Ô, Tribute album to Geneviève Castrée (1981-2016), (Ô Paon)

Alors bien sûr, la musique de Geneviève Castrée, par ailleurs auteure de bande-dessinée reconnue, n’a jamais joué la carte de la séduction. C’est le moins qu’on puisse dire : les mélodies à peine esquissées, cette voix qui semble vouloir rentrer à l’intérieur du corps même quand elle crie, les instruments organiques ou électriques qui frôlent à chaque instant le drone, ces textes rudes, on n’est pas vraiment là pour amuser la galerie. Comme tout artiste exigeant, solitaire, la jeune Canadienne, disparue trop tôt en 2016, posait son œuvre, sa vie sur la table, sans trouble dans la transaction, puis elle se retirait très vite dans sa maison de bois, sur sa planche à dessin, sans doute. A nous de nous débrouiller avec. Il y avait quelque chose de primitif dans son rapport à la musique : quelque chose de la conquête intérieure, où Geneviève explorait ses forêts imaginaires, à fréquenter animaux totems et coureurs des bois, pour se rendre, épuisée, au comptoir du coin et taper la discute avec les bohémiens en tout genre… Son œuvre (aussi bien avec Ô Paon, Woelv ou sur ce disque avec le Watery Graves Of Portland, sans doute son disque le plus abordable) est mis à l’honneur ces jours-ci par une compilation de reprises. Quel que soit l’artiste, c’est déjà un exercice périlleux, souvent voué à l’échec, mais quand on aborde des personnalités tellement à la marge, porteuses d’une singularité qui échappe à la grille d’accords et aux conventions musicales, au son, comment dire ? Pourtant, le pari est réussi, et on sourit béatement à la ferveur des interprètes qui font revivre les chansons de Castrée, et peut-être même que quelque part, on tend à l’essence d’une telle œuvre. La jeune femme était là pour délivrer une poignée de chansons, puis elle a disparu : à la tradition orale de prendre le relais, de poursuivre sa quête. Finalement, n’est-ce pas l’accomplissement ultime poursuivi par tous les musiciens ? Savoir, qu’au delà des supports et des ses propres interprétations, les airs continueront leur vie, chantés au coin du feu, à la veillée, par des générations de jeunes gens, oublieux même de leur origine. Geneviève, la musicienne, peut donc reposer en paix.

Geneviève Castrée
Geneviève Castrée / Photo : Phil Elverum

Évidemment, on porte une attention particulière à l’interprétation du Mount Eerie de Phil Elverum, son compagnon, qui se fend de deux reprises aussi vibrantes que personnelles. La surprise est partout, avec la présence de groupes aux styles si différents : alors, cette folk lo-fi et ce punk squelettique à la K Records tiennent la corde, mais le métal ou les errances psychédéliques s’y font une place toute naturelle. Au fond, l’œuvre de Geneviève Castrée révèle une plasticité  à toute épreuve, sans en perdre la moindre de ses saveurs : la preuve que la jeune Canadienne avait saisi quelque chose de l’essence même des émotions. Et ce qui pouvait se transformer en pataquès tient la distance dans une atmosphère fantomatique que la Québécoise continue d’habiter totalement : intonations de voix, note d’instrument détraqué, détails crapoteux, Geneviève Castrée est là, réincarnée, parmi nous, synonyme de sa musique.


Ô, le tribute album à Geneviève Castrée (1981-2016) est sorti chez Ô Paon.

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