Pictures on my wall : Éric Pérez

Photo : Éric Pérez
Photo : Éric Pérez


Un Breton aux origines espagnoles, amoureux du Pays Basque et du ballon ovale : a priori, il y avait de fortes chances pour qu’on s’entende, Éric et moi. D’autant qu’en plus de tout cela, il y avait une certaine insouciance, un gout sûr pour le Rioja et donc, la musique. Dans l’équipe de Magic Mushroom puis parmi les quatre cofondateurs de la RPM, il tenait à merveille le rôle du taiseux : observateur plus que bonimenteur, il prenait la parole toujours à bon escient et se démarquait de nous tous par ses gouts fortement ancrés dans une certaine tradition rock – à prendre dans son sens non galvaudé – et je crois que sa sélection de photos confirme un peu cela.

Je l’ai souvent dit “à l’époque” – pour reprendre l’une des tournures favorites de mes élèves –, je l’ai aussi écrit : l’originalité et l’une des grandes forces de la RPM (et son fanzine d’ancêtre) ont résidé dans le fait d’avoir été imaginé par un graphiste, Serge Nicolas, qu’Éric a vite rejoint. Alors – et ce même après leur départ, tant ils avaient réussi à faire de cela l’ADN du magazine –, les mots ont toujours été indissociables d’une mise en forme et en images qui devaient pas mal à une certaine éducation anglaise.

J’ai toujours pensé que le succès d’un article – au-delà de sa qualité intrinsèque, du sens des formules, des anecdotes et du jeu de mots plus ou moins foireux en guise de titre –  tient beaucoup au graphisme qui l’accompagne : l’agencement dudit titre, le choix de la typo, la place accordée aux photos… Comme on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Éric a souvent su mettre lui-même ses images en valeur. En regardant celles qu’il a sélectionnées ici – et dont je continue à penser après toutes ces années que certaines auraient dû devenir iconiques (celle de PJ Harvey, si innocente ; celle de Gallon Drunk, si élégante) – je me suis souvenu de son amour du noir et blanc qui, peu de temps après l’orgie de couleurs des années 1980 – exception faite d’un bastion où l’on craignait que trop de couleurs ne distraient le spectateur –, était assez original et n’était pas lié uniquement aux impressions en noir et blanc et bichromie mais relevait d’un parti-pris artistique qui allait bien au-delà d’un d’une tocade vintage. Et après toutes ces années, je m’aperçois enfin que la grande force de son travail réside en fait dans le regard de celles et ceux qui posent devant son objectif. Le cadre, le temps, les fringues importent peu, seules comptent les expressions de ces yeux qui – ce dont on a pris conscience ces derniers mois, depuis que tout le monde avance masqué – en disent long sur les vraies émotions… Car un regard ne sait pas mentir. Ne peut pas mentir.

PJ Harvey / Paris, Place des Vosges – 1992

À cette époque, les bureaux de Labels (Virgin) étaient encore Place des Vosges et vu leur catalogue de l’époque (Too Pure, 4AD, Beggars Banquet, One Little Indian, Creation, Mute…), nous nous retrouvions très souvent, comme la plupart des journaux et fanzines parisiens, autour de cette place à faire les sessions photos et interviews. Ce jour-là, PJ est accompagnée par Rob Ellis, son batteur et producteur. Elle cache sa féminité dans une longue chemise militaire sans forme, assortie d’une sorte de pantalon treillis noir rentré dans des Doc’s montantes. Malgré cette apparente carapace, je garde le souvenir d’une personne très souriante, charmante et très loin de l’image d’écorchée vive qui ressort de son premier album Dry (1992).

Pulp / Londres, Kensington – 1995

Pulp est devenu un truc énorme depuis cette première fois où je les ai pris en photo en 1992, sur le comptoir de la Danceteria à Paris. Je retrouve la même formation, mais maintenant chaque membre du groupe a trouvé sa pause devant l’objectif. Ce ne sont plus vraiment des “Common People”. Ils sont maquillés, prêts à en découdre pour cette journée marathon de promo. Le Townhouse Studios et sa terrasse semblent le cadre parfait pour cette séance. Londres, en ce 14 juillet, est baigné de soleil. J’ai du temps pour essayer différentes choses et en bonus, le groupe joue le jeu.

Jeffrey Lee Pierce, Gun Club / Le Kremlin Bicêtre – 1991


Lorsque j’étais encore ado chez mes parents, j’avais tapissé les murs de ma chambre avec des articles de presse, des affiches et des photos de mes groupes préférés découpés dans les magazines. Il y en avait une que je chérissais plus que les autres, c’était une image de Jeffrey Lee Pierce dormant dans les loges de l’Ubu faite par Richard Dumas (que je ne connaissais pas encore). Cette photo me fascinait, il semblait mort, ressemblant à un gisant dans une église. Lorsque des années plus tard, j’eus la chance de pouvoir à mon tour prendre le leader du Gun Club en photo, je n’en menais pas large. Et ce n’est pas l’interview surréaliste faite dans sa chambre d’hôtel avec Christophe (comme souvent) qui m’avait rassuré. Jeffrey était lunaire, ponctuant la plupart de ses fins de phrases par un rire satanique. Il se plia à l’exercice du shooting “photo/presse” (5 minutes chrono) avec plus ou moins de conviction. Me restera le souvenir de son regard, profond, mais qui en disait long sur l’issue finale du combat qu’il avait déjà perdu contre lui-même.

Gallon Drunk / Rennes, Les Trans Musicales – 1991


Comme tous les mélomanes bretons, le Festival des Trans Musicales de Rennes a toujours été pour moi un lieu de découvertes. Il a sans aucun doute façonné la plupart de mes goûts musicaux. Gallon Drunk, c’est le groupe de cette édition 1991 que tu te dois d’aimer. Assumant un look à la Gene Vincent, Gallon Drunk c’est un son abrasif, des guitares tranchantes, une basse qui hypnotise, un orgue qui dérape et comble de la classe, un joueur de maracas ! La session se fera rue de la Parcheminerie mais le décor n’aura aucune incidence sur l’image finale, le groupe s’y détache comme sa musique : unique et décalée.

Nick Cave / Londres – 1995

Tout commence tard dans la nuit du samedi au dimanche aux Trans Musicales. Christophe (encore lui) m’annonce au bar VIP entre deux pastis que nous partons le lundi pour Londres faire des photos de… Nick Cave. Il ajoute en se marrant : “C’est pour la couve”. À l’annonce de ce petit détail, j’ai sans doute dû nous commander un autre verre. C’est donc à peine rentrés de notre périple rennais que nous nous retrouvons tous deux dans un avion à la rencontre de l’artiste que je mets encore aujourd’hui au-dessus de tout. L’interview est prévue dans un hôtel victorien, dans un quartier chic de l’est de Londres. L’homme est affable, boit du thé. Mais malheureusement il est un peu malade, donc il n’est pas question de sortir afin de profiter de la belle lumière hivernale qui illumine le parc jouxtant l’hôtel. Ce sera donc selon les exigences du bonhomme : quelques portraits rapides, persiennes fermées, les traits tirés. Tout au fond de moi, je me répète tout en shootant le plus rapidement possible, comme un mantra : “Have Mercy On Me!” J’ai quand même une photo pour la couverture à sortir !

Swell / Paris, Place des Vosges – 1994


Encore une session calée Place des Vosges et l’angoisse d’avoir toujours la même image. C’était le challenge : trouver un lieu pas trop loin de l’interview pour ne pas effrayer l’attaché.e de presse et ne pas balader les artistes qui en avaient déjà plein les bottes d’avoir à répondre presque toujours aux mêmes questions. Avec entre dix et vingt minutes pour réaliser sa session, mieux valait ne pas aller trop loin. L’espace blanc immaculé d’une galerie sous les arcades fera l’affaire pour ces trois gars taiseux. Même s’il ne prend pas le lead dans l’image, on sent que David Freel est le vrai patron dans le groupe.

Baby Bird / Paris – 1995

Baby Bird, c’est le groupe d’un seul homme, Stephen Jones. Le single You’re Gorgeous n’a pas encore fait un carton planétaire. Il vient de sortir en 1995 pas moins de trois disques remplis jusqu’à ras bord, des albums foutraques et généreux comme son auteur. Alors le voir arriver avec des lunettes de soleil sur lesquelles il a attaché deux crucifix avec des élastiques, quoi de plus normal. Il est venu avec ses quatre musiciens qui enchaînent blagues potaches et situations burlesques devant mon objectif. De ceux que l’on appelle, entre photographes, de “bons clients”.

Les Thugs / Paris – 1991


Une de mes premières sessions pour le fanzine Magic Mushroom. I.A.B.F. (1991), le dernier album en date des Thugs tournait en boucle sur ma platine. Nous étions bien loin des conditions de shooting et du mode rafale que permet aujourd’hui le numérique. L’économie de moyens était la norme et le groupe n’avait sûrement pas l’intention d’y passer l’après-midi. Une idée de l’urgence, en accord avec leur musique. Restent sur la planche-contact huit vues faites dans l’escalier de la cour des bureaux de Bondage : quatre photos du groupe et quatre portraits. Clic clac !

Teenage Fanclub / Paris, Place des Vosges – 1993


Duo de potes, ces deux-là le sont à l’évidence. Ils n’ont aucun problème devant l’objectif et sont bien décidés à s’amuser. Du coup les images se font dans la bonne humeur, au gré des délires de chacun. Les Teenage Fanclub avaient cela, ne surtout pas trop se prendre la tête. J’ai eu la chance de faire à nouveau en photo Norman Blake en 2014, pour son duo The New Mendicants. Et même si la séance était plus académique, je sentais qu’il pouvait à tout moment se passer un truc, qu’il avait gardé, malgré les ans, son âme de sale gosse.

Maureen Tucker, The Velvet Underground / Le Kremlin-Bicêtre – 1991

Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre ses idoles, une des personnes qui a fait la grande histoire de la musique du vingtième siècle. Moe Tucker en fait partie, et ce malgré tout ce qui a pu être dit depuis. En 1991, elle est la batteuse du Velvet Underground et c’est tout ce qui importe. Elle est en promo pour son disque I Spent A Week There The Other Night. Une conversation passionnante, menée par Christophe (on ne change pas une équipe qui gagne), se déroule donc dans le salon d’un hôtel du Kremlin-Bicêtre. Elle nous présente sa mère qui vient de descendre dans le hall. Les moments magiques s’enchaînent, entre deux questions, Chris Bailey (chanteur des mythiques The Saints) rejoint l’attaché de presse de New Rose au desk pour poser sa clef. Je n’ose pas quitter la table pour aller faire une image ou deux, mais l’envie est grande. L’interview enfin mise en boîte, elle se prête gentiment à l’exercice du portrait devant une fenêtre, le regard vif.

Josephine Wiggs & Kim Deal, The Breeders / Paris, Place des Vosges – 1993


Cette session n’avait pas été calée pour la RPM, mais pour Rock&Folk car à cette époque Christophe y faisait des piges. C’était lui qui avait suggéré mon nom au boss Philippe Manœuvre. Tout avait démarré sur un malentendu. Manœuvre avait vu dans le Magic Mushroom des photos de Pulp au très grand angle (style fisheye), ce qui à l’époque n’était pas très courant. En fait, ce n’était ni plus ni moins qu’une bidouille que nous avions faite avec Serge (l’autre DA de la RPM), un bon truc de graphiste débutant des 90’s découvrant les possibilités des filtres sur Photoshop. Du coup, lorsque je lui avais passé cette session que j’avais tapée en diapos, donc sans l’effet de loupe tant attendu, il m’avait fait savoir que c’était de la merde. Ce qui avec le recul et toutes ces années passées peut tout à fait s’entendre. Nous avions partagé un excellent moment avec Kim Deal et Josephine Wiggs, en terrasse en cette belle journée d’été et ça valait sans doute largement, cette publication ratée.

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