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Tame Impala, The Slow Rush (Modular / Fiction / Caroline / Interscope)

LE « POUR »

Le rock (au sens large) est un genre moribond, beaucoup d’observateurs attendent frénétiquement de pouvoir en écrire la nécrologie, accompagné d’un #RIP, histoire de faire moderne. Peut-on vraiment leur donner tort ? Certes d’un point de vue souterrain, la scène est foisonnante et offre chaque jour des propositions excitantes que nous chroniquons ici régulièrement. Cependant aucune de celles-ci n’arrivent à créer un enthousiasme au-delà du cercle des convaincus et à toucher les gens normaux ou même notre sphère unilatéralement. Quels disques récents ont provoqué autour de vous des débats animés ces derniers temps ?

Kevin Parker / Tame Impala
Kevin Parker / Tame Impala

Probablement aucun, parce que le rock (au sens large) est devenu une niche incapable de dévoyer le mainstream. Tame Impala est peut-être l’une des rares exceptions apparues dans les années 2010 (avec Mac Demarco ? Peut-être un jour les Idles ou Fontaines D.C. ?) Kevin Parker divise. Que l’on aime ou non sa musique, presque tous les gens écoutant du rock ont un avis sur la question et souvent particulièrement tranché. Bref, Tame Impala nous réunit et c’est déjà en soi un petit miracle pour un groupe contemporain. The Slow Rush, quatrième album de l’Australien est à peu près partout. Kevin en promo chez Konbini ou en affichage géant dans les couloirs du métro, selon son camp, on frôlera l’overdose ou on se satisfera de cette présence importante pour un groupe de notre famille musicale. Vous n’avez pas vraiment le droit d’être au milieu pris entre le feu des détracteurs et des fans zélés. L’origine du clivage est à chercher dans Currents, le précédent album de Kevin Parker, paru en 2015, un moment pivot de sa carrière. Le musicien abandonne alors le rock psychédélique pour œuvrer dans la pop synthétique sans pour autant se renier. Vécu par une partie des gens qui le suivaient comme une trahison, il y perd quelques fans et y gagne un nouveau public, bien plus important, celui des gros festivals. Sur le coup, le changement fut abrupt, avouons-le. The Slow Rush, son successeur, ne sera en revanche pas une surprise. Il est même presque décevant qu’il soit si classique par rapport à ses prédécesseurs. S’il s’inscrit largement dans la continuité de Currents (et de Lonerism, dans une moindre mesure), il renoue en partie avec la pop seventies. Le groupe y récite en effet la grammaire développée dans sa discographie. Kevin Parker a patiemment construit une esthétique Tame Impala qu’il utilise désormais à plein régime. Les batteries ont un son compressé évoquant les breakbeat samplés des disques de Hip Hop et de la Dance Music 90’s, quand les synthétiseurs percent un mixage brumeux. La voix est un peu traînante, comme noyée dans les effets, quelques rares guitares émergent ici et là mais constituent rarement l’ossature des compositions. The Slow Rush n’est cependant pas une redite, l’Australien s’est épris de house old school, de disco et de la pop baggy de St Etienne ou des Happy Mondays, qu’il concasse avec des influences plus classic rock comme Supertramp. D’un morceau à l’autre, on passe d’un beat de TR-707 à une suite d’accords posée sur un Wurlitzer. Nous pensons ainsi parfois à Jagwar Ma qui avait su aussi, il y a quelques années, proposé une relecture pertinente et revigorante de cet héritage Madchester.

Sur le papier, la rencontre des seventies et des nineties est casse-gueule, mais le musicien s’en sort bien et propose un disque cohérent, peut-être bien l’un des plus solides de sa carrière. Il lui manque sans doute une ou deux cartouches en or massif type The Less I Know The Better ou Feels Like We Only Go Backwards pour susciter l’adhésion immédiate, mais The Slow Rush en a malgré tout beaucoup sous la semelle. Dès One More Year, le morceau d’ouverture, Tame Impala pose l’ambiance. Sur quelques notes de vocoder, une rythmique binaire, Kevin Parker construit une ode mélancolique. Celle-ci débouche sur un piano italien (style Korg M1) libérateur. Kevin Parker pioche dans les sonorités du passé comme un peintre sur sur sa palette. Loin d’être un calcul ou une ironie post-moderniste, l’Australien utilise ces éléments hors-contexte pour alimenter son spleen et des éléments diffus de nostalgie. La conclusion du disque, l’excellente One More Hour confirme l’approche éclectique mais premier degré de son auteur. Kevin Parker y détaille un des morceaux les plus rock de l’album, autour d’un riff de guitare aussi puissant que simple, quelque part entre King Crimson et Led Zeppelin en plus pop. Entre les deux, une succession de très bons morceaux, quelques potentiels tubes et quelques (rares) ratés. Breathe Deeper est peut être l’une des chansons les plus marquantes du disque. Sur un groove nonchalant que ne renierait certainement pas AR Kane période I (1989), l’Australien construit une chanson en deux temps, une caractéristique omniprésente (presque trop, pour tout dire) de The Slow Rush. Elle se conclut sur une ligne acid de TB-303, un des hommages les plus appuyés de l’album à la house avec l’interlude Glimmer qui pourrait carrément passer pour une démo inédite d’un morceau de Joe Smooth. Dans une veine plus classique, Posthumous Forgiveness offre aussi cette expérience de la chanson deux-en-un avec un final qui mériterait probablement d’être une chanson à part entière. En un sens, son ambition rejoint celles des disques de rock progressif seventies. À l’inverse, Bordeline ouvre Tame Impala à la musique disco, non sans une touche de modernité. La version proposée par l’album est supérieure à celle dévoilée il y a quelques mois, grâce à des arrangements un peu plus soignés. Dans une démarche proche, Is it True ne fonctionne pas autant : la ligne de basse a quelque chose d’agaçant et un peu cheesy, l’une des rares incompréhensions de ce disque. Lui succède heureusement It Might Be Timebien plus classique et réussi, séquelle fantasmée de Breakfast In America (1979). Si l’Australien jette régulièrement des œillères aux années 70 à 90, il n’oublie pas les années soixante pour autant. La guitare bossa et le Mellotron de Tomorrow’s Dust amènent une respiration bienvenue dans un disque dense. Bordélique, ambitieux, touffu, comment ne pas s’imaginer écouter The Slow Rush à 4 ou 5 heures du matin ? La mélancolie teintée d’espoir suinte des pores des chansons de Tame Impala, et forme comme une vague douce de sentiments propices à illustrer  la fin d’une nuit agitée et l’aube naissante.

 

The Slow Rush de Tame Impala est sorti le 14 février sur Modular / Fiction / Caroline / Interscope.
A lire aussi : La chronique « CONTRE » par Etienne Greib.

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