Stranger Teens #33 / Guest : Gilb’R

Tout l’été, les morceaux qui ont sauvé notre adolescence.

Pour moi, le morceau qui a sauvé mon adolescence et qui a ouvert la porte à toute la suite de mon éducation musicale est A Love Supreme de John Coltrane, que j’ai découvert tout seul je crois, à l’âge de 14 / 15 ans. L’adolescence est une période chelou où on ne maîtrise pas les choses. Quand on veut parler, on hurle ; quand on veut aimer, souvent, on se fait jeter, etc… On n’est pas sûr de son goût et en même temps, c’est là qu’il se construit. Et on a besoin d’un endroit ou se réfugier : pour moi, c’était la musique.

Musicalement, avec le recul, je reviens de loin. J’avais un super ami à moi, Michel, qui avait un grand frère branché musique. C’est un classique le grand frère branché musique – moi j’en ai un petit et c’est lui qui m’a ouvert au Hip Hop des débuts, donc j’en profite pour le remercier ici, merci Didier ! Et donc Michel (mon pote avec le grand frère branché musique) m’enregistrait des cassettes entre la 5ème et la 3ème au collège, beaucoup de disques de Jazz Rock… Le mot est lâché ! C’est marrant, il me semble que cette musique a désormais complètement disparu, alors qu’elle était super présente dans les années 80… Mais après m’être tapé des solos de guitare dégueulasses, j’ai délaissé le Rock pour ne garder que le Jazz… Et pour moi, ça a été une révolution. J’aimais bien le Funk que j’entendais à la radio, notamment tous les trucs de l’âge d’or français de l’époque (allo Vidal), mais quand j’ai commencé à écouter du Jazz modal, tout a basculé.

C’est un peu la différence entre fumer un joint et prendre un acide. Les deux sont très rigolos pourtant, mais la profondeur n’est pas la même. Dans le Jazz, le groupe de musiciens n’est plus le même : c’est le plus souvent un quartet acoustique avec piano, basse, batterie et saxophone. La structure des morceaux non plus n’est plus la même : adieu la pop de la radio et ses 2 minutes 30, là c’était un thème, dont ils se « débarrassent » au début du morceau, avant que les musiciens ne partent en improvisation. Enfin, l’absence de voix qui permettait à mon esprit de partir totalement à la dérive… Et quel plaisir de dériver, loin dans l’espace, les yeux fermés.

John Coltrane
John Coltrane (au centre) discute d’un passage de A Love Supreme avec le producteur Bob Thiele (à droite), le saxophoniste Archie Shepp (à gauche) et le pianiste McCoy Tyner.

Donc à ce titre, A Love Supreme (et l’album éponyme duquel est issu ce morceau a révolutionné le Jazz, je crois) est parfait. Déjà, il est super long. Il commence par une introduction qui ne ressemble pas vraiment au Jazz que j’écoutais alors, mais à quelque chose de plus oriental au sens Grand Orient. L’utilisation de la voix comme un mantra me remue, par le meilleur trio qui a jamais collaboré avec Coltrane, à savoir McCoy Tyner au piano, Jimmy Garrison à la basse et Elvin Jones à la batterie. Pour beaucoup, le Jazz d’avant pouvait me sembler assez technique et démonstratif, mais là on est sur tout un autre registre : l’intimité, le temps qui s’allonge, une connexion totale entre l’âme de Coltrane (et la mienne) et l’instrument. Et finalement l’entente entre eux est simplement ahurissante, on est bien au-delà de la technique.

Bref, ce morceau a changé ma vie et l’approche que j’avais de la musique. Le genre de truc sur lequel tu peux t’appuyer toute ta vie.


A Love Supreme par John Coltrane est sorti en 1965 sur le label Impulse!.
Gilb-R est depuis 1996 à la tête de Versatile, l’un des plus anciens labels électroniques de notre cher pays, et parmi les plus estimables. Libéré par son premier album en solitaire en 2021 (On Danse Comme Des Fous), Gilb-R a sorti cette année le second disque de Chimère FM, les élucubrations poétiques de son compère de toujours, I-Cube et John Cravache, et donné de ses nouvelles sous divers alias. Après l’énergique maxi de Bright Future, il publie chaque semaine sur bandcamp ses rêves sous la forme de petites vignettes musicales. Sa collaboration pop et lancinante avec Judah WarskyL’Aurore, paraît fin septembre, avec un hommage au regretté Nicolas Ker, avant que cet éternel agitateur ne mette la touche finale au quatrième Lp de Château Flight, en tandem avec I-Cube, et qui devrait sortir l’année prochaine.
BONUS ! Le clip de Judah Warsky et Gilbert Cohen, L’appel du pied, sorti aujourd’hui même.

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