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#45+2 : Unrest, A Factory Record (Sub Pop, 1991)

Unrest
Unrest sur le pare-brise.

Ce soir, j’ai comme des envies de Marguerite Duras.

Entendez-moi bien. Pas relire Le Ravissement de Lol V. Stein ou revoir Détruire, dit elle – encore que -, non plus me laisser aller à tout ce qui pourrait traverser votre esprit perturbé par 55 jours de confinement. Non, plutôt me trouver un(e) Yann Andréa et enquiller en sa compagnie nocturne un, deux, trois tours de périph’, à trois du mat’ et à toute blinde. Macadam à trois voies, monte donc Hellman. Ouvrir la vitre en grand, offrir ma calvitie au vent, niquer les radars ou me faire prendre par eux, tant pis, puisque le plaisir, tant qu’à être circulaire, ne saurait être à sens unique. Intérieur / extérieur, in & out, qu’importe, de Bagnolet à Italie, d’Auteuil à Montreuil et retour. Reste à savoir quel véhicule emprunter, pour que cela ait un minimum de panache. L’Aston Martin DBA de Roger Nimier ? Ce serait inconsidérément me prêter une étoffe de néo-hussard, et puis venir embrasser un pylône ne rentre pas dans mes plans. La Lamborghini de Christophe ? Trop frais, trop douloureux. A tout prendre, la Station Wagon Mercury Marquis ’76 contre laquelle s’adosse Jonny Cohen sur la pochette du 45 tours d’Unrest m’irait parfaitement, et ferait revenir des bouffées d’une enfance américaine.

Unrest, Mark Robinson, TeenBeat, une passion secrète si peu et si mal partagée. Monter un fan-club en France ne nous exposerait nullement à cette limite de rassemblement à dix personnes, si on finit à six ça relève de l’exploit.

Il y a peu je suis tombé sur un plan séquence de 5’30’’ où un Mark Robinson barbichu, cravaté et chapeauté avec ce goût, comment dire, incertain, qu’il affectionne depuis toujours, interprétait seul devant la cathédrale de Cologne une version montagne russe de Imperial, chanson de maître bâtisseur. J’ai dû, extatique, le visionner quatre fois d’affilée avant de réaliser qu’en Rhénanie du Nord-Westphalie le 17 janvier dernier il y avait des gens bien intentionnés qui avaient organisé une nuit TeenBeat pour célébrer les 35 ans du label. Et personne ne m’a prévenu, puisque personne n’était au courant.

Mark Robinson et moi avons sensiblement le même âge – je revendique néanmoins un droit d’aînesse de quelques mois. Au début de l’année 1984, je glande plus que je ne prépare le Bac au lycée Jacques Amyot à Melun, Seine et Marne. Mark côtoie les bonnes personnes à la Wakefield High School d’Arlington, Virginia. Je tente de me débarrasser de mes derniers oripeaux new wave, il ne va pas tarder à tondre ses bouclettes pour arborer un look de skinhead, alors moins connoté de ce côté-ci de l’Atlantique. Tous les deux portons une Harrington Jacket – crème pour lui, noire pour moi. J’écoute Echo and The Bunnymen, les Smiths depuis peu, bientôt les Pale Fountains, quand lui est plutôt versé dans Minor Threat, le groupe de Ian McKaye, et la scène straight edge de Washington D.C. qui s’ébroue juste de l’autre côté du fleuve.

Mais pas seulement. A 17 ans, Mark doit entretenir une drôle de relation – qui a bien pu lui inoculer ça ? – à Henry Cow, conglomérat britannique art-prog-free dont depuis plus de 30 ans je peine toujours à écouter un disque en entier. Car en 84 Mark met sur pied TeenBeat, nommé ainsi non en référence à un magazine pour ados ou à un hit instrumental de Sandy Nelson en 1959, mais bien à un morceau de The Henry Cow Legend (1973). TeenBeat, un label de chambrette d’étudiant pour soutenir le projet qu’il vient de former avec Phil Krauth et Tim Moran, baptisé Unrest – comme par hasard titre du deuxième album, daté de 1974, de la formation emmenée par Fred Firth. L’île musicale de Robinson affole ainsi les boussoles, plantée en plein milieu de l’Atlantique, à équidistance de la Maison Blanche et de l’Hacienda mancunienne, balayée par des vents punk, prog et pop. Sans disséquer la discographie forcément inégale du early Unrest de la seconde moitié des 80’s, notons qu’on y trouve, au milieu d’éruptions hardcore croisées dada, une reprise du 21st Century Schizoid Man de King Crimson, un single intitulé Sammy Supreme My Man (en hommage au membre noir, borgne, érotomane et junior du Rat Pack) et, dès la cassette Lisa Carol Freemont éditée en 85, un instrumental du nom de Frutti Column qui à n’en pas douter doit plus à Vini Reilly qu’à Buenaventura Durutti.

Assurément non réconcilié, tiraillé entre terreau Dischord et harmonies d’Albion, Mark ose enfin son coming out en mars 91. Sollicité par le Sub Pop Singles Club, il sort du placard et livre son Factory Record, quatre reprises du label de Palatine Road, où il affirme ses goûts de traverse en privilégiant des groupes peu emblématiques de la vitrine Wilson.

L’ami Tony détestait cordialement Crispy Ambulance, leur musique, les cheveux mi-longs de leur chanteur Alan Hempsall, et surtout leur nom qui détonnait avec l’image qu’il voulait donner du label. Une info pas tombée dans l’oreille d’un sourd qui poussera Robinson, déjà empêcheur de tourner en rond – pour ne pas dire emmerdeur – notoire, à choisir Deaf, extrait du 10’’ (un format à la con, grommelait Tony) Unsightly & Serene de Crispy, pour monter en première ligne. La voix de Mark, qui doit se souvenir de ses pogos lors des concerts de Scream à DC, mord nos mollets à pleines dents pendant qu’un invité du nom de Terry Tolkin glapit hear me hear me sans que, dur de la feuille, on ne puisse se défaire d’entendre hippy hippy. La basse est maniée telle une masse et c’est très bien ainsi.

Le second titre est une reprise du UFO de ESG, groupe formé par trois frangines du South Bronx, une collab’ entre Factory et 99 Records et un morceau dont l’intro sera samplée à tout va – mais Samples Credits Don’t Pay Our Bills, comme le rappelleront, amères, les sœurs Scroggins. L’original est produit par Martin Hannett, la cover d’Unrest est blanche, accélérée, un peu par-dessous la jambe. Dispensable à tout le moins.

Tout comme Sex Machine de Crawling Chaos, un trio du Tyneside arrivé on ne sait comment sur Factory. Tony Wilson lui-même peinait à les appréhender, les qualifiant tantôt de « croisement entre Status Quo et Orchestral Manœuvres » pour se dédire le lendemain et choisir l’option « Hawkwind doté d’un bon sens de l’humour ». Il est fort à parier que Mark Robinson, qui n’a jamais fait mystère de son attrait pour la crudité ou une approche frontale de la sexualité (je vous renvoie aux paroles de Yes She’s My Skinhead Girl ou Cherry Cream On, entre autres), ait voulu s’amuser à reprendre un titre où il est question d’une Pair of enormous balls / That could even fill the Festival Hall. Au moins a-t-il la décence de plier l’affaire en quatre-vingt secondes, là où il faut plus de cinq minutes aux Crawling Chaos pour venir au terme de leur histoire de blenno. J’ai bien conscience d’être un piètre marchand de tapis et de ne pas vous donner franchement envie avec tout ça. C’est un peu le propre de Robinson de se foutre de tout et de saborder, au moins dans ses premières années, la moitié de ce qu’il enregistre.

Autant vous prévenir, sachez que vous n’êtes pas à l’abri d’un prochain post tentant de vous vendre le génie du type – qui n’apparait guère avant 1992. Avec A Factory Record – qui, ironie, n’est même pas estampillé TeenBeat – Mark Robinson se tient au milieu du gué. Il entame sa mue, se débarrasse de ses squames punk et, avant d’aborder son propre âge d’or, vient narguer son modèle.

Robinson est depuis ses premiers émois teenage totalement obsédé par Factory Records, et dès sa mise en chantier, TeenBeat s’est voulu une entreprise de génuflexion vacharde, le geste d’un moine copiste mais pervers qui, pour mieux clamer son admiration et payer son tribut, griffonne des petits Mickeys obscènes dans les marges.

Omnipotent et sûr de son fait, Robinson ne peut se contenter d’être le Tony Wilson d’Arlington. Il lui faut tout aussi bien endosser les atours de Rob Gretton, Martin Hannett, Bernard Sumner. Ainsi que de Peter Saville, tant qu’on y est. Pour autant, Robinson n’est pas dupe. Les habits neuf de l’Empereur sont trop grands pour lui. Et comme il ne peut se départir de sa fibre de bouffon, il s’auto proclamera roitelet, monarque d’opérette, ou de république bananière, et saura s’entourer d’une vaste cour (des miracles, parfois) afin de régner avec bienveillance.

Tel un Factory de Lilliput, TeenBeat possède son catalogue, le Book of Numbers (dont le premier volume porte le numéro 188) qui référence faits d’armes, batailles, trophées et banquets. Ainsi le TeenBeat 1 est une compilation sur cassette (où, auprès de Unrest et des Thirsty Boys, on trouve déjà Section 25, un bootleg live utilisé sans l’accord du groupe), la bien nommée Extremism In The Defense Of Liberty Is No Vice. A côté des cassettes, singles, LPs, t-shirts, posters, sont également référencés stylos à bille, cartes de visite, contrats, boites d’allumettes, la facture d’hôpital (#180) suite à l’accident d’Evelyn Hurley à la TeenBeat House (#97), différentes fêtes dont le mariage (#46) du sieur Terence Tolkin (cf plus haut les chœurs de Deaf), ou encore la déjà évoquée Station Wagon Mercury (#20b).

Mais revenons, voulez-vous, au Factory Record, à cette quatrième et dernière reprise, celle du When It All Comes Down (un titre qui aurait fait un bon 45 tours de confinement) par Miaow. Terminé, le registre de l’hommage potache, on bascule ici dans la déclaration d’admiration ou d’amour transi. Mark Robinson s’est entiché de Cath Carroll, une figure bien connue de Manchester (elle sera parmi les premiers membres honoraires de l’Hacienda) qui à ses débuts prenait un malin plaisir à écrire dans son fanzine City Fun (co-édité avec sa comparse Liz Naylor) tout le mal qu’elle pensait de Factory et de Tony Wilson en particulier. Ce dernier, pas chien, acceptera en 1987 de signer son groupe Miaow, une décision qui poussera cette journaliste du NME à prendre le nom de plume Myrna Minkoff pour désormais chanter les louanges de New Order. Wilson, qui fantasmait Cath Carroll en « Patti Smith post-Smiths », ira jusqu’à commander, pour une somme rondelette, un portrait de la jeune femme au photographe Robert Mapplethorpe.

Sur When It All Comes Down, sautillante pépite jangle pop, Mark Robinson cesse subitement de faire le mariolle et s’applique à livrer une version hautement respectueuse, le petit doigt sur la couture du Sta-Prest. Ce virage pop et délibérément anglophile va paver la voie de la seconde incarnation d’Unrest, avec Bridget Cross à la basse et, à temps partiel, au chant.

Après Imperial F.F.R.R., son chef-d’œuvre de 1992, Unrest signera chez 4AD (second choix ou ultime pied-de-nez à Factory ?), reprendra le portrait de Mapplethorpe pour la pochette de Perfect Teeth et – avant de l’accueillir en 1994 chez TeenBeat pour deux singles et un album – délivrera une nouvelle ode à Cath Carroll dans un 45 tours partagé entre citations (Liz Naylor, Myrna Minkoff, FAC 179) et crainte que Santiago Durango, ex-guitariste de Big Black mais surtout époux dévoué et jaloux de l’icône Cath, ne vienne lui chercher des noises.

On entre ici dans le domaine le plus luxuriant de Mark Robinson, territoire à entrées multiples qu’il nous faudra penser à cartographier. Mais plus tard. Ce soir, mes visées périphériques m’aspirent. A chacun son circuit Carroll.

Et en bonus, Mark Robinson à Cologne :

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