Comment mon groupe préféré m’a mis mal à l’aise – Can, Live in Stuttgart 75

Can, période Damo Suzuki.
Can, période Damo Suzuki.

La première fois que j’ai écouté Can, c’est comme si j’avais marché sur la Lune. Mon ami d’alors avait préparé cérémonieusement le moment de cette écoute, sûr de l’effet que cette musique aurait sur moi, et très excité de me la faire découvrir. Il a commencé par le début en insérant le CD de Monster Movie (1969) dans le lecteur. You Doo Right concentre déjà quasiment toute leur musique : l’intensité du chant, le groove de la basse, le cosmique de l’orgue et des claviers, la progressivité du morceau, le sens mélodique de la guitare et la rythmique hypnotique de la batterie. Je n’ai jamais rien entendu d’aussi parfait pour ma psyché et ma sensibilité. Je suis scotchée au canapé, partie dans un voyage qui durera toute une nuit. Les disques de la première période s’enchaînent, Soundtracks, Tago Mago, Ege Bamyasi, je suis hagarde et heureuse. Comme à la découverte des Beatles ou de la trilogie berlinoise de Bowie, ces disques vont tourner pendant des mois, je suis obsédée par cette musique. C’est aussi le moment où je vais ouvrir le Krautrocksampler de Julian Cope, un monde inimaginable s’offre à moi : Cluster, Neu!, Kraftwerk, LA Düsseldorf, Harmonia, Ash Ra Tempel, Faust, Popol Vuh et le reste.

Lorsque j’ai su que Mute allait éditer une série de lives des années 70 de Can, j’ai donc sauté au plafond. Une sortie inédite sur Can est toujours un événement, on se souvient des fabuleuses Lost Tapes en 2012. D’autant que le groupe a interdit les enregistrements de ses concerts, ce que seuls quelques pirates ont contredit. J’étais prévenue, leurs lives ont presque tous été des improvisations et toute leur discographie a pris vie après des séances de plusieurs heures d’improvisation mais la déception n’en pas moins grande.

Nous sommes en 1975, Can a déjà mis au point ses plus grands disques, ceux qui inspireront tant de gens après eux, Damo Suzuki est parti depuis deux ans. Le noyau d’énergie du groupe se déplace alors des tripes de Suzuki vers une expérimentation instrumentale échevelée. Je ne suis pas fanatique de cette période, ce live 75 renforce mon sentiment.

Can, Live in Stuttgart 75J’imagine la fièvre qui a dû s’emparer du public de ce type de spectacle, j’aurais été comme une dingue si j’avais pu y être. Mais pour moi sur ce disque, ça ne colle pas. D’abord hypnotique sur le très beau EINS, la virtuosité du groupe devient oppressante et se mue en un péché d’excès. Le pouvoir du groupe pour l’improvisation dépasse son génie. Où est l’influence minimaliste dans laquelle ils ont évolué ? Rendez-nous Stockhausen ! ZWEI est encore somptueux, notamment par la qualité sonore de l’enregistrement. À partir de DREI et jusqu’à FÜNF, je peux ressentir l’intensité de la performance mais je reste comme sur le quai à regarder le train passer à toute berzingue. D’autant que l’aridité de certains passages et le sentiment d’inachevé des « morceaux » n’aide en rien à raccrocher les wagons. Jaki Liebezeit trouve grâce à mes yeux mais je l’ai dans la peau et il peut tout relever. On comprend quelle force il est pour le groupe. Holger Czukay est encore et toujours un bassiste exceptionnel. Le vrai problème, c’est Michael Karoli. Dans le livret accompagnant le disque, l’écrivain irlandais Alan Warner rend hommage à son sens mélodique mais ce que j’aime ce sont ses harmoniques tordues, ses larsens qui sont des cris et ses notes étouffées qui grattent, ses magnifiques arpèges et sa pédale wah-wah, pas la tarte à la crème des « meilleurs solis » de guitare et là, je n’entends que ça à partir de DREI.

Funk, fusion jazz, prog, kosmische, tout passe dans une washing machine incontrôlable. Je suis perdue, la performance passe bien au-dessus de mes capacités d’analyse. Je suis souvent carrément mal à l’aise à cette écoute alors que le groupe a été un déclic dans ma vie.

Tout ce que j’aime en Can me paraît caricaturé, leur sens de la mesure dans la démesure perdu.

Je m’attendais à une pépite et c’est finalement juste un document, utile cependant pour comprendre le parcours créatif du groupe. Là où le merveilleux coffret de l’intégrale d’Harmonia paru chez Grönland avec le Live 1974 m’avait laissé comme dans un rêve, j’en arrive ici à l’écœurement. Je comprends désormais pourquoi les lives de Can n’ont pas été publiés jusqu’à maintenant. Mais peut-être serez-vous plus indulgents que moi.


Live In Stuttgart 1975 de Can est paru chez Spoon Records / Mute.

3 réflexions sur « Comment mon groupe préféré m’a mis mal à l’aise – Can, Live in Stuttgart 75 »

      1. De rien Thomas, c’est tout naturel, cher ex-confrère pigiste “magicien”. Pour faire court, je préfère mille fois vous lire que ce qu’il reste de Magic, qui semble définitivement en phase terminale. Ce qu’en a fait le sieur Broussy est un naufrage, pour rester poli.
        Pour ce qui est de ce live de Can, je suis totalement d’accord avec Angélique. Moi aussi, je l’ai trouvé quelque peu déroutant et indigeste. Pour avoir vu Can deux fois de suite à la Mutualité (ou l’Élysée Montmartre) en 1973, c’est exactement le genre de concert qu’ils donnaient. De mémoire le premier concert était assez moyen, le second, absolument génial. Mon meilleur souvenir, reste le concert dans les arènes à Arles en Août 1975 ; affiche alléchante : Ash Ra Tempel, Can, Kevin Ayers et Nico. Can a joué pendant le coucher de soleil, un set qui pour une fois était composé de morceaux reconnaissables, enfin, majoritairement reconnaissables (beaucoup de choses sorties de Ege Bamyasi). Je garde aussi en mémoire le fait que H. Czukay jouait avec des gants blancs. Dois-je préciser que Nico fut à la hauteur de sa mauvaise réputation caractérielle ? ; même si musicalement, il n’y avait rien à lui reprocher.

        Porte-toi bien et “topette” comme l’on dit à Saumur pour dire au revoir.

        Marc

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