Wishbone Ash, Argus (MCA, 1972)

Wishbone Ash, ArgusC’est rien moins que (notre) Barney Sumner qui nous conte cette petite histoire, arguant que naguère il ne fallait pas se rater sur les disques. Et on a connu ça un peu aussi, cette angoisse du Que choisir ? quand on en voudrait quinze mais qu’on a droit qu’à deux ou trois. Ce jour béni où j’ai opté pour The Cult* plutôt que Spear Of Destiny ? Ce jour où, ayant de toute façon pris Brotherhood de New Order, j’optais au débotté pour Licensed To Ill des Beastie Boys plutôt que le premier album des Garçons Bouchers ? Ces jours où il a fallu faire des choix, à un âge où justement on ne devrait pas en faire. Puisqu’on est encore dans un flou total, même si d’aventure et rétrospectivement, on savait très bien où on allait. Simon Reynolds évoque bien entendu le sujet dans Retromania (Le Mot Et Le Reste) : « La majorité de la population disposant d’un budget limité, toute décision était lourde de sens et chargée d’angoisse (…) une mauvaise décision vous plongeait dans la détresse. Toutefois, lorsqu’un disque s’avérait décevant à la première écoute, vous persévériez dans l’espoir qu’il révèle des qualités insoupçonnées. (…) Acheter un disque signifiait faire l’impasse sur un autre album, pourtant si séduisant, et bien d’autres encore. Cette dialectique s’accordait parfaitement à une culture musicale axée sur l’identification partisane, la fidélité à un genre musical et la haine (ou l’indifférence) portée sur un autre. Une époque de mouvements et de tribus engagés dans une guerre du style. »

Mais revenons à Barney, qui comme nous n’a pas un budget illimité et qui, en ce jour extrêmement miteux des septantes rugissantes d’avant le ponk, il pleut vraisemblablement en plus, se fie à la beauté fascinante d’une pochette pourtant bien merdique et ramène chez lui Argus de Wishbone Ash. Verdict immédiat et sans appel : c’est quoi cet étron fumant ?! Déception immense. Regret immédiat de l’achat conditionné.

La moquerie est facile. Au rang des dinosaures mineurs de l’époque, mis à part Uriah Heep (du sous Deep Purple avec des pochettes fantaisistes), on ne voit pas pire proposition. Duel(s) de guitares, quinte en sextolet, fascination remarquable pour un paganisme de pacotille, Wishbone Ash, quitte à verser dans un vocable aussi méprisable que le groupe mérite pourtant peu, cochent toutes les cases. Ils sont surtout les artisans des guitares doublées, jouées parfois à l’octave, une astuce harmonique qui marquera durablement le Heavy Metal naissant, de Judas Priest aux cavalcades tatares d’Iron Maiden. Et pourtant les twin guitars, c’est un peu revenu un rien coolosse grace à Wilco ou Red House Painters en bien, pour d’autres (lire The War On Drugs et leurs pauvres séides) en beaucoup moins bien. Pour des raisons qui échapperont à nos lecteurs de moins de 45 ans, on garde une passion absolue pour Thin Lizzy qui rejoint partiellement le sujet, mais là n’est pas tout à fait la question. (Et si le fantôme de feu Philippe Adler pouvait me lâcher le stylet à un moment, merci l’ami.)

Wishbone Ash
Wishbone Ash

Wishbone Ash ne peut pas vraiment être considéré comme un groupe de métal, déjà ils viennent de Torquay, une ville côtière du Devon assez éloignée des chaudrons des Midlands. Et puis sur ses trois premiers albums le groupe oscille entre blues et boogie, lézarde entre folk et prog, bref des champions du cul entre deux chaises, voire quatre, en l’occurrence.

Sujet de galéjades sans fin et sans fondements, quoique, Wishbone Ash est devenu une petite excitation de fin de soirée, un frisson de type masochiste. On en a tellement dit ou pensé du mal sans jamais avoir écouté que, soyons fous, on s’en mettrait pas un petit ? Juste pour rire, allez. Le coupable se reconnaîtra, possesseur d’une compilation de 1977 (Classic Ash) acceptable pour sa pochette quasiment new wave, l’école Hipgnosis au verso inquiétant. Et l’on se rend compte, vu notre état que finalement, ce n’est pas si mal, pas si inintéressant. La jonction se fait sur The Pilgrim (extrait du second Pilgrimage, 1971), qui ne gâche pas ses huit minutes et demie, après une intro de type élégiaque, une violence rare se fait jour. Entre le boogie obtu du Status Quo meilleur cru (Piledriver, 1972, donc) et les entrelacs Math Rock (avec ajouts insensés de mélodies intrigantes) de King Crimson. Reste des voix bien merdiques, empestant la vielle chausse de pouilleux hippie d’époque qui se la pètent jazz rock. M’enfin dans l’ensemble, spamal, quoi. Et puis les parties les plus têtues ressemblent à Shellac. Ce qui reste vrai et tout à fait recevable, même sobre. Même en exécrant les mascus.

Alors, en avril 1972, Wishbone Ash sort un peu le disque de l’année, numéro 3 dans les charts, premier au référendum de Sounds. Alors oui, Barney aurait probablement et rétrospectivement mieux fait d’acquérir le premier album de Roxy Music paru au même moment. Mais au niveau saisonnier, c’est une petite sensation. Et donc il se fait avoir. Un peu comme les gens qui croient encore aux Flaming Lips en 2021.

Alors quelles horreurs se cachent derrière cette pochette, quintessence d’époque, indiquant qu’un guerrier grand briton attend dès l’aube une énième attaque fourbe d’affreux soudards Vikings ? Time Was, une intro de 9 minutes (tout de même) d’un folk bâtard qui doit plus à CSNY qu’à nos chers Fairport et autres Pentangle, c’est un peu opportuniste, voire quasiment suce-boule de l’air du temps, mais ça fonctionne à peu près. Ça se muscle même un chouia pour balancer d’interminables solos, bref ça vous pose le plan de bataille. Même schéma pour Sometime World, qui n’arrive pas à sept minutes mais n’arrive pas non plus à s’élever au-dessus des chausse-trappes jazz prog du moment. Blowin’Free, plus convenu, pourrait être un correspondant britannique de Lynyrd Skynyrd et fait juste diversion avant le magnum opus, The King Will Come, une atrocité géniale de sept minutes qu’il faut avoir subie au moins une fois dans sa vie. Après une intro démente où l’on oscille entre ruralité assumée (bonjour Jethro Tull) et un rythme saccadé qui pourrait fort bien être du ska (voyez à quel point c’est du grand nimp’), puis gros riff et re-clin d’œil suggestif vers la Californie, puis évidemment, quelle surprise, des solos à ne plus savoir quoi en foutre, les mecs en mettent partout et s’essuient aux rideaux sans jamais s’excuser. Mais paradoxalement, cela reste assez fin et autant dire que le reste de l’album reste accessoire car vous avez assez souffert, il me semble ; à l’exception de Warrior, qui ravira les curieux et autres ravis de la crèche puisqu’ils y trouveront sans peine le vieux puisard où Metallica est allé pomper The Unforgiven (1991).

Alors ? Chédeuvrabsolu** ? Doucement les petits vélos, hardi petit et mollo sur le bœuf séché, mon garçon, surtout en milieu de repas. Non, plutôt un disque (et un groupe) curieux et bien moins méprisable qu’il n’en avait l’air. Offrez-vous ce menu plaisir déviant au moins une fois, quitte à me maudire sur treize générations.

Pour conclure me revient ce fantasme absolu de commencer une interview avec Barney Sumner en l’agaçant directement sur le sujet. L’autre question risquée étant : mais pourquoi tu ne lui as jamais rien dit pour les pantalons de yogging sur scène, grand couillon ?

Nous sommes encore en avril, que je sache. À vous Cognac, j’ai.


* Vous l’aurez compris: ma période Positive Punk fut brève mais intense.
** poke mon Danielou et welcome back.

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