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Bande à part 2/3

Peter Milton Walsh de The Apartments raconte les Go-Betweens

The Go-Betweens / Photo : Paul Cox pour Beggars Banquet
The Go-Betweens / Photo : Paul Cox pour Beggars Banquet

Peter Milton Walsh, l’éminence grise de The Apartements, a accepté que l’on publie, dans une version française signée Jean-Baptiste Santoni (avec l’aide précieuse de Catherine Cernicchiaro), les notes de pochette du deuxième volume du coffret G Stand For Go-Betweens, qui couvre la période 1985-1989. Plus que des notes de pochette, c’est une histoire magnifique que l’homme nous offre ici, à découvrir en trois chapitres découpés par ses soins. Après Londres et l’année 1985, Sydney et le début d’année 1989…

Relire la première partie ici.

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Amour, amour, O imprudent amour

“It’s not my fault a lot of men are creeps…women just end up being hurt and used all the time.”
(« Je n’y suis pour rien si beaucoup d’hommes sont de sales types… Les femmes finissent toujours par être blessées et utilisées, c’est un fait. »)

Extrait du script du film Heather’s Gloves, de Grant McLennan

La vie en tournée peut s’avérer formidable pour les aventures d’un soir; c’est un monde à la Holly Golightly, dans lequel la séduction est facile, mais où s’engager est difficile.

Dans ses chansons, Grant a souvent dépeint de manière idéalisée ce qu’il n’a jamais connu dans la vraie vie. Il ne sait vivre qu’ainsi. Par refus du compromis, il est resté fidèle à une vision romantique du monde et a patiemment parié sur l’avenir. Mais il y a des aspects de la vie qu’on ne peut imaginer, qu’il faut avoir vécus.

Nombreux sont les réalisateurs qu’il admire — Godard, Bergman, Truffaut — qui ont rencontré leurs compagnes dans le cadre de leur travail. Elles étaient systématiquement plus jeunes qu’eux. Et évidemment, dans un groupe — j’en veux pour preuve Talking Heads, The Mamas and the Papas, ABBA — il existe toujours la possibilité d’une romance de bureau.

Pendant ce temps-là, à Sydney, sous un soleil estival radieux, Amanda Brown, dix-neuf ans, sort avec Michael O’Connell, vingt-neuf ans. Grant n’a encore jamais entendu parler d’elle.

Pour moi, cette combinaison—un mec tout prêt de quitter le tourbillon de la vingtaine, une fille sur le point d’y entrer—est incontestablement un mauvais présage. La relation peut marcher avec beaucoup de chance ou de détermination, ou les deux, mais il faudrait quelque chose d’extraordinaire pour qu’elle survive non pas à la différence d’âge, mais à la différence en matière d’expérience.

Michael O’Connell a fait partie de la première mouture des Apartments, pendant une année tumultueuse. Dandy décadent, frivole, émotionnellement indifférent, il multiplie depuis longtemps les conquêtes, comme dans un jeu. C’est le genre de salauds contre lesquels Grant avait mis les femmes en garde dans Bachelor Kisses. Il est, en d’autres termes, tout ce que Grant — aimable, courtois, assoiffé d’amour — n’est pas.

Plus tôt cette année-là, dans The Wrong Road, Grant avait mis le doigt sur ce qui lui trottait dans la tête, en posant la question qui avait fini par dominer sa vie, et en y suggérant une réponse — “What’s my name, what’s my number ? I’m the lonely one.” (« Quel est mon nom ? Quel est mon numéro ? Je suis le solitaire. »)

L’année 1985 ne lui apporta que davantage de ce vide. Le cœur resta un chasseur solitaire.

Mais il se pourrait bien que le temps et la distance changent la donne.

Années-Lumière

– Aurais-tu un remède pour moi ?
– Bien sûr, dit-il, j’ai un remède pour tout. L’eau salée.
– L’eau salée ? lui demandai-je.
– Oui, dit-il, sous une forme ou une autre. Sueur, ou larmes, ou eau de mer.

Extrait de « Le Raz de marée de Norderney », de Isak Dinesen

6 février 1989

Après presque une décennie à l’étranger, je suis revenu en Australie pour tenter d’y vivre à nouveau. Ayant claqué la porte sur cette vie au loin, je suis à la recherche d’une vie de rechange. Mais bien que l’année 1989 vienne tout juste de débuter, aucune sensation de commencement ne s’empare de moi à mon arrivée en Australie. Pour moi, c’est comme si les années 80 étaient déjà terminées, et je n’ai aucune idée de ce qui va advenir.

Je vais passer la nuit chez Grant et Amanda à Sydney avant de repartir voir mes parents à Brisbane.

J’avais quitté New York sous la neige, et le contraste rend électrique le voyage en taxi depuis l’aéroport, dans la lumière éblouissante et la chaleur miroitante. Des filles pieds nus sont assises à l’arrêt de bus, serviettes de plage sur les épaules. Sous les vieux figuiers élégants, on aperçoit de grandes nappes d’ombre, séduisantes par leur profondeur et leur noirceur. Les pénétrer, j’imagine, serait comme mettre les pieds dans de l’eau fraîche.

Au bout de la rue où vivent Grant et Amanda, les collines glissent vers la mer. Alors qu’un petit nombre de jours clairs suffit à remonter le moral, ce monde semble empli d’un bleu insondable et de ciels blancs d’été, mais aussi de la promesse de leur présence immuable. Ma peau est d’un pâle très anglais tandis que Grant et Amanda sont bronzés et dorés. Ils se gorgent des plaisirs simples de l’été — aller à la plage, nager, lire et faire la grasse matinée. Ils sont libres de chanter et de faire de la musique à deux quand bon leur semble, dans leur chez soi. Ainsi les jours défilent avec insouciance, dans une belle dérive.

J’ai ramené de mon voyage aux États-Unis une valise pleine de livres. J’avais soudain eu envie de faire des folies avec ce qui me restait de dollars américains, et la sélection—uniquement des livres de poche—inclut les œuvres intégrales de James Salter aux éditions North Point Press, Poèmes choisis de Richard Hugo, Taking Care et Effractions de Joy Williams, et quelques romans policiers et romans noirs de David Goodis, Chuck Willeford et Charles Williams parus chez Black Lizard.

Grant se précipite sur la valise, en sort des livres et les empile sans prêter attention aux romans policiers. Il se met à écrire des noms et demande s’il peut emprunter Un bonheur parfait (Années-Lumière) de James Salter et les poèmes de Hugo.

L’intérieur de la maison est baigné de lumière. Toutes les fenêtres sont ouvertes, et des blocs jaunes à la densité digne d’œuvres de Rothko s’étalent en lignes sur le sol ce matin-là. Il y a sur la table de la cuisine un bol rempli d’oranges et un vase de fleurs fraîches. Sur les murs sont accrochés des tableaux et des photos. Les précieux livres de Grant sont enfin tous au même endroit sur de solides étagères. Un endroit propre et bien éclairé.

A l’heure du café, les discussions laissent apparaître clairement que les années de vaches maigres londoniennes sont loin derrière pour Grant et Amanda, et qu’ils ont trouvé leur place. Un sentiment d’appartenance se dégage. De certitude.

Après les années d’errance et de tournées, ils ont enfin fondé une vie de couple stable et créative. Les temps de disette à Hackney, quand chaque jour était un combat, quand nous semblions tous au pied du mur, fauchés et brisés, ne sont plus qu’un mauvais souvenir.

Pour Grant, cette vie est aussi très éloignée de Golding Street, où nous avions fait connaissance, ce monde où deux rêveurs étourdis de soleil, avec leurs lits une place, leurs filles de papier glacé et leurs posters au mur, écrivaient non pas sur ce qu’ils étaient mais sur ce qu’ils voulaient devenir un jour.

Grant et Amanda étaient devenus un couple trois ans plus tôt à peine, lors d’une tournée. C’était en été, en Suède, ce qui me parut très Bergmanien. D’une manière ou d’une autre, alors qu’il pataugeait dans l’immense solitude de sa vie, le bonheur avait surgi pour Grant, tel un diable à ressort. Le talent et la vivacité d’Amanda avaient comblé ses attentes. Elle était devenue son port d’attache et il était devenu le sien.

Tout le monde lui avait souhaité le meilleur pour ses premiers pas dans la vie de couple et de goûter enfin à ce que nous-mêmes avions vécu et connu, et dont il n’avait pas encore eu l’expérience. “Never gonna be the one who said you were the one who liked the lonesome life.” (« Tu ne seras jamais celui qui un jour affirma qu’il aimait la vie en solitaire. ») Apparemment, c’en était fini de la solitude.

Je fais un peu de lessive et sors pour l’étendre, en évitant de marcher sur les citrons tombés dans la cour depuis les arbres des voisins. La lumière aveuglante du soleil et la blancheur des t-shirts Hanes de Grant sur le fil à linge me font plisser les yeux, soulignant le contraste entre cette vie-là et le gris de l’East End et ses laveries automatiques. Le fait de sécher mes vêtements au grand air, alors qu’ils n’avaient jamais été séchés qu’en machine, ne fait qu’amplifier ce sentiment de douceur que dégage la vie qu’ils ont ici.

En retournant dans la maison, je me demande si Grant a le dernier roman de Cheever, On dirait vraiment le paradis, que je n’ai jamais lu.

Lire la troisième et dernière partie ici.
Traduction française de Jean-Baptiste Santoni avec l’aide précieuse de Catherine Cernicchiaro
Peter Milton Walsh et The Apartments mettent la touche finale à leur septième album studio, qui devrait voir le jour à la prochaine rentrée, sur l’excellent label bordelais Talitres. Et pour patienter…
Extrait 1
Extrait 2

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BONUS  : Interview des Go-Betweens par Christophe Basterra, photos par Eric Perez, parue dans Magic Mushroom n°3, hiver 1993.

L’autre matin, j’ai remis la main sur ma première rencontre avec The Go-Betweens. Ou plutôt avec Robert Forster et Grant McLennan. C’est un mardi après-midi. Le 26 novembre 1991. Il fait gris. Je les retrouve à peu près à l’endroit où je les ai quittés deux ans plus tôt, dans la chaleur d’une nuit d’été : à côté du Grand Rex parisien. Depuis, le groupe s’est séparé, Robert a réalisé un album solo produit par l’éminent Mick Harvey, Grant a enregistré deux disques, l’un avec Steve Kilbey de The Church sous le nom de Jack Frost, l’autre en solo. Ce jour-là, les deux hommes doivent se produire en première partie de Lloyd Cole – une compilation résumant le parcours de The Go-Betweens vient sortir. Nous (nous, c’est Éric Pérez pour les photos, Alexandra, qui ne chante plus dans Rosa Luxemburg et ne chante pas encore dans Spring, et moi) sommes attablés dans l’arrière salle d’un bistrot situé en face du cinéma et nous écoutons ces deux génies parler de leur récent passé, avec l’attention des gosses qui croient encore au père Noël… Voilà la retranscription de cette rencontre, publiée à l’origine dans le 3e numéro du fanzine magic mushroom. Nous étions (presque) jeunes, étourdis et impatients de faire partager ce que nous écrivions : alors, j’espère que vous excuserez les maladresses, les fautes d’orthographes, les erreurs typographies et autres petites choses de ce genre pour ne garder que l’essentiel, les propos de Robert Forster et Grant McLennan.

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