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Ariel Pink’s Haunted Graffiti – La couleur tombée du ciel

Ariel Pink

Quinze années ont passé depuis leur sortie sur le petit label d’Animal Collective, leur beauté crépusculaire reste intacte et leur pouvoir de fascination aussi mystérieux. Les trois « premiers albums » d’Ariel Pink’s Haunted Graffiti (The Doldrums, House Arrest et Worn Copy) font l’objet d’une réédition salutaire et luxueuse chez Mexican Summer. Toutefois, le silence qui les accompagne en 2020 semble aussi coupable que celui qui a entouré leur naissance en 2004.

Il y a des disques qui tombent au bon moment. Commercialement, ils sont désastreux, alors que du point de vue de la réception émotionnelle, la rencontre est définitive. Rarement le four n’a été aussi proche du pinacle. Tout bien réfléchi, le charme s’est renforcé à mesure que les nouvelles œuvres de son auteur jetaient une lumière nouvelle sur ces œuvres post-adolescentes d’une richesse insondable. De la première écoute éberluée aux dernières – dès la réception du colis contenant les trois rééditions tant attendues et qui révèlent des détails inouïs -, je crois que je n’ai jamais cessé d’aimer davantage ces trois disques miraculeux. Et même si Before Today (2010) et pom pom (2014) sont eux-aussi indispensables, c’est devant ce triptyque que demeure ce qu’il y a de plus beau dans la discothèque rose.

« Sa mère lui transmit l’instinct de la révolution et de la luxure, la peur de la mort, le frémissement de la volupté et la haine des rois ; il tint de son père l’amour de se couronner, l’orgueil de régner, et la joie de créer ; tous deux lui donnèrent le goût de la nuit, de la lumière rouge et du sang. » (Marcel Schwob, Les Vies imaginaires – Cyril Tourneur)

Avant que 4AD ne lui mette la main dessus par l’entremise de son boss Simon Halliday, les interviews étaient rares et les disques énigmatiques. Un petit culte de la personnalité s’était créé autour de lui et de ses amis : Geneva Jacuzzi, John Maus, Ry Rocklen, Matt Fishbeck et R. Stevie Moore. L’imagination tournait à plein régime pour pallier les manques biographiques. Ainsi, on pouvait voir derrière ce génie fantasque et cette dégaine improbable un sujet idéal pour le récit de vies imaginaires. Une sorte de démiurge délicat reclus chez lui pour exercer sans partage son pouvoir sur ses créatures-chansons… Un savant-fou équipé d’un 8-pistes et d’une basse devenu expert en alchimie… Un fou, oui, sûrement… Certains détails et explications autobiographiques glanés au fil des années ont permis de comprendre que cette œuvre n’est pas que le fruit d’un heureux hasard, comme si Ariel Rosenberg était soudainement tombé dans un recoin de sa chambre sur la pierre philosophale, mais la démesure de cette inspiration jaillissant d’une petite location au sein d’un ashram californien demeure bien étrange (précieuses notes accompagnant les rééditions rédigées par Hedi El Kholti).

A la fin des années 90, Ariel Rosenberg est un étudiant absentéiste au California Institute Of The Arts, « une colonie de vacances » où il se plait à « défier l’autorité » comme il me le confiera à la sortie de Before Today. Cette façon de provoquer trouve probablement son premier moment culminant lors des frasques de l’affaire Herberg v. California Institute Of The Arts… Pour contredire leurs professeurs affirmant que l’art figuratif ne pouvait plus choquer dans le contexte artistique contemporain (drôle d’idée !), Ariel et un ami décident de présenter à l’exposition de fin d’année un dessin scabreux (The Last Art Piece) présentant des employés du CalArts (dont sa directrice financière qui n’a guère goûté la plaisanterie) dans diverses positions pornographiques. Le CalArts fidèle à sa tradition de liberté de création artistique refuse de censurer les œuvres – alors même que les deux camarades y consentent, estimant quelques jours après l’inauguration que le scandale et leur but sont atteints – et se voit assigné devant les tribunaux par les plaignants.

(1) trad.

Quelques mois plus tard, alors qu’il doit présenter une nouvelle fois le fruit de son travail dans le cadre de sa thèse, Ariel Rosenberg, désintéressé des arts plastiques, installe un stand avec une borne d’écoute et entreprend de vendre son disque. Ce disque, c’est son chef-d’œuvre mélancolique enregistré seul dans sa chambre de Los Angeles : The Doldrums. S’il est regrettable qu’Ariel Rosenberg montre trop peu ses dessins, on conviendra aisément du fait que concevoir un tel disque est la meilleure manière d’occuper ses nuits d’étudiant.

Loin du « bazar non masterisé » dans lequel se mirent les sourds, The Doldrums surprend toujours par la complexité de ses enchevêtrements, la façon harmonieuse dont son auteur a agencé toutes les idées qui fourmillaient dans la discothèque de ses rêves, sa cohérence et la conviction démente de son interprétation. « Mes amis indie fans aiment la lofi. Qu’à cela ne tienne, mais je vais y mettre de la couleur, de la soul et de la grande pop. Je vais leur livrer l’œuvre la plus triste qu’il  soit », voilà ce que semblait nous dire le jeune homme au début des années 2000.

« Toute cette brocante, ce capharnaüm de beauté désuète encombrant nos musées a dû subir sous la pression de longues années d’ennui un douloureux processus de distillation… Oui, ce second automne de nos provinces nous apparait tel un mirage fiévreux de malade que lance en un immense rayonnement sur notre ciel la beauté moribonde confinée dans nos musées. » (Bruno SchultzL’Autre Automne)

Ariel déclare à l’envi avoir passé le plus clair de son adolescence devant MTV, mais ce que le jeune cache, c’est qu’il  a une culture de la pop moderne encyclopédique. Celle-ci épouse Madonna et Cleaners From Venus, The Cure et Ash Ra Tempel, Arthur Russell et le goth, les compilations Ethiopiques et la noise la plus abstraite. Sur son site internet, il décrit alors les cassettes qu’il propose sous des noms d’artistes scènes différents (Ariel Pink’s Haunted Graffiti étant un nom parmi d’autres) en leur attribuant des notes d’audibilité. Même si l’on est loin d’avoir toutes pu les écouter, on a depuis compris que ces heures d’expérimentations enregistrées sur 8 pistes ont aussi pour but de lui servir de boites à idées pour ses productions les plus pop.

Si on a souvent parlé d’art du pastiche pour qualifier la musique d’Ariel Rosenberg, quelque chose de plus profond est tapi dans The Doldrums, Worn Copy et House Arrest. Une sorte de mystère qui, en dépit de ses modèles (on pense parfois à Lawrence), fait d’Ariel le véritable original de sa génération, un musicien dont les disques inspirent durablement mais qu’il faudrait être fou pour tenter de copier. Il y a bien sûr cette méthode d’enregistrement par pistes, ces jams solitaires avec un casque fiché sur les oreilles et cette fameuse batterie bruitée à la bouche. Mais il y a aussi ces mélodies splendides, ces ponts inimaginables, cette façon si particulière de faire sonner les mots les plus communs pour leur donner un sens nouveau. Et aussi ces flottements qui n’étouffent jamais et laissent de la place à l’imagination. Comme d’autres assemblent des cabinets de curiosités autour de règles fixes, Ariel Rosenberg compose ses disques en alliant la radio et l’expérimentation, la pop de musée et celle oubliée, la dérision et la déférence, l’innoncence et la perversion, le potache et le sacré. Qui d’autre aurait pu écrire Strange Fires et Gray Sunset, assembler un demi siècle de musique pop, l’envoyer au ciel et le faire retomber en d’aussi beaux lambeaux ? Il est certain que dans quinze ans, on n’aura pas encore fait le tour de ces disques, ni élucidé le mystère de leur attraction irrésistible. Et il est fort probable que je radote encore sur un certain Calfornien qui, à la fin du siècle dernier, a abandonné ses crayons et a entrepris de jeter au ciel d’admirables vestiges pour le colorer à jamais. 

+ Bonus Mixtape : Chambre avec vue
(Ariel Pink’s Haunted Graffiti
les jeunes années)

TRACKLIST

01. For Kate I Wait
02. Omen
03. The List
04. The Law
05. Envelopes Another Day
06. One More Time
07. Politely Declined
08. Helen
09. Spires In The Snow
10. Life In LA
11. West Coast Calamities
12. Berverly Kills
13. I Wanna Be Young (Scared Famous version)
14. Look After My Boys
15. Don’t Talk To Strangers
16. Strange Fires
17. Gray Sunset
18. Among Dreams
19. Alisa
20. Helen
21. So Glad
22. My Molly (Underground version)
23. Tokyo Gamblers (Holy Shit)
24. Loverboy
26. The Bottom
26. Trepaned Eart

(1) "A 21 ans, Ariel n'arrive toujours pas à se décider si il doit, oui ou non, poursuivre son travail dans les arts ou sa carrière sinueuse dans l'enregistrement. Ne ratez pas le prochain épisode…"


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