Boards Of Canada : Les moissons du ciel

Hell Interface
Boards of Canada

Sans nouvelles des écossais depuis Tomorrow’s Harvest en 2013, date de cette rare interview donnée par les frères de Boards Of Canada, généralement peu friands des média, on espère toujours entendre un nouvel album en provenance de leurs studios isolés à la campagne. Sept ans s’étaient écoulés entre le lumineux The Campfire Headphase (2005) et cet album plus tortueux, il n’est donc pas utopique d’espérer encore. En attendant, voici un état des lieux de leur création à l’époque de la sortie du dernier disque en date.


Marcus Eoin et Mike Sandison auront beau le nier, ils sont très soucieux de la manière dont le public perçoit leur musique. Il n’y a absolument rien de méprisable à cela, bien au contraire. S’il avait pu, Stanley Kubrick aurait repeint lui-même les salles de cinéma qu’il n’estimait pas assez obscures pour projeter ses films. Pour Boards Of Canada, c’est un peu la même chose. Bon, d’accord, ils ne viendront pas régler eux-mêmes l’équaliseur de votre chaine hi-fi ou changer la disposition de vos enceintes audiophiles, mais ils prennent soin de tous les détails, de l’enregistrement jusqu’à la promotion. Ainsi, c’est seulement lors de la sortie du LP précédent, The Campfire Headphase (2005), que le duo révèle du bout des lèvres être en réalité une fratrie. Pourquoi cacher un élément biographique a priori anodin ? Principalement, pour éviter les comparaisons avec Paul et Phil Hartnoll d’Orbital, rétorquent-ils à l’époque. Curieux. Sans doute ont-ils aussi voulu échapper à toute une série de questions intimidantes sur leur enfance, leur famille, etc. A ce titre, il est particulièrement édifiant de relire les papiers écrits aux débuts des Beach Boys, de The Jesus And Mary Chain ou d’Oasis. En revanche, ce n’est pas difficile à imaginer, mais les Sandison s’entendent beaucoup mieux que les frères Wilson, Reid ou Gallagher. Gamins, ils jouaient déjà de la musique ensemble. Vers dix ou douze ans, ils bricolent sur un magnétophone multipistes. Plus tard, Marcus monte un groupe de metal au lycée. Mike ne goute pas autant ce genre de musique, mais les deux frangins continuent de composer conjointement à l’aide de leurs synthés. Le début des années 90 est le prologue de l’aventure Boards Of Canada. Un cadre sonore se dessine lentement et des compositions prennent forme. Beaucoup de musique s’accumule sur les bandes. Assez pour sortir quelques disques, mais Mike et Marcus ne sont pas assez bons. Du moins, c’est leur avis, car pour avoir entendu quelques-uns de leurs vieux morceaux, des cassettes qu’ils distribuaient à leurs amis jusqu’à Boc Maxima (1996), cette première mouture de Music Has The Right To Children (1998), ils n’avaient pas grand chose à envier aux cadrons de l’IDM de l’époque : Aphex Twin, The Orb, The Future Sound Of London, Autechre et Orbital, donc. Depuis sa première publication, Boards Of Canada prend le temps de dégrossir, de polir, de peaufiner et de fignoler jusqu’à parvenir au disque précis qu’il a en tête. Mike confie même être capable de dépenser du temps et de l’argent pour récupérer du matériel audio qui ne servira que pour une toute petite seconde de musique. Voilà probablement pourquoi Tomorrow’s Harvest mit sept longues années à aboutir.

Dans les musiques électroniques, les dates de péremption des disques se révèlent parfois courtes : les jours peuvent valoir des semaines et les années des siècles. Boards Of Canada est assurément une denrée musicale non périssable. Si le temps ne semble pas avoir de prise sur leur musique, ça n’est pas uniquement parce que les deux frangins sont fanatiques d’équipements vintage. Certes, les vieilles machines confèrent une certaine patine à leur son, mais la situation géographique de leur résidence et de leur studio y contribue tout autant. C’est sûr, dans la campagne écossaise où sont reclus les deux compositeurs, le temps passe moins vite. Beaucoup moins vite. Si vivre ainsi isolés leur permet de développer un imaginaire différent, cela peut être aussi le chemin le plus direct vers le ressentiment antisocial et la paranoïa. Comment trouver le juste équilibre ? « Ah, ah, mais nous ne sommes pas des ermites ! », nous précise Mike Sandison par email, une façon de communiquer privilégiée par le groupe à l’heure de promouvoir Tomorrow’s Harvest dans le monde. « Quand nous parlons d’isolement, c’est un point de vue artistique, pas social. Nous ne ressentons pas le besoin de traîner dans un contexte urbain, de nous tenir au courant de tout ce qui se fait en musique, de ce qui est populaire, etc. Ce genre de choses – la mode, la culture urbaine – relève du bruit pour nous, comme des interférences radio. Et cela devient une grosse source de distraction lorsque nous essayons de créer notre propre musique. Je troue qu’une bonne partie de la musique actuelle sonne comme si elle était composée par des artistes qui regardent chacun par-dessus l’épaule de l’autre. Je préférais l’époque pré-internet quand les genres musicaux étaient clairement différenciés parce que ça permettait aux groupes et aux styles de musique en général d’évoluer indépendamment et de se développer pleinement, de façon concentrée et exclusive. L’internet et la vie urbaine hyperconnectée a détruit cette pureté d’action. »

Boards Of Canada, en 2013.
Boards Of Canada, en 2013.

Vous avez dit rétrograde ? Les cités modernes émettent donc des ondes négatives qui nuisent à la créativité. Pour surenchérir, comme il l’avouait récemment (par mail) au Guardian en faisant référence au livre You Are Not A Gadget (2010) de l’essayiste américain Jaron Lainer, Mike considère que « la technologie contemporaine nous donne souvent l’illusion du pouvoir alors qu’en réalité elle ne cesse de nous retirer notre liberté et homogénéise le comportement des utilisateurs. » Ce constat morose mais finalement pertinent sur la société a tendance à se propager depuis quelques temps. Il rappelle la vision des films d’anticipation post-atomique des années 70 – Soylent Green (1973), Logan’s Run (1976), Silent Running (1972), Phase IV (1974), etc. – et des séries B paranoïaques du début des années 80 (notamment les films de zombies italiens). Assez peu perspicaces voire franchement fantaisistes sur le plan de la prospective, ces films sont beaucoup plus intéressants sur ce qu’ils révèlent de nos angoisses sociales ou écologiques et de nos phobies collectives. Derrière l’apparence d’un cliché Instagram, la pochette de Tomorrow’s Harvest est au diapason : la silhouette des immeubles de San Francisco brise la ligne d’un horizon désolée disparait comme phagocytée par une lueur incandescente. On contemple alors une cité agonisante, puis un mirage ; la rémanence d’un futur utopique oublié… une foi le disque posé sur la platine, cette atmosphère est presque palpable. Mike en rajoute une couche, toujours auprès du Guardian : « Nous sommes devenus beaucoup plus nihilistes au fil du temps. Dans un sens, nous célébrons l’idée d’effondrement (ndlr. cf. le titre Collapse au milieu du disque) plus que nous tentons d’y résister. C’est probablement un album déprimant mais ça reste une question de point de vue. Il ne s’agit pas tant d’une oeuvre post-apocalyptique, il y est plutôt question d’une étape qui nous attend tous, inexorablement. » Voilà pour le décor. Certes, en fonction de ses expériences cinématographiques, de des lectures ou du rapport que chacun entretient avec la musique de Boards Of Canada, l’album n’évoquera probablement pas les mêmes images. Le canevas dramatique élaboré ici par le duo écossais est d’une précision telle que les collages aléatoires et abstraits de films Super 8 qui font office de vidéos promotionnelles ne sont pas aussi pertinents. Non, même si on y retrouve une certaine douceur sonore familière, Tomorrow’s Harvest n’est vraiment pas un album d’electro ambient progressive ou un kaléidoscope sonore acidulé. Il a été conçu comme une bande originale de film et se doit d’être écouté ainsi. Malheureusement, aujourd’hui, plus personne n’est capable de tourner le long métrage idoine et c’est sans doute pour cela que la nostalgie opère dès les premières notes. Les frères Sandison reconnaissent d’ailleurs volontiers avoir beaucoup étudié les compositeurs de séries B des années 70 et 80 : Mark Isham, Fabio Frizzi (compositeur de Zombi 2 en 1979, fausse suite italienne des films de George A. Romero), Stefano Mainetti (Zombi 3, 1988), Wendy Carlos (The Shining en 1980, Tron en 1982) ou encore John Harrison. Ce dernier semble trouver une place à part dans leur panthéon. Le motif sonore décliné sur White Cyclosa, un extrait de Tomorrow’s Harvest, ressemble ainsi étrangement à l’introduction que Harrison joue sur The Dead Suite, un extrait de la BOF de Day Of The Dead (1985), le film de George A. Romero. Certes, la tonalité originale de Tomorrow’s Harvest n’est pas aussi oppressante et nihiliste qu’un film de morts-vivants. Les atmosphères sont plus nuancées et les sentiments qui s’en dégagent plus variés mais pas moins intenses. C’est en tous cas l’un des hommages les plus sincères et émouvants rendus par la musique électronique au cinéma de genre. Laissons maintenant Marcus et Mike étayer la belle affaire à leur matière.


Quel est votre plus intense souvenir (musical ou extra musical) de ces sept dernières années ? La reconnaissance artistique vous a-t-elle manqué pendant tout ce temps ?

Mike Sandison : Les naissances de mes enfants restent les souvenirs les plus intenses de ces dernières années. La paternité amène a être plus attentif aux problèmes de notre planète sur le long terme. Sur un plan plus personnel, elle donne probablement une plus grande confiance en soi, de l’estime, ce qui aide à moins tenir compte des avis et de l’approbation extérieurs, Du coup, je dirai que je me soucie encore moins d’une quelconque reconnaissance artistique. J’ai appris à agir davantage avec mon instinct, mes tripes, et à composer la musique que je veux vraiment entendre.

Le petit jeu pour la promo de Tomorrow’s Harvest, qui consistait à rechercher des indices cachés sur différents supports et continents, était amusant. Mais ne craignez-vous pas que cela incite votre public à rechercher des sens cachés (et souvent détraqués) dans votre musique ? Ou cela fait-il partie de l’expérience musicale pour vous ?

Marcus Eoin : Ca peut effectivement faire partie de l’expérience musicale mais il ne faut pas que cela paraisse forcé ou artificiel. La musique doit évidemment se suffire à elle-même. En l’occurence, nous pensions que ce procédé pouvait accompagner de manière pertinente l’atmosphère générale du disque. Ca nous a aussi donné l’opportunité de nous évader hors des limites du format audio et de créer un jeu qui implique l’auditeur.

On sait que vous appréciez les films d’anticipation paranoïaques ou post-apocalyptiques allant de la fin des années 60 au début des années 80. Les disques électroniques instrumentaux sont souvent comparés à de la musique de film, et si la comparaison est souvent poussive ou paresseuse, elle semble réellement pertinente dans le cas de Tomorrow’s Harvest.

MS : Oui, bien sûr, c’est exactement ce que nous voulions faire. Nous avons toujours collectionné ces films-là ainsi que leur bande son, c’est donc quelque chose qui a influencé notre musique depuis le tout début. Et ça s’est fait de manière plus délibérée sur ce disque. Nous espérons que quiconque aime ce genre de cinéma sera suffisamment inspiré par Tomorrow’s Harvest pour y appliquer ses propres interprétations visuelles.

The Campfire Headphase était construit comme une collection de pop songs, alors que Geogaddi (2002) était un disque d’ambient beaucoup plus abstrait. La structure générale du nouvel album est réellement plus élaborée…

MS : En fait, nous avons décidé très tôt que nous voulions lui donner la forme d’une musique de film mais réaliser un tel disque sans que cela ne comme trop tartignole est un véritable challenge. Alors quand nous avons commencé à y travailler, nous avons écouté beaucoup de bandes originales, celles des années 80 notamment, en nous focalisant sur certains points précis, en étudiant les pratiques du genre en matière d’agencement et de timing. Les idées que nous avons retenues nous ont alors donné un cadre, une structure qu’il s’agissait ensuit d’étoffer. Nous savions par exemple exactement comment la suite devait commencer et comment elle allait finir.

Pouvez-vous nous citer une bande originale de film en particulier ?

MS : Non, il n’y a pas eu un thème ou une BOF en particulier qui nous a inspirés. Comme je le disais, nous avons surtout façonné les éléments sonores et visuels de Tomorrow’s Harvest en fonction de nos souvenirs de certains films de cette époque, généralement sombres et pessimistes. Il y a beaucoup de longs-métrages à petit budget basés sur le « survivalisme », l’horreur, la conspiration politique, la science incontrôlée, etc. Dans ces oeuvres est communément employée une musique électronique qui oscille entre des répétitions sinistres, une ambiance synthétique et parfois même des sonorités tribales. Etrangement, le cinéma d’horreur et de science fiction des années 80 est également souvent traversé d’une bonne humeur assez saugrenue. Voilà le type d’atmosphère que nous avons essayé de recréer.

La production et les arrangements de Tomorrow’s Harvest sont réellement impressionnants. Tous vos disques possèdent ce côté retro et chaleureux mais en comparaison, ce quatrième effort sonne beaucoup plus hi-fi. Avez-vous changé quelque chose dans votre manière d’enregistrer et cela faisait-il partie du processus d’écriture ?

ME : Vu que nous concevions ce disque comme une bande originale du passé, nous savions que la production allait être un exercice très délicat et que tout devait être parfaitement arrangé, bien plus que sur nos LP précédents où nous sommes allés jusqu’à dégueulasser délibérément certains éléments pour obtenir un son lo-fi. Nous avons bien sur utilisé beaucoup de matériel vintage pour cet album mais si tu réécoutes attentivement les musiques dont nous nous sommes inspirés, en dehors du fait qu’elles sont souvent composées avec des synthés analogiques et d’autres instruments électroniques rudimentaires de l’époque, tu t’aperçois que les arrangements sont très précis et que la production est toujours de très haut niveau.

Boards Of Canada, en 2013.
Boards Of Canada, en 2013.

A la lueur de Tomorrow’s Harvest, considérez-vous The Campfire Headphase, avec ses samples de guitares et son atmosphère joyeuse, quasi euphorique, comme une digression dans votre discographie ?

MS : C’est peut-être une digression dans le contexte de Boards Of Canada, mais pas pour nous en tant qu’individus. Nous jouons de la guitare depuis que nous sommes gamins – Marcus particulièrement est un excellent guitariste – mais nous ne souhaitions pas particulièrement mettre ça en avant sur nos albums, simplement parce que nous pensons que ça ne s’accorderait pas avec le reste. Ce que nous avons fait sur The Campfire Headphase, c’est injecter des boucles de guitare naïves dans le sampler pour ensuite, autour de cela, composer nos chansons comme nous avons l’habitude de le faire.

Le matériau de Tomorrow’s Harvest est-il entièrement nouveau ou avez-vous (ré)utilisé d’anciens éléments ?

ME : Nous écrivons et enregistrons de la musique en permanence et cet album est constitué uniquement de nouveaux morceaux. Nous n’avons pas de méthode stricte de travail, mais généralement, nous créons d’abord plusieurs ébauches indépendantes les unes des autres, puis nous choisissons celles qui nous plaisent le plus et les développons chacune en parallèle.

Certains de vos fans pensent qu’il y a un lien entre Tomorrow’s Harvest et Deadly Harvest (1977), un obscur film d’anticipation canadien. Est-ce le cas ?

ME : Honnêtement, non. Nous ne nous sommes pas inspirés de ce film mais je reconnais qu’il y a des ressemblances indéniables entre les deux oeuvres. Les références aux « graines » sur l’album ne sont pas à prendre au pied de la lettre.

Comment faut-il l’entendre alors ?

ME : Il y a des indices dans les titres des morceaux mais si nous expliquons tout ça n’a plus aucun intérêt !

Faites-vous attention à la manière dont le public perçoit votre musique ? Vous dites que vous jouez beaucoup de guitare, mais que cette musique n’a pas sa place dans le contexte Boards Of Canada. Pourquoi ne pas créer un autre groupe ou sortir des disques solo ?

ME : Nous ne faisons pas attention à la façon dont le public nous perçoit, nous faisons simplement les disques que nous aimons. D’un autre côté, nous sommes évidemment conscients que nos centres d’intérêts musicaux vont au-delà du terrain de jeu habituel de Boards Of Canada. Et oui, nous écrivons et enregistrons beaucoup de musique qui n’a pas sa place sur un album de BOC et peut-être explorerons nous cela dans le futur. (1)

Comment cette musique sonne-t-elle ?

MS : C’est beaucoup moins synthétique. Je ne peux pas vous donner une idée précise du style parce que ça part un peu dans tous les sens. Certains morceaux sont très expérimentaux. Nous enregistrons avec des amis et utilisons tout ce qui nous tombe sous la main en studio – guitares, batteries, des instruments à cordes et d’autres tout aussi classiques. Dans un sens, ça ressemble beaucoup plus au travail d’un group traditionnel.

Et cette version acoustique de Music Has The Right To Children, ou en est-elle ?

ME : Eh bien, elle existe. C’est assez naze mais c’est ce qui fait son charme. Je ne suis pas sûr que nous la sortions un jour !

Cet article est originalement paru dans la RPM n°174, datée de Juillet / Août 2013.
(1) Le duo a sorti d'autres productions sous le nom de Hell Interface.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *