujourd’hui que, même si je me cache derrière un nom, tout le monde sait que The Apartments n’est pas un groupe au sens classique du terme… Cela dit, les musiciens qui collaborent à mes disques jouent un rôle essentiel, ils apportent des touches, des couleurs qui leur sont propres. C’est bien pour cela que j’ai gardé le nom de The Apartments. Mais la mythologie qui accompagne l’idée d’un groupe de rock ne m’a jamais intéressé, jamais fasciné.

Comment cela se fait-il ?
PMW : Oh, il est possible que j’exagère un petit peu quand même… Car il existe une part de moi-même qui aurait voulu avoir cet état d’esprit, celui lié à un groupe qui fonctionne comme un gang… Peut-être que je n’ai jamais trouvé les personnes adéquates, qui cadraient exactement avec ce que j’attendais d’un “vrai” groupe. Et puis, sans être un dictateur, lorsque j’ai une idée en tête et que je suis persuadé qu’elle servira la chanson, je n’ai pas envie de perdre du temps à me justifier ou à l’imposer à d’autres qui seraient moins convaincus que moi. Avec un groupe, le compositeur apporte une idée et les autres membres construisent la chanson autour… The Go-Betweens travaillaient ainsi, et Robert Forster continue de travailler de la sorte : c’est ainsi qu’il a enregistré son dernier album, Strawberries, avec ses musiciens suédois. Je ne peux plus travailler de cette façon… J’avance presque seul maintenant. En particulier depuis l’album et la chanson No Song No Spell No Madrigal… c’est disque pivot dans l’histoire de The Apartments. Je savais que si je n’enregistrais pas ces chansons à ce moment-là, elles finiraient par mourir et le souvenir des gens qui apparaissaient dans ces chansons allait disparaitre avec elles… Pour No Song…, je me souviens que je n’avais même pas de titre pendant longtemps.  Je n’avais que quelques lignes, des bribes de phrases. En studio, je ressentais littéralement la manière dont je devais procéder pour cette chanson. J’avais en tête la basse, la batterie et juste le piano, ça allait être une chanson en deux accords mais avec des changements mélodiques. Wayne Connolly, un excellent musicien et producteur de cet album, s’impatientait : le morceau était presque terminé mais je n’en avais pas le texte. Alors, je lui ai expliqué de quoi cette chanson allait parler : “Elle commence sous la pluie, elle finit sous la pluie mais entre temps, il va arriver quelque chose au personnage, il va changer ». mais Wayne n’avait que faire de mes idées, il voulait un texte !  Et cette nuit-là, il a plu si fort que je me suis dit : “Stop, je ne veux plus être cet homme-là, sous la pluie, qui se pose des questions à l’envi…”  J’ai enterré mon fils puis je me suis enterré… J’en étais là à cette époque. Cette nuit-là a été un déclic. ça a été une révélation de m’apercevoir que je pouvais travailler ainsi, seul, suivre ma voie, juste entouré de quelques personnes qui vont apporter quelques couches de couleurs, ou de noir, ou de blanc… Et depuis, je continue de travailler ainsi. Pour revenir à une de tes précédentes questions, j’ai en effet confiance en moi, certainement plus qu’à une époque, même si j’ai besoin de l’avis d’autrui, en en particulier de celui de Tim…  Lorsque je lui ai joué A Handful Of Tomorrow la première fois, il a tout de suite adhéré – et cette adhésion est bien sûr essentielle pour moi.

Tu évoquais le titre Death Would Be My Best Career Move, tout à l’heure… Je trouve que c’est un titre très walshien, comme tu le laissais entendre d’ailleurs : je ne vous aucun autre artiste au XXIe siècle qui pourrait se permettre de donner un tel titre à une chanson…
PMW : Les titres des chansons sont toujours importants, comme le titre de l’album, That’s What The Music Is For, qui, je crois, peut parler à beaucoup d’entre nous. C’est comme une déclaration d’intention, un murmure de ralliement.  La musique a toujours compté pour moi, elle a toujours été là, dans les bons moments comme dans les moments difficiles. La musique a une force évocatrice dingue – quelques notes et ce sont des personnes, des lieux, des époques qui te reviennent en mémoire, comme ça, en quelques minutes. Je suis tellement sensible à la magie particulière de la musique et du souvenir… La musique, c’est la bande originale des moments importants de ma vie – et je sais très bien que je ne suis pas le seul dans ce cas. Une chanson est capable de faire resurgir un monde, un endroit, un moment, une personne et tant d’autres choses qui auraient pu se perdre sans cela… Avec mes chansons, je rends hommage à ceux qui ne sont plus là, mais je célèbre aussi la beauté de ce qui nous entoure, de ce qui nous reste, de celles et ceux qui sont présents. Je m’accroche à ces deux choses-là, à tout ce qui n’est plus et à tout ce qui est encore-là. Mais je m’éloigne encore une fois, pardon… Il existe une dimension pince sans rire dans les paroles de cette chanson, mais elle décrit une réalité pour bon nombre d’artistes, pour qui rien ne se passe, ou pas grand chose, de leur vivant et qui deviennent célèbres à leur disparition – cela étant, il ne faut pas se méprendre, je n’ai pas pour autant la prétention de penser que cela pourrait arriver à mes disques, mes chansons. Il y a deux ans, à Londres, j’ai donné rendez-vous à Geoff Travis pour le remercier d’avoir changé ma vie au milieu des années 1980…  C’est l’époque où je vivais à New York, une ville qui n’était pas du tout adaptée au genre de musique auquel je rêvais. La scène s’adonnait surtout aux plaisirs du bruit, avec des groupes comme Sonic Youth et Swans… Moi, je voulais parler doucement, je n’étais pas au bon endroit au bon moment. C’est exactement à ce moment-là que Ed Kuepper m’a demandé si je voulais joindre The Laughing Clowns pendant un an, pour tournée européenne. j’ai dit oui, ai profité de l’expérience et suis rentré en Australie, où j’ai reformé The Apartments, une formation classique – deux guitares, une basse, une batterie.  Nous avons enregistré le single All You Wanted et des démos. Le disque est parvenu jusqu’à Geoff Travis, qui m’a contacté pour le sortir en Angleterre. Je lui ai dit que j’avais assez de chansons pour un album et lui ai envoyé les maquettes : il m’a alors proposé de venir m’installer à Londres pour enregistrer le disque et The Apartments a publié The Evening Visits… And Stays For Years. Ma musique n’était pas plus faite pour l’Australie que pour New York, en revanche, l’Europe semblait un territoire plus réceptif… Après toutes ces années, après quarante ans donc, je voulais lui dire merci. Et ce matin-là, il m’a répondu :  “Les bonnes chansons trouvent toujours leur public” – une réponse qui m’a beaucoup touché. Il avait ensuite rendez-vous avec Joe Boyd (ndlr : producteur américain à qui le folk anglais doit beaucoup). Je me suis alors souvenu de Nick Drake, qui était complètement déprimé par l’absence d’intérêt que lui portait le public et s’est peut-être suicidé. Des années plus tard, Volkswagen a utilisé Pink Moon dans une pub et Nick Drake a vendu 100 000 albums en une semaine ! Si Death… est une phrase que j’ai souvent utilisée sur le ton de la plaisanterie, il n’est pas si anodin… Mais si cela m’arrivait, je ne serais même pas là pour le savoir.

Une autre constante sur tes disques depuis le retour de The Apartments en 2015, c’est la présence d’un duo masculin-fémlinin, à chaque fois avec Natasha Penot, qui te donne cette fois la réplique sur Afternoons
PMW : Je crois que j’aime écrire des chansons où une femme dialogue avec un homme… J’aime l’idée des souvenirs partagés entre deux personnes.  Et, j’adore aussi la voix de Natasha. Et nous avons travaillé comme le faisons à l’accoutumée. Je lui envoie les paroles et je m’assure qu’elle peut s’y reconnaitre et que l’idée lui plait.

Tu n’as jamais pensé à enregistrer tout un album de duos masculin-féminin, avec différentes interprètes au guise des chansons ? 
PMW : C’est une bonne idée, il faudrait peut-être que je la creuse – mais rassure-moi : tu ne me demanderais pas de droits d’auteur si je reprends l’idée ?!

Il y aussi une chanson un peu particulière sur ce disque, The American Resistance. Je me souviens que pour les paroles de Welcome To Walsh World, sur Apart, tu avais utilisé une traduction d’un poème de Baudelaire, mais je n’ai pas souvenir d’une reprise – enfin, je ne sais pas si c’est le terme adéquat – enregistrée pour un album de The Apartments : or, si j’ai bien compris, ce morceau-là est en fait une adaptation d’une chanson de Pauline Drand…
PMW : Je ne sais plus qui m’a envoyé la chanson originale, Aéroport,  Pauline ou son producteur, en 2015 peut-être…  Et j’ai tout de suite aimé, ça m’a rappelé Nick Drake – tu vois, on y revient ! –, la façon de jouer de la guitare, de pincer les cordes, la dynamique particulière qui s’en dégageait. Mais le texte de cette chanson était très personnel, et je n’avais pas envie de le traduire, ça ne pouvait pas coller. Alors, j’ai eu l’idée, et c’est une première pour moi, d’imaginer un texte qui relève plus du commentaire, de l’observation plutôt que d’une situation “privée”.  J’ai voulu relever ce défi. En 2024, j’ai été invité à Mexico pour donner un concert lors du Festival of Outsiders, accompagné d’un tromboniste de jazz mexicain d’une vingtaine d’années – et aussi pour donner un concert solo. Et pour m’y rendre, je devais vais forcément faire escale aux États-Unis. Comme l’escale était à San Francisco, je me suis dit que c’était l’occasion rêvée d’y donner un concert également ! J’y avais déjà joué en 2016, j’ai contacté la salle qui m’a dit tout de suite oui puis m’a rappelé pour me dire que Mark Eitzel serait ravi d’assurer la première partie – ce qui était un honneur pour moi car Mark, avec qui j’avais partagé la scène de la Cigale en 1994 au festival des Inrockuptibles, est plutôt très populaire à San Francisco… Je suis arrivé un mardi soir, Trump était au pouvoir depuis quatre semaines et demie, je crois, peut-être cinq, et partout dans les rues, il y avait des manifestations contre lui. Et le samedi, après mon concert, j’ai rencontré, disons, une demi-douzaine de femmes, qui m’ont expliqué avoir participé à ces manifestations et m’ont parlé de toutes sortes de mouvements de résistance qui se dressaient ici et là. Ce qui était étrange, c’est que je ne savais pas du tout que ces mouvements existaient aux États-Unis, car la presse était muette à ce sujet. Mais j’ai pensé à ce livre que j’avais lu, Seul Dans Berlin d’Hans Fallada, qui raconte l’histoire d’une famille allemande, dont le fils est tué à la guerre lors des premiers mois du conflit : elle décide de résister au nazisme et glisse dans les boites aux lettres des immeubles des cartes postales avec des messages anti-Hitler. C’est un geste qui peut paraitre très modeste, mais je le vois comme un acte de résistance très significatif, surtout dans un climat de grande peur. Après le concert de San Franciso, j’ai discuté avec cette femme qui m’a dit : “Je ne vais pas rester assise à me lamenter, je dois faire quelque chose”. Et donc, elle multipliait les petits actes de résistance. Et je suis toujours impressionné par l’idée de résistance car, quand on y pense, c’est plutôt un acte lié au désespoir qu’à l’espoir… Mais je suis admiratif de ces gens qui ne veulent pas se résigner. Et c’est de là que sont venues les paroles de The American Resistance, qui se sont très bien mariées à la mélodie de la chanson. Tim a tout de suite accroché et surtout, m’a dit : “Tu sais, c’est la huitième chanson”. Voilà, le disque était fini.

Il y a cette citation très connue de Victor Hugo : “La mélancolie, c’est le bonheur d’être triste”. Est-ce qu’elle pourrait résumer les aspirations de The Apartments ?
PMW : Oh, je crois qu’on ne va pas tourner autour du pot ni se voiler la face. Ce n’est pas un scoop non plus : je suis d’un naturel mélancolique… Mais la grande chance de ma vie, c’est d’être entouré de personnes qui ne partagent pas cet état d’esprit . Kate, ma femme, est même à l’opposé de moi, elle est  rayonnante, toujours pleine d’espoir, elle est la lumière qui ne disparaitra jamais… La chanson A Handful Of Tomorrow raconte cela je crois : je suis sauvé par les gens qui ont un rapport au monde différent du mien, même si je reste persuadé que la mélancolie est aussi vitale que n’importe quelle joie… Mais je crois aussi que, quand les gens me rencontrent, ils sont toujours surpris qu’on puisse rire autant avec moi.


The Apartments achève en cette fin de semaine sa tournée française : le 2 avril à Angoulême (La Nef), le 3 avril à Cenon (Le Rocher de Palmer – avec une rencontre à la FNAC de Bordeaux à 18h00) et le 4 avril à Volvic (Les Vinzelles – complet)
L’album That’s What The Music Is For est paru en novembre dernier, chez Talitres ; il est admirable et on peut l’écouter par ici avant de l’acheter.

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