Leon Ware, Rockin’ You Eternally (Elektra, 1981), Marcos Valle, Vontade de Rever Você (Som Livre, 1981)

Leon WareLe coup de foudre artistique entre Leon Ware et Marcos Valle est peut-être une des rencontres musicales les plus méconnues de la musique populaire moderne. À la toute fin des seventies, le duo écrit ensemble une quinzaine de chansons. Celles-ci sont enregistrées (pour certaines) sur les albums respectifs des deux musiciens de l’époque, plus particulièrement sur Rockin’ You Eternally et Vontade de Rever Vocêtous les deux publiés en 1981. Les deux disques suivants, Leon Ware (1982) et Marcos Valle (1983), accueillent également plusieurs compositions réalisées à quatre mains. Rien ne prédestinait ces deux là à collaborer. Leon Ware, afro-américain, né à Détroit en 1940, démarre sa carrière de compositeur à la Motown en 1967 écrivant pour les Isley Brothers, Jackson Five ou Martha and the Vandellas. Dans les années soixante-dix, il devient un producteur et arrangeur demandé. Avec l’aide d’Arthur “T-Boy” Ross (frère de Diana), il compose entièrement I Want You (1976) de Marvin Gaye. L’album devait être initialement le sien, avant d’atterrir entre les mains de l’ancien boxeur. Sa carrière solo est en revanche compliquée. Le label du Michigan ne fait guère d’effort pour promouvoir le magnifique Musical Massage (1976) qu’il compose en urgence ; les ventes sont, sans surprise, confidentielles. Après cet échec, Leon Ware rebondit chez Elektra tout en continuant son fantastique travail de l’ombre. De son côté, Marcos Valle est né à Rio de Janero en 1943. Le talent précoce du musicien carioca est détecté dès le lycée et il obtient à vingt ans un contrat avec Odeon, grande maison de disque brésilienne. Associé à la déferlante Bossa Nova, Marcos Valle compose, dans les années soixante, de nombreux classiques comme Samba de Verão (So Nice Summer Samba) ou Os Grilos (Crickets Sing for Anamaria), devenus depuis des standards. Les États-Unis, épris de l’exotisme de la musique auriverde, font de Marcos Valle et d’autres (Sergio Mendes, Walter Wanderley, Antônio Carlos Jobim, Eumir Deodato…) des habitués du paysage audio-visuel nord-américain à la fin des sixties. Dans la décennie suivante, Marcos Valle prend un virage plus personnel. Il conjugue ses différentes influences (MPB, soul, funk, pop, psychédélisme etc.) dans les désormais cultes Garra (1971) et Previsão do Tempo (1973).  Exilé à New-York puis à Los Angeles pour fuir la dictature, Marcos Valle y reprend son activité de composition, notamment avec Chicago. La chanson attire l’attention de Leon Ware. Les deux se rencontrent et une amitié naît entre les deux musiciens. Elle dépasse la simple collaboration professionnelle ; entre deux sessions d’écriture intense, Marcos Valle et Leon Ware devisent des affaires du monde, pendant des heures, à table.

Marcos ValleIndéniablement, les deux musiciens s’influencent et cette amitié transparaît dans leurs deux albums respectifs de 1981. Rockin’ You Eternally et Vontade de Rever Você partagent trois chansons nées de cette rencontre. Baby don’t Stop Me et Got to be Loved deviennent ainsi A Paraíba Não é Chicago et Bicho No CioSi l’ambiance générale (tempo, instrumentation etc.) de ces deux titres sont proches, il n’en est pas de même pour Rockin’ You Eternally et Velhos Surfistas Querendo Voar). Leon Ware fait de la composition une balade absolument somptueuse. Les arrangements de Gene Page amène la chanson dans un tourbillon de sensualité, au milieu de draps de soie. Marcos Valle prend le contrepied et enregistre un arrangement beaucoup plus rapide et funky. Au delà des compositions communes, les deux albums partagent aussi une philosophie similaire. Ils sont la quintessence d’une certaine idée du son West Coast de la fin des seventies et début des eighties. Les disques fusionnent sans complexe pop, rock, soul, funk, disco, musique brésilienne dans un ensemble élégant et organique. Ils sont l’apogée d’une approche de studio où musiciens chevronnés se confrontent à des compositions pop ambitieuses et il en résulte deux disques remarquables et complémentaires. Si Vontade de Rever Você ne possède pas un tube comme Estrelar (écrite avec Leon Ware), l’album est une expérience auditive voluptueuse. L’AOR sied à  Marcos Valle approchant la quarantaine. Enregistré principalement au Brésil, à l’exception de deux morceaux (Sei Lá et A Paraíba Não é Chicago) il marque le retour de Valle au pays, après un exil de six ans et sept ans d’absence discographique. Rockin’ You Eternally est aussi un come-back pour Leon Ware après une demie décennie éloigné du haut de l’affiche. Le disque oscille entre velléités dancefloor (Our Time, A Little Boogie) et morceaux dédiés aux sports de chambre (In Our Garden). Le chanteur excelle dans la seconde catégorie. La production en CinemaScope appuie magistralement les volutes charnelles du compositeur. Leon Ware s’autorise aussi un étonnant titre (Don’t Stay Away), majoritairement instrumental, convoquant les Doobie Brothers. Vontade de Rever Você et Rockin’ You Eternally sont autant de merveilleux artefacts d’une époque plus si proche, que des disques fringants d’hommes mûrs.


Rockin’ You Eternally de Leon Ware est sorti chez Elektra en 1981, et Vontade de Rever Você de Marcos Valle, chez Som Livre la même année.
À lire : une excellente interview de Marcos Valle sur le site WestCoastSoul.de


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