Catégories dossierÉtiquettes , , , , , ,

Bande à part 3/3

Peter Milton Walsh de The Apartments raconte les Go-Betweens

The Go-Betweens
The Go-Betweens

Peter Milton Walsh, l’éminence grise de The Apartements, a accepté que l’on publie, dans une version française signée Jean-Baptiste Santoni (avec l’aide précieuse de Catherine Cernicchiaro), les notes de pochette du deuxième volume du coffret G Stand For Go-Betweens, qui couvre la période 1985-1989. Plus que des notes de pochette, c’est une histoire magnifique que l’homme nous offre ici. Le troisième et dernier chapitre évoque l’été austral du mois de décembre de l’année 1989. L’année de toutes les fins…

Relire la seconde partie ici.

+++

Bis repetita
Sydney, 15 décembre, 1989

Les jours sont déjà moites, très humides. Le groupe a un concert prévu. The Go-Betweens, Clouds en première partie, au Max’s Petersham Inn.

J’ai un sentiment de déjà-vu.

Les voilà à nouveau en concert dans un pub australien, tout comme au début de la décennie, et il me vient à l’esprit que la percée que constituaient la signature avec Capitol Records, une tournée mondiale avec R.E.M. et l’album le plus couronné de succès à ce jour, est suivie d’un serpent particulièrement venimeux, que dans le show business on appelle « le réel ». “Get together and do it again”. « On prend les mêmes et on recommence. »

Le départ de Willsteed et son remplacement par un intérimaire agréable mais terne ne font qu’accroître l’impression qu’ils tentent d’écoper l’eau du Titanic avec une cuillère à café.

Après les balances, je retrouve le groupe au bar en plein air de l’hôtel Annandale. Nous commandons à manger. Du thaï, bien sûr, puisque Sydney est désormais comme un Petit Bangkok. Grant, par contraste avec la théâtralité tenace de Robert, a si bien endossé son rôle d’homme ordinaire, avec garde-robe ad hoc, que s’il frappait à votre porte vous vous diriez : « Quelqu’un a appelé le plombier? ».

Robert, Lindy et Amanda, cependant, surtout lorsqu’ils sont ensemble, sont tout de suite reconnaissables. Sur la terrasse, une femme demande à Robert « Vous jouez, ce soir? » « Oui. » « Zut, » dit-elle, « je suis pas sûre de pouvoir payer l’entrée. » Peut-être existe-t-il, quelque part dans le monde, une façon encore moins subtile d’essayer de se retrouver sur la liste des invités, mais si c’est le cas, je ne la connais pas.

Très vite, Robert trouve la riposte et lui dit, « Pour le plus grand groupe de rock’n’roll du monde, tu peux bien allonger la thune, chérie. » Déconfite l’espace d’un court instant, elle revient rapidement à la charge. Cette fois-ci, oublions les sous-entendus. « Tu pourrais pas nous mettre sur la liste des invités? »

Ce qui est intéressant, c’est que ce groupe, unanimement acclamé pour la sensibilité et l’humour de ses chansons, parvient encore à attirer des fans qui ont l’intelligence émotionnelle d’une dalle en béton.

Robert porte un ensemble acheté dans une friperie : un gilet, une chemise blanche à jabot et un pantalon taille-haute à pattes d’éléphants avec une ceinture de smoking. Il pense—sans aucun doute—que cela lui donne un air de Gene Kelly, alors que tout le monde voit plutôt un serveur italien.

Une fois qu’il en a fini de converser avec son admiratrice, il s’approche de ma table. Enfin, je peux l’entretenir des problèmes majeurs qui me préoccupent. « Garçon! Je commencerai par un pain à l’ail et un minestrone, s’il vous plaît. »

Après

“The watermark of her leaving was still quite visible.” (« Les traces de son départ étaient encore bien visibles. »)

Derniers jours de décembre 1989. Les scarabées de Noël percutent encore les fenêtres la nuit, on entend les bruits de fêtes partout dans les rues. On sent l’odeur des mangues qui murissent dans l’embrasure de la porte du petit magasin du coin.

Je suis chez moi à Newtown, je parle à Grant au téléphone, mais il n’a pas sa voix habituelle. C’est un homme différent. L’espoir est si loin derrière qu’il n’en a plus le souvenir. Avec les années, nous avons développé un rituel lorsque nous nous parlons — un jeu du chat et de la souris fait d’insultes, de blagues d’initiés, de confidences données puis reprises, qui semble suivre un scénario — mais là rien ne marche, rien ne semble l’atteindre. Fini de rire.

Il semble endormi et inaccessible, sa voix hésitante est étouffée par le regret et la peur. Les phrases commencent et puis s’arrêtent, et certaines d’entre elles s’effondrent dans le silence.

Je sais qu’il est impossible de consoler l’inconsolable et je n’ai de toute façon aucun don pour cela, mais il faut bien tenter le coup. Parce que pour quelqu’un qui est au fond du trou, ce qui compte ce n’est pas d’avoir échoué, mais c’est d’avoir essayé quand même, tout en sachant que c’était voué à l’échec.

Je lui dis que je serai chez lui d’ici 17 heures ; peut-être qu’on pourrait faire la tournée des bars de la ville et profiter de l’Happy Hour. L’alcool et les souvenirs sont les seuls moyens qui me viennent à l’esprit pour traverser cette épreuve. « Je ne veux pas sortir. Je ne veux aller nulle part », dit-il. Pas le moindre signe d’enthousiasme.

Amanda est partie il y a quelques jours. Et depuis cet instant, il n’a fait que chuter sans la moindre branche à laquelle se raccrocher.

Robert et lui avaient décidé de reprendre les Go-Betweens là où tout avait commencé, en duo. Comme si c’était seulement possible. Dans les minutes qui ont suivi l’annonce du projet à Lindy et Amanda, révélant ainsi un secret qu’ils avaient jusque-là précieusement gardé, les conséquences ont commencé à se faire sentir. Bientôt elles envahiraient leurs vies, ne laissant personne indemne.

Peut-être qu’il n’y avait aucune autre manière de procéder, dans la mesure où tant de sentiments et d’émotions étaient en jeu, mais la nouvelle avait été annoncée si brutalement, avec toute la délicatesse d’une prise de contrôle hostile. Le secret leur avait pesé, et pourtant le révéler ne les avait en rien soulagés. Ils avaient déclenché le chaos par inadvertance, et ni l’un ni l’autre n’était capable d’affronter la longue et déchirante conversation qui suivit inévitablement.

Cette décision, et le piège qui semblait l’accompagner, eurent un impact dévastateur. La confiance fut la première victime. La trahison accomplit son œuvre, donnant à Amanda l’impression qu’elle avait passé des années agrippée à quelque chose qui n’existait pas.

Ni l’un ni l’autre n’avait souhaité cela—une rupture—mais Grant avait en quelque sorte déclenché l’incendie qui allait tout ravager. Blessée, perdue et sidérée, Amanda fit ses bagages précipitamment et quitta le domicile cette nuit-là.

Quoi qu’il y ait eu entre eux, cela n’était pas assez fort pour leur permettre de surmonter une crise si profonde. La musique les avait rapprochés et liés. Elle avait été le centre de leurs vies, et sans elle, leur couple n’existait plus.

Il me semble qu’Amanda a, d’une certaine manière, contre son gré, été libérée. Il faudra désormais qu’elle croie en la possibilité d’un nouveau départ. Il n’en sera pas ainsi pour Grant.

Cette époque a un parfum particulier, tout semble toucher à sa fin : la saison, l’année, la décennie ; tant de tournants se présentent. En cette période de fêtes, je conduis à travers la ville dans les rues désertées en direction de chez Grant et Amanda, et la circulation, habituellement si dense à Sydney, est inexistante. Pris dans le rêve de l’été, le monde entier a ralenti.

Comme je l’ai senti lors notre précédente conversation téléphonique, Grant ne va pas bien.
Plus rien ne reste de l’homme qui a pourtant un jour écrit Bachelor Kisses, hymne somptueux à l’amour et à la dévotion.

L’atmosphère de la maison a radicalement changé. Sans touche féminine, sans cœur paisible, celle-ci est désormais austère et sent la chaussette sale. Le silence et l’absence emplissent les pièces.

La nuit tombe.

Les fleurs et la lumière, et la promesse de bonheur qui emplissait la maison en février dernier, tout cela s’est envolé. Il me vient alors à l’esprit que Grant va commencer la nouvelle décennie tout comme il avait entamé la précédente — seul.
Il a l’air défait, comme sonné par le sentiment de perte. Comme quelqu’un dont la prochaine étape pourrait bien être une pension de famille pleine d’autres hommes célibataires, avec leurs cendriers et leurs bouteilles vides, qui chassent les cafards au spray insecticide et lavent leurs sous-vêtements dans le lavabo.

J’ai apporté ma guitare afin que nous puissions — on est des mecs, on est comme ça — parler de ce qui ne va pas en n’en parlant pas. On peut peut-être y parvenir par le biais d’une autre vieille habitude, le partage de chansons. « Qu’est-ce que tu as ? », demande-t-il. Je joue prudemment la seule chanson qui ait un sens pour moi en ce moment, qui par pure coïncidence me hante depuis des semaines. Celle-là, je me dis, elle va probablement le toucher — Please, Don’t Say Remember. Mais quand la complainte du premier refrain retentit, il me demande d’arrêter. « Non, je ne peux pas. Je ne peux pas écouter ça. » Ne peut-on plus compter sur aucun rituel désormais?

Il est maintenant dépourvu d’imagination—cette imagination qui avait pourtant été son refuge pendant si longtemps. Et quand vint le moment de retrouver l’énergie nécessaire pour raviver l’espoir et l’envie, rien ne se passa.

Pourtant, contre toute évidence et contre toute attente, pour lui l’amour continue quand même. Il avait beau essayer, il ne pouvait pas cesser de l’aimer.

Pour beaucoup d’auteurs-compositeurs — et Grant fait partie de ceux-là — les chansons sont parfois des souhaits, parfois une manière de se souvenir. Ce sont aussi parfois des pressentiments de perte.

Jusqu’à ce qu’Amanda revienne dans sa vie, il lui parlera dans ses chansons, comme il l’a fait par le passé. “I tried to tell you…I can only say it when we’re apart.” (« J’ai essayé de t’en parler… Je ne peux le dire que lorsque tu es loin. »)

Et il continuera à lui parler ainsi, pour le restant de ses jours.

Peter Milton Walsh

Grant McLennan
Grant McLennan
Traduction française de Jean-Baptiste Santoni avec l’aide précieuse de Catherine Cernicchiaro
Peter Milton Walsh et The Apartments mettent la touche finale à leur septième album studio, qui devrait voir le jour à la prochaine rentrée, sur l’excellent label bordelais Talitres. Et pour patienter…
Extrait 1
Extrait 2

+++

BONUS : Interview des Go-Betweens par Christophe Basterra

The Go-Betweens
The Go-Betweens

En 2000, après plusieurs albums solo pour chacun d’entre eux et diverses rumeurs alimentant un possible retour, le rêve devint réalité. Le rêve ? Pas forcément, tant on sait qu’une reformation n’est pas forcément la meilleure idée qui soit, surtout quand le groupe n’avait jusque-là commis aucun faux pas. Mais The Go-Betweens n’ont jamais fait les choses comme les autres. Alors, dans une formation renouvelée, mais qui suivait le principe de la mixité chère aux cœurs de Grant McLennan et Robert Forster, les deux hommes signaient avec The Friends Of Rachel Worth un septième album empreint de cet élégant romantisme qui leur allait sur mesure. Un matin, dans le XIe arrondissement parisien, attablé à la terrasse d’un café, nous avions pris des nouvelles des messagers. Et sincèrement, elles étaient plutôt bonnes…

Grant : Aujourd’hui, j’habite Brisbane, la ville où le groupe a débuté il y a plus de vingt ans maintenant… C’est amusant car je n’aurai jamais imaginé revenir vivre là-bas. C’est en 1995 que j’y suis retourné car Robert y résidait à l’époque. Nous devions travailler ensemble sur un scénario. Puis Robert est retourné en Allemagne. Et moi, je suis resté. Quelque part, je trouve ça bien qu’un Go-Between soit encore à Brisbane…

Quand avez-vous pris la décision de vous reformer ?
Robert : Au moment de la tournée acoustique de l’an passé, organisée pour promouvoir la compilation Bellavista Terrace. Nous étions à Melbourne quand Grant a suggéré l’idée que nous fassions un nouveau disque ensemble…
Grant : … Et Robert a accepté ! Je n’en revenais pas d’ailleurs car ce n’était pas la première fois que je faisais cette proposition.

Comment percevez-vous ce retour ?
Grant : Mais nous ne sommes jamais vraiment partis…

Ce serait plus un nouveau départ alors ?
Robert : Non, ce n’est pas un nouveau départ. Je verrai plutôt ça comme le second chapitre d’une drôle d’histoire…

Et lorsque vous aviez achevé le premier chapitre, avez-vous pensé qu’il pourrait y avoir une suite ?
Robert : Non. Pas à l’époque en tout cas puisque Grant et moi étions vraiment heureux que le groupe s’arrête. C’était tout de même notre volonté. Tout comme nous sommes très heureux aujourd’hui d’avoir pris la décision de revenir… Il était presque essentiel que le groupe s’arrête au moment où il s’est arrêté. Souvent, des formations continuent jusqu’à arriver à ce point désespérant où elles ne savent même plus pourquoi elles existent encore… Si ce n’est par habitude. C’était bien de prendre ces dix années sans travailler ensemble et d’en profiter pour collaborer avec d’autres personnes…

Comment aviez-vous réagi lorsque vous aviez appris la reformation de l’un de vos groupes favoris, Television, en 1992 ?
Grant : Je les ai vus à Paris, au moment où nous faisions Robert et moi, en acoustique, la première partie de Lloyd Cole. Sur scène, il était évident que Richard Lloyd et Tom Verlaine ne communiquaient pas. Quant à l’album, je ne crois pas que les chansons soient aussi bonnes que celles de Marquee Moon (1977), qui reste un disque extraordinaire, d’Adventure (1978) ou même des premiers albums solo de Richard Lloyd ou Tom Verlaine.

Pensez-vous que certains de vos fans puissent être suspicieux quant à la qualité de The Friends Of Rachel Worth ?
Robert : C’est possible… Mais je n’ai qu’une chose à leur : “Allez acheter l’album et dites-nous sincèrement ce que vous en pensez !”

Avez-vous changé votre façon de procéder pour l’écriture de cet album ?
Grant : Non, pas du tout. Nous avons procédé comme auparavant. Robert a amené ses chansons, et moi, j’avais les miennes. Nous nous réunissions ensuite pour travailler les arrangements, pour nous critiquer mutuellement de façon constructive. Même si Robert joue du piano, la plupart des compositions ont été une nouvelle fois écrites à la guitare. Et l’inspiration vient toujours de nos expériences personnelles… Parfois, comme Robert, tu vas dans un club voir Patti Smith et tu as envie d’écrire une chanson à son sujet. Ou tu te retrouves dans la chambre de quelqu’un et tu décides de raconter cette expérience…. En changeant les noms, peut-être.

Et vous ne pouvez écrire que sur vos expériences personnelles ?
Tous les deux, d’une même voix : Oh oui, oui !
Grant : Je ne peux pas m’imaginer dans la peau d’une autre personne. C’est impossible : je trouve ça déjà suffisamment difficile d’être moi-même…

Sur ce nouvel album, on retrouve un peu tous les éléments que les Go-Betweens ont dévoilé sur leurs disques précédents…
Grant : Oui, exactement ! Je trouve sincèrement que c’est le disque le plus touchant des Go-Betweens à ce jour. Le meilleur, je ne sais pas, car il est bien trop tôt pour le dire. Je trouve aussi que c’est un disque très “punk” dans l’esprit. Je trouve amusant qu’il sorte sur Roadrunner en France, qui est un peu, je trouve, comme Kill Rock Stars. Nous sommes punks, et nous l’avons toujours été, d’ailleurs. Pour qualifier les chansons de ce nouvel album, j’utiliserai ces trois mots, dont deux français : la punk douce… (Sourire.) Et j’utilise le féminin volontairement, hein !
Robert : Nous voulions avant tout une approche très primitive pour ce disque. C’est entre autres pour cela que nous l’avons produit nous-mêmes. Et puis le fait d’avoir travaillé avec des gens comme Janet Weiss a aussi contribué à ce son. Ce ne sont pas des musiciens de session… Ils ont tous un style qui leur est propre et ils l’ont apporté à nos compositions. Cela donne un certain souffle au disque. Ça n’aurait pas été une bonne chose si Grant et moi étions revenus avec un album trop “poli”, en essayant d’avoir un hit. Nous sommes revenus en tant que The Go-Betweens, alors, forcément, ça ne pouvait être qu’étrange…

Quand avez-vous rencontré les musiciens qui vous accompagnent sur le disque ?
Grant : On connaissait Sam Coomes de Quasi depuis quelque temps déjà. Janet, on a eu la chance de la rencontrer lors de la tournée de l’année dernière. Robert connaissait bien les disques de Sleater-Kinney et elle, elle nous a avoué bien aimer nos albums. D’ailleurs, lors d’une discussion, elle nous avait même dit que si l’on devait retourner en studio, il fallait à tout prix la contacter. Elle tenait vraiment à jouer avec nous !
Robert : En revanche, je tiens à préciser qu’Elliott Smith ne joue pas sur notre disque. Il nous a juste prêté une guitare. Ce qui est déjà fort aimable… Je le précise car aujourd’hui, plusieurs personnes nous ont demandés quel avait été le rôle sur notre disque. La confusion vient peut-être du fait que nous avons enregistré l’album aux États-Unis, à Portland, dans un studio tenu par Larry Crane, et qui a accueilli Elliott pour des enregistrements.
Grant : C’est aussi là où ont enregistré Pavement, Sleater-Kinney, Quasi ou Bikini Kill

Avez-vous été surpris que ces musiciens soient fans des Go-Betweens ?
Robert : Oh, il ne faut peut-être pas exagérer, je ne sais pas s’ils sont vraiment fans… Disons que certains aiment bien certains de nos disques, c’est tout. Mais c’était très touchant qu’ils tiennent à participer à notre nouvel album.

Sincèrement, ne trouvez-vous pas que vous êtes de meilleurs songwriters quand vous travaillez ensemble…
Robert : Hum, je ne sais pas car ces morceaux ont été écrits avant que l’on reforme les Go-Betweens. Je savais dès le début que c’était des bonnes chansons. Mais le fait de les travailler ensemble leur apporte certainement, comment dire… Une autre dimension…
Grant : C’est toujours plus fort quand nous travaillons ensemble, car nous apportons chacun notre personnalité aux chansons de l’autre, mélodiquement ou dans les arrangements. De là à dire que nous sommes meilleurs songwriters, c’est peut-être aller un peu trop loin…

Vous ne regrettez pas de ne pas avoir reformé le groupe plus tôt ?
Robert : Non parce qu’il fallait attendre le bon moment… Si nous avions fait ça plus tôt, je ne sais pas ce qui serait arrivé, je ne suis pas sûr que les retrouvailles auraient été aussi propices. Je crois que nous avions beaucoup de choses à faire et à écrire chacun de notre côté.

Vous pensez être allé aussi loin que vous le pouviez en solo ?
Grant : Oh non… Aller aussi loin que tu le peux, ce serait soit devenir aussi connu que Madonna, soit se retrouver dans un club minuscule perdu en Suède, en plein hiver, à jouer devant dix personnes. Maintenant, artistiquement, c’est possible… Sur mes deux premiers albums, Watershed (1991) et Fireboy (1992), j’aime beaucoup les chansons mais elles sont desservies par la production… Pour Horsebreaker Star (1994), je suis parti aux États-Unis. Je voulais enregistrer tous les morceaux que j’avais à ma disposition, il fallait que je termine un cycle en quelque sorte. Je voulais repartir de zéro. Pour moi, In Your Bright Ray était un recommencement… Je n’avais aucun titre lorsque j’ai envisagé ce disque. Et c’était la première fois que ça m’arrivait. C’est une situation effrayante. En revanche, j’ai aussi profité de cette période sans Robert pour multiplier les projets, en particulier avec Steve Kilbey de The Church, ou le bassiste d’Underground Lovers. J’ai également travaillé avec Brett Myers des Died Pretty, un guitariste que j’apprécie depuis très longtemps.
Robert : Personnellement, je pense que, musicalement en tout cas, j’ai à peu près tout dit en solo. En tout cas pour le moment. Mais je ne m’en suis pas trop mal tiré ! Après tout, sur quatre albums, je n’en ai fait qu’un seul qui soit vraiment nul… Ce qui n’est pas un si mauvais bilan.

Lequel est-ce, sans indiscrétion ?
Grant : Oh, nous savons bien lequel est-ce…
Robert : Bah, il ne sert à rien d’en faire un mystère : il s’agit de I Had A New York Girlfriend
Grant : Après tout, l’honneur est sauf puisqu’il ne s’agit que de reprises !
Robert : Oui, c’est vrai… J’ai trouvé très enrichissant de collaborer avec Mick Harvey sur Danger In The Past, ou Edwyn Collins pour Calling From A Country Phone (1993). Je me suis aussi risqué à produire un disque tout seul. C’était une phase vraiment intéressante. Nous allons jouer certaines chansons de nos disques solo sur scène. Je suis impatient… Je suis sûr qu’elles vont être immédiatement “gobetweeniser” et qu’elles appartiendront au groupe… D’ailleurs, notre management a suggéré l’idée que nous réalisions un album live des Go-Betweens qui ne serait constitué que par ces titres-là.
Grant : Ah bon ? Première nouvelle !

Qui a eu l’idée de sortir l’an dernier le Lost Album, où l’on trouve les premières compositions de Robert, de 1978 et 1979 ?
Grant : C’est moi… Cela faisait longtemps que j’en parlais à Robert car j’ai toujours trouvé que ses compositions de cette époque étaient fantastiques. On n’avait pas le droit de les laisser dans l’oubli. D’autant plus qu’après, très rapidement, lorsque nous avons quitté Brisbane pour Melbourne, son écriture a évolué.
Robert : Je n’avais pas écouté ces morceaux depuis une éternité. Mais je les ai trouvés pas mal, je me suis surtout rendu qu’ils capturaient parfaitement l’esprit de cette époque. Ça sonne effectivement très différemment de ce que nous avons pu faire par la suite. L’ensemble est très poppy, ça ne ressemble pas du tout à notre premier album, Send Me A Lullaby (1982) ; C’était un peu le chapitre manquant de notre histoire. C’est pour ça que je trouvais cette sortie intéressante.

Pour vous deux, l’avenir, ce sera les Go-Betweens ?
Grant : Oui… Je crois que nous sommes bons. Et je pense que peu de groupes sont aussi bons. Sincèrement. Nous sommes excités par la sortie de ce nouvel album, et je ne pense pas que nous ayons encore atteint le sommet de notre art en tant que compositeurs. Je trouve que l’histoire des Go-Betweens est fascinante. En fait, si tu l’étudies de près, tu as presque l’impression de lire un roman…

Et tu n’aimerais pas l’écrire, ce roman ?
Grant : Nous sommes tous les deux intéressés par l’écriture au sens large du terme, que ce soit une chanson, un poème, un roman ou un scénario… Alors, qui sait ?

Justement, tu parlais d’un scénario que vous avez écrit, Robert et toi, il y a quatre ou cinq ans : qu’est-il devenu ?
Robert : Le titre en est Sydney Creeps… Il n’a pas été réalisé mais nous avons appris des choses. C’était intéressant de travailler ensemble sur un projet qui n’était pas musical…
Grant : Aux États-Unis, des producteurs étaient intéressés mais ils voulaient transposer l’histoire à Miami ou un endroit comme ça. Mais ça ne pouvait pas fonctionner, alors nous avons refusé catégoriquement.

Vous êtes à l’écoute de ce qui se fait actuellement en musique ?
Grant : Bien sûr ! Quand nous avons commencé, les gens dont nous nous sentions proches étaient plus âgés que nous : Television, Patti Smith, les Monkees, Bob Dylan… Et puis, ensuite, nous nous sommes sentis un peu esseulés. Bizarrement, je me suis “reconnu” dans Nirvana, un trio, comme nous à nos débuts, qui était passionné, qui se refusait à mentir… Musicalement, ils étaient sans doute différents, quoique, si tu écoutes l’album “unplugged”, ces différences s’estompent. Aujourd’hui, les gens nous parlent souvent de Belle And Sebastian. Sincèrement, je ne vois pas tant de similitudes, que ce soit dans l’approche mélodique ou dans les arrangements, peut-être un peu plus dans l’attitude… En fait, je citerai plus volontiers Sleater-Kinney, qui est également un trio. Sinon, j’adore l’écriture de Lou Barlow. Mais le plus important, à mes yeux, c’est qu’aujourd’hui, les chansons semblent à nouveau signifier quelque chose pour une partie du public… Des groupes peuvent exister en dehors des modes. En fait, les gens semblent à nouveau passionnés de musique, ils sont plus romantiques.

Vous pensez pouvoir gagner un nouveau public avec The Friends Of Rachel Worth ?
Robert : Oui, c’est une certitude… Nous avons arrêté il y a douze ans. Je ne dis pas que le public sera plus conséquent, mais il y aura de nouveaux auditeurs.

Et à un nouveau fan, quel ancien album lui conseilleriez-vous ?
Robert : Oh, tout dépend de la personne. S’il s’agit d’un adolescent de seize ans, je dirai 16 Lovers Lane (1988). Pour un étudiant de la Sorbonne âgé de 23 ans, je conseillerai Liberty Belle And The Black Diamond Express (1986). Un type âgé de 27 ans, barman, devrait se procurer Tallulah (1987). Le directeur d’un théâtre d’avant-garde, qui aurait 36 ans, succomberait sans doute à Before Hollywood (1983). Quant à un vieux chorégraphe de 63 ans, il serait bien inspiré d’acheter Send Me Lullaby (1982).

Et Spring Hill Fair (1984), alors ?
Grant : Il nous faut encore trouver un public pour celui-ci… (Rires.) Et Robert a oublié de dire que tout gamin de moins de dix ans se devrait d’écouter le Lost Album : c’est vraiment un disque fait pour les enfants.

P.S. The Go-Betweens réaliseront par la suite deux autres très beaux albums, Bright Yellow Bright Orange (2003) et Oceans Apart (2005), confirmant ainsi qu’ils restent le seul groupe à avoir vécu deux fois. Mais dans la nuit du 6 mai 2006, la mort subite de Grant McLennan mit un terme définitif à cette belle aventure.

+++

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *