The Doobie Brothers, Minute By Minute (Warner, 1978)

The Doobie Brothers Minute by MinuteMinute By Minute (1978) des Doobie Brothers est un des albums emblématiques du son westcoast de la fin des années soixante-dix. Plus gros succès commercial du groupe, le disque est pourtant, un quasi chant du cygne. Il sème les graines de la discorde et scelle le destin des Californiens. En dix morceaux, le groupe arrive cependant à construire un pont entre la soul voluptueuse de Leon Ware, la country-rock cher aux Byrds et le latin-rock à la Santana, un syncrétisme aussi moelleux qu’éloigné de leurs débuts. En effet, rien ne prédestinait les frères pétard à devenir un standard des programmations Soft-Rock (AOR) des radios FM nord-américaines. Groupe populaire chez les bikers, notamment les Hells Angels, les Doobie pratiquent un rock rustique teinté de rhythm & blues et de country. En ce milieu des années 70, la formation de San José enchaîne les concerts à une cadence effrénée. Tom Johnston, le frontman et chanteur principal, y laisse sa santé. Ne pouvant assurer la tournée de Stampede (1975), Michael McDonald est par conséquent recruté au pied levé pour le remplacer. Son intégration se fait via un autre transfuge de Steely Dan : le guitariste Jeff “Skunk” Baxter. Le groupe, au bord de l’implosion sans son leader, démarre néanmoins les sessions d’enregistrement d’un nouvel album avec McDonald. Ted Templeman, producteur maison chez Warner, pousse le barbu à proposer ses morceaux au groupe. À  sa sortie, Takin’ it the Streets (1976) bouleverse le son de la formation. Si certains fans historiques vivent cette transformation comme une trahison, le groupe y gagne un nouveau public, charmé par la voix de velours de McDonald. L’ancien session-man de Steely Dan, nourri à la soul, au gospel et au doo wop, amène un raffinement inédit chez les Doobie Brothers. La formation californienne mute ainsi en représentant d’une pop groovy urbaine suave, assez éloignée des contingences du rock & roll. Après le recommandable Livin’ On The Fault Line, les frères pétard sortent Minute By Minute, zénith artistique et commercial. Le groupe y déroule une formule rodée sur les deux précédents albums sans y renier certains fondamentaux. La formation se compose alors de Patrick Simmons (membre fondateur, guitariste), Tiran Porter (basse), John Hartman (membre fondateur, batterie), Keith Knudsen (batterie et percussions), Jeff “Skunk” Baxter (guitare) et Michael McDonald (clavier). Les Doobie Brothers sont également épaulés par leurs amis Nicolette Larson (voix), Lester Abrams (clavier), Bill Payne (clavier, membre fondateur de Little Feat), ou encore Bobby LaKind (congas et roadie du groupe depuis 1974). Tout ce beau monde contribue à faire de Minute By Minute un album d’une rare sophistication, pinacle du son calif’ de la fin de la décennie.

Si les contours du genre sont assez flous, l’efficacité de cette musique est indéniable. Les groupes westcoast piochent dans tout ce qui est populaire dans les seventies pour créer le crossover ultime : l’esprit hippy détendu, le groove de la musique soul/funk,  une appétence assumée pour la variété et des grilles harmoniques complexes, inspirées du jazz. Les Doobie Brothers ne respectent pas toujours la formule à la lettre, reste que leur Blue Eyed Soul est particulièrement séduisante sur Minute by Minute. La composition et les voix principales se répartissent de manière relativement équitable entre Simmons et McDonald. Les chansons de ce dernier ont un attrait pop indéniable. Elles portent le disque en lui offrant ses plus beaux tubes, à commencer par What a Fool Believes. Initialement publiée sur l’album Nightwatch (1978), par son co-auteur, Kenny Loggins, les Doobie transforment l’honnête bluette en une chanson mémorable, appel instantané à esquisser quelques maladroits pas de danse. Michael McDonald sort le grand jeu, sa voix y épouse à merveille le groove au cordeau de ses émérites collègues. Il n’y a alors guère que Daryl Hall pour pouvoir le contester comme plus belle voix soul masculine blanche des seventies. La chanson titre Minute By Minute est un autre temps fort de l’album. Sur un tempo modéré, les Doobie Brothers convoquent le piano électrique de Ray Charles. Les autres contributions de McDonald (Here to Love You, Open Your Eyes, How do the Fools survives) sont quasi-parfaites, des petites merveilles groovy, jouées et enregistrées par la crème de l’époque. Il co-écrit avec Simmons l’étonnante Dependin’ On You. Elle réinterprète l’héritage de la communauté latino de Los Angeles et San Francisco à travers War, El Chicano, Malo ou Santana (le solo lui doit beaucoup). L’instrumental Steamer Line Breakdown est une plongée dans la country aux arrangements idoines de banjo et de fiddle tandis que You Never Change constitue l’un des temps forts de la face B. Les contributions de Simmons, plus fidèles au origines du groupe sont certes moins accrocheuses mais offrent un excellent contraste avec les compositions lustrées et caressantes de McDonald. Elles équilibrent le disque, comme l’amertume contrebalance le sucre dans un plat. Dans cette fin de décennie secouée par le punk et la new wave, le soft rock se porte bien et offre quelques unes de ses contributions les plus mémorables entre Rumours (1977) de Fleetwood Mac, Aja (1977) de Steely Dan et Minute By Minute des Doobie Brothers, probablement le plus groovy des trois. Le groupe sort en 1980, One Step Closer, un neuvième album pas déméritant, mais il semblerait que le cœur n’y soit plus tout à fait. Entre temps, tout le monde s’est entiché du son des Californiens et l’a copié (Rita Lee, Robbie Dupree) jusqu’à le ringardiser. Le groupe splitte deux ans plus tard pour une courte période. Il devient dès la fin de la décennie une machine de concerts pour les quadras nostalgiques, toujours prompts à faire la fête sur What a Fool Believes. Les oiseaux de nuits qui donnent le meilleur d’eux-mêmes à trois heures du mat’ sur un parquet bondé seraient bêtes de ne pas les rejoindre.


The Doobie Brothers, Minute By Minute (Warner, 1978)

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