Cyrille Martinez, Comment habiller un garçon (Gallimard / Verticales)

Je n’ai jamais trop su comment me saper, ni d’ailleurs cherché à corriger ce handicap social. Au « prime » de ma jeunesse, je me suis converti à une culture musicale idoine pour un gars dépourvu de la moindre appétence pour le vêtement (malgré un fort tropisme familial du côté du Sentier). Un uniforme succinct et finalement passe-partout. Peu de marques, ni trop de réflexion, ni trop de variables : polo Fred Perry, jean 501, chemise Ben Sherman, Docs ou Adidas trois bandes, Harrington ou bomber. Aucun casse-tête. Pour cette raison, la culture mod, ô combien fascinante par ailleurs, notamment sur le plan musical — des jazzmen de Blue Note à Paul Weller, en passant par la northern soul et les Small Faces —, m’est toujours demeurée, au fond, intrinsèquement, un peu interdite.

Cyrille Martinez / Photo : Francesca Mantovani pour Gallimard
Cyrille Martinez / Photo : Francesca Mantovani pour Gallimard

C’est pourtant ce petit mystère, si infime socialement – aux significations perdues quelque part entre Bourdieu et Balzac – et presque sectaire au sens des premiers chrétiens, que raconte le petit roman initiatique de Cyrille Martinez, auteur que j’avoue ne pas connaître avant de tomber sur un post de Christophe Conte.

Initiatique donc, car certaines scènes rappellent par exemple This Is England de Shane Meadows (2006). L’histoire se résume rapidement : elle raconte comment un jeune garçon, vaguement dépressif, rejoint les modernists à Avignon au début des années 1990. Naturellement, dans ce processus, tout y passe, et évidemment la musique y joue un rôle singulier et central : au bout du chemin, il y a par exemple un très rare pressage d’un 45 tours de northern soul, ou encore, le temps d’une soirée, les Bataves du garage rock, The Outsiders. Sans oublier ce camarade coiffé d’un pork pie qui tente sans cesse de refiler, à des prix prohibitifs, des soi-disant pépites de rhythm-and-blues ou de ska – de chez Studio One surtout. C’était avant Discogs.

Mais le propos tourne d’abord autour des fringues. Certains passages sur la façon de repasser sa chemise, de porter les chaussettes, de penser l’ourlet, le tissu, les couleurs, la cravate, la ceinture blanche, et même l’habit noir de Baudelaire, sont parmi les plus réussis. Ce sont finalement les véritables personnages du livre. Le besoin de se distinguer, paradoxalement, devient le seul conformisme supportable. Ces mods, d’ailleurs, se cherchent sans cesse des ancêtres en la matière, y compris chez les juifs persécutés dans la cité des Papes sous le sévère Innocent III au XIIe siècle. Toujours ce sens du style, ce souci de l’érudition, cette volonté de retrouver les racines, de les expliciter, de les justifier – surtout à une époque pré-internet, où les sources se révèlent rares et souvent de seconde main, voire apocryphes à force de déformations orales. On soulignera ce lieu incontournable, la bibliothèque municipale, par rebond l’hommage au service public de la culture.

Le roman n’occulte pas non plus la violence, en l’occurrence, celle avec les rockers sudistes, ni la drogue et ses conséquences, lors d’un rallye mod du côté de Barcelone. Pour beaucoup, certains codes resteront obscurs, malgré un véritable souci de pédagogie de la part de l’auteur. Cette subculture reste encore relativement méconnue de notre côté du Channel, ou du moins mal comprise. Peut-être parce qu’elle repose sur une intuition difficilement transposable : l’idée que l’élégance, aussi formelle soit-elle, ne peut être abandonnée à une vieille caste aristocratique. Il y a là un petit côté revanchard, working class, mais sans la dimension explicitement politique de la lutte des classes.

C’était au fond une forme d’élitisme qui se voulait subversif, inspiré autant par Georges « Beau » Brummell que par Oscar Wilde. Ce positionnement ne pouvait sans doute pas complètement s’ajuster à une France trop égalitaire, trop républicaine, trop persuadée d’avoir réglé la question du raffinement en décapitant sa noblesse. Sans parler du gouffre, en termes musicaux, entre les deux pays. Porter la parka à Avignon ou à Bagneux trahissait alors, au fond, un certain panache, bien davantage que dans la patrie de Quadrophonia.


Comment habiller un garçon par Cyrille Martinez est disponible chez Gallimard / Verticales

Une réflexion sur « Cyrille Martinez, Comment habiller un garçon (Gallimard / Verticales) »

  1. Je ne sais pas si c’est volontaire, mais il me semble l’oeuvre qui fait le plus référence à la parka c’est Quadrophenia avec un e, car là Quadrophonia avec un o ça redirige vers un collectif de techno du benelux qui doivent certes avoir aussi le soucis de se protéger de la pluie, mais peut-être pas avec la même charge de sous-texte que nos amis adeptes du jazz moderne du tournant des années 50-60 à Londres.
    J’aime assez dans ce que j’avais lu de l’auteur dans son article chez Audimat, la façon de décrire la lourdeur de fétiche d’une culture remachée dans sa recontextualisation sud de la France un peu random, alors même que la dite culture exprimait des aspirations à des formes plus agiles par rapport à son époque. Intéressant aussi de le voir comme écho des différentes cultures zoot suiters et zazous. Y’avait un Tracks récent aussi qui parlait d’un nouveau renouveau de la Northern Soul en Angleterre. C’est un peu drôle comme objet et ça en reste fascinant. Tout l’objet de l’opéra Quadrophenia n’est-il pas justement la rencontre entre les aspirations à des lendemains plus stylés et la conjonction de la dure loi de la gravité de la réalité avec la vacuité des moyens de tout ce dispositif sous-culturel très vite vidé de sa substance par les conditions dans lesquels il s’exprime ? Fuire de la fuite. La caricature du fétichisme de la marchandise se marchandise très bien et le camarade coiffé du pork-pie semble être la personnalisation de ce processus « Vous aimerez peut-être … » C’est rigolo aussi de réécouter Sells Out dans ce contexte en observant la mutation vers le psychédélisme comme produit de masse. Peut-être y’a quelque chose à reréfléchir de cette culture, des invariants des cultures de jeunesse avec nos démographies actuelles au moment de la rencontre entre entre l’économie de la publicité et les limites planétaires ?

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *