Ulrika Spacek : « Il est assez évident qu’on ne peut pas refaire le même album qu’en 2016. »

Ulrika Spacek / Photo : Anya Broido
Ulrika Spacek / Photo : Anya Broido

C’est dans un hôtel de la Gare du Nord que l’on avait rendez-vous. Un lieu de carrefour, au débarquement de l’Eurostar et du RER de Roissy pour le groupe divisé entre Londres et Stockholm où réside désormais le frontman Rhys Edwards. Il y a deux semaines paraissait EXPO, le quatrième album de ceux que l’on suit avec tant d’attention depuis dix ans déjà. Un disque qu’ils décrivent comme plus froid, possédé par des forces plus obscures, mais qui par tous ses sillons suinte le nom d’Ulrika Spacek : « C’est un moment agréable dans la vie d’un groupe quand on réalise qu’on a créé un son qui nous est propre ». Malgré l’absence du batteur Callum Brown et du guitariste Rhys Jenkins, les trois musiciens (Rhys Edwards, Joseph Stone et Syd Kemp) se sont attardés, dans un vrai échange, sur leur processus créatif, leur besoin viscéral d’autonomie et leurs dilemmes éthiques face à une industrie musicale avec laquelle ils doivent malheureusement composer quand ils ne souhaitent finalement qu’une chose : atteindre leur public. 

L’album commence avec le titre Intro, dans lequel on entend les bruits d’une rue animée, une sirène de police… Une ambiance un peu stressante que l’on retrouve dans les introductions d’Expo et de Square Root of None. Il y a aussi ces samples de voix qui, d’après ce que j’ai lu, sont extraits de documentaires portant sur la solitude. Tout cela me fait penser à nos vies dans les grandes villes. Considérez-vous que votre musique est urbaine, ou influencée par la vie citadine ?

Joe : Oui, probablement, à un niveau subliminal. Depuis la formation du groupe, nous avons toujours vécu dans de grandes villes. Nous avons dû y survivre, nous déplacer d’un endroit à l’autre, et c’est un peu comme ça que nous avons évolué en tant que groupe – dans les salles de répétition, en prenant le bus pour s’y rendre. Je pense que ça joue un rôle, d’une certaine façon.

Rhys : Je pense aussi qu’au niveau sonore, nous essayons souvent de créer le son de l’électricité, de la technologie… Et ça, c’est plus associé à la ville qu’à la vie à la campagne. Donc je comprends tout à fait que notre musique puisse être perçue comme la bande-son des métros, de tout ce réseau urbain. C’est quelque chose qu’on visualisait un peu, surtout la nuit d’ailleurs.

Joe : Oui, je trouve ça impressionnant à quel point l’endroit où tu te trouves peut influencer le genre de musique que tu y fais. Lors de notre dernière tournée américaine, on conduisait à travers le désert et ça nous semblait tout naturel d’écouter de la country ; ça avait tellement de sens dans cet environnement. Mais une fois arrivés à New York, ça ne collait plus du tout. Et puis on a mis les Beastie Boys, et là, oui. Donc l’environnement a vraiment une grande influence. C’est difficile à expliquer, mais il y a ce besoin de créer quelque chose en lien avec ce qui t’entoure.

J’ai l’impression que la batterie est plus importante que jamais sur cet album. Il y a un mélange de vraie batterie et de batterie programmée. Elles sont très mises en avant, presque au centre des morceaux cette fois. Est-ce que c’était intentionnel ?

Joe : Beaucoup de morceaux ont commencé à partir de la batterie. Callum a joué un grand rôle en créant ces boucles. Il nous en a envoyé une liste et on a choisi celles qui nous parlaient le plus. Elles étaient bien plus musicales que de simples boucles de batterie standard. Alors on a voulu les garder au premier plan, parce qu’elles formaient une grande partie du son global des morceaux.

Rhys: C’est fou, non ? Les harmoniques de la batterie. Parfois, on peut entendre une note, et ça détermine la tonalité du morceau.

Vous avez dit que Build a Box Then Break It faisait référence à votre travail passé et que les chansons que vous aviez écrites, surtout celles de Compact Trauma (2023), étaient devenues comme une boîte que vous aviez construite autour de vous. Est-ce que vous avez l’impression de l’avoir brisée avec ce nouvel album ?

Rhys : Oui, je pense. C’est ce qui a rendu la fabrication de cet album si intéressante parce qu’en fait, ce n’est pas après le troisième album qu’on a eu l’impression d’avoir construit une boîte ; c’est en le faisant. On a senti qu’on érigeait des murs autour de nous, ce qui peut aussi être réconfortant. C’est un moment agréable dans la vie d’un groupe quand on réalise qu’on a créé un son qui nous est propre. Je suppose que le rôle d’un artiste est d’aller au-delà de ça, puis aussi d’y revenir. C’est, à mon avis, ce qu’on a plutôt bien réussi à faire sur cet album. Build a Box Then Break It, le morceau, correspondait simplement à un moment où on se sentait très confiants d’être sur un terrain à la fois nouveau, excitant, mais qui nous ressemblait toujours.

L’une des nouveautés sur cet album, c’est la voix féminine qui double la voix principale. J’ai lu que c’était en réalité ta voix, Rhys, transposée dans un registre féminin grâce à l’intelligence artificielle. Y avait-il une intention derrière ça, ou est-ce que ça s’est fait naturellement ? Comment percevez-vous le fait d’intégrer des éléments issus de l’IA dans votre musique ?

Rhys : Je pense qu’il y a eu un moment où je me suis dit : allez, on teste. On voulait voir à quoi ressembleraient les chœurs avec une voix féminine. S’il y avait eu un plug-in capable de faire ça, on l’aurait utilisé, mais on a utilisé l’IA et finalement, on a gardé ça. Ce qui est chouette quand on fait un disque, c’est qu’on place souvent des éléments provisoires ; des trucs ici et là pour combler des vides, et c’est drôle de voir à quel point beaucoup de ces éléments finissent par rester.

Joe : Même sur les premiers disques, beaucoup de lignes de guitare ou de voix étaient en fait des prises de démo, mais le rendu était tellement bien qu’on ne voulait pas les refaire avec un meilleur micro ou un meilleur compresseur. Je crois que de la même manière, cet « élément provisoire » de voix féminine, une fois qu’il était là, c’était difficile de l’enlever, parce qu’il était particulier.

Rhys : Pour être honnête, c’est quelque chose que j’ai essayé de refaire, et ça sonnait vraiment mal. Celui-ci sonnait mal aussi, et c’est justement pour ça qu’on l’a aimé (rires). Ça avait quelque chose de sombre et de maléfique. D’un point de vue plus global, tant que ça reste un outil et que tu restes l’artiste, ça ne nous pose pas particulièrement problème. Il est difficile d’imaginer que des gens appréciant l’art entièrement créé par IA font partie de notre public de toute façon. L’IA change déjà beaucoup de choses, mais je pense que ce sont les artistes qui en subiront les conséquences à terme. Ce n’est pas pour dire que la pop n’est pas de l’art, elle l’est. Une très bonne pop, c’est de la très bonne pop. Mais la très mauvaise pop, on pourrait tout aussi bien la faire générer par IA.

Joe : Il y a deux usages. Il y a l’IA utilisée comme outil un peu comme un plug-in, par exemple pour changer la hauteur d’un son. Ce genre de technologie existe depuis longtemps. Et puis il y a le versant qui craint, celui où l’IA écrit carrément des chansons. Tant que tu n’es pas dans cet usage-là, ça peut être assez utile.

Chaque face du vinyle commence par une introduction instrumentale et se termine par un morceau plus chaleureux. On a l’impression que vous réfléchissez vraiment à l’expérience d’écoute sur vinyle. Aujourd’hui, la plupart des gens écoutent l’album sur des plateformes de streaming, et beaucoup ne remarqueront pas ces détails…

Rhys : On a voulu, par choix, faire un album plus froid. Ce sont les sonorités qui nous semblaient justes. Mais c’est intéressant, parce que nous écrivons souvent de manière assez chronologique. C’est une très bonne remarque à laquelle je n’avais pas vraiment pensé ; les deux faces se terminent par le morceau le plus chaleureux.

Syd : Je ne voudrais pas que ce soit autrement, en fait. Et ça fonctionne aussi très bien en vinyle. Parce que, de par sa conception, les sillons à la toute fin d’une face contiennent beaucoup plus de « s » et de sifflantes donc si on met un morceau plus chaleureux, ça sonne en réalité un peu mieux que si on a quelque chose de très dense dans les hautes fréquences. Mais on n’y a pas réfléchi comme ça.

Rhys : Il n’y a pas de sous-basses sur les derniers morceaux de chaque face et heureusement, parce qu’elles n’auraient pas bien fonctionné. Mais oui, on n’est pas allés jusque-là.

Joe : Mais ça a quand même participé à la construction de l’album. La question des deux moitiés du disque a toujours fait partie de nos discussions. Peut-être que c’est lié au fait qu’en grandissant, on a toujours vu les albums comme ça… Par exemple, quand on parle de David Bowie et de Heroes, on pense toujours à deux faces distinctes. Ça a toujours été présent dans un coin de nos têtes, je pense.

Rhys : Oui, nous sommes un « album band ».

Ulrika Spacek / Photo : Full Time Hobby
Ulrika Spacek / Photo : Full Time Hobby

Syd, tu partages sur Instagram ton opposition à la manière dont Spotify utilise l’argent de ses utilisateurs. En même temps, c’est évidemment compliqué pour les groupes de retirer leur musique de la plateforme, parce que ça affecte leur visibilité. Comment vous gérez ça en tant que groupe ?

Joe : C’est une excellente question, parce que c’est un sujet avec lequel on lutte, je pense.

Rhys : Il y a beaucoup à dire, mais oui, ce n’est pas une période facile. Tout est toujours en évolution, et on espère qu’une meilleure alternative émergera.

Joe : Oui, je crois qu’on applaudit les groupes qui prennent position et quittent Spotify mais c’est une décision effrayante, surtout pour un groupe de notre taille. Et tant qu’il n’y aura pas une très bonne alternative, ça donnerait un peu l’impression de choisir l’obscurité pour notre groupe. Je pense que des grands comme Deerhoof survivront. mais les plus petits ont simplement trop à perdre.

Syd : Mais en même temps, les petits groupes ne bénéficient pas du tout de Spotify. Je pense que le problème, ce n’est pas tant Spotify que le système. Spotify profite d’un système dont ils peuvent tirer avantage. Ils ne font que pousser plus loin les limites… Personnellement, ce qui me pose problème, c’est qu’ils sont en première ligne pour voir jusqu’où ils peuvent aller, à quel point ils peuvent être cyniques. Mais c’est seulement parce qu’on les autorise à le faire. Je pense qu’en tant qu’artistes, plutôt que de nous jeter contre un seul acteur, c’est le système qu’il faut changer, parce que quelqu’un remplacera Spotify. Ça pourrait être Amazon ou YouTube Music les prochains à essayer d’écraser les artistes et les musiciens, à pousser la musique générée par l’IA, à instaurer des pratiques de payola et toutes ces choses vraiment problématiques qui ne devraient pas exister dans l’industrie. Donc je pense qu’il faut s’attaquer au problème à la racine, et il ne faut pas oublier que Spotify est arrivé comme une réponse à un problème déjà présent dans l’industrie musicale, qui était Napster et tout ça…

Rhys : Pour être honnête, j’ai un point de vue un peu bizarre là-dessus. Je ressens une certaine nostalgie de l’époque où Spotify est arrivé et où il y avait une forme d’unité, tu vois ? Tout le monde était soudainement sur Spotify et c’est certain qu’on en a beaucoup bénéficié, mais pas grâce à Spotify en soi, ils ne nous ont jamais mis dans des playlists éditoriales, c’était toujours grâce aux gens. C’est une plateforme où, à un moment donné, tout le monde était, et tu pouvais toucher beaucoup de monde. La direction que ça prend aujourd’hui, où l’on se divise en différents camps, je la comprends totalement et je la soutiens, mais il y a une part de tristesse en moi, le sentiment qu’une unité s’est perdue.

Syd : Il y a énormément de points positifs, comme tu le dis, dans la genèse de Spotify. D’un coup, les gens se sont dit : « OK, on va dépenser de l’argent – et quand même pas mal – chaque mois, pour écouter de la musique. » Et ça en soi, c’est assez incroyable, ça alimente une industrie. Le problème, c’est que cette industrie ne nourrit pas les artistes.

Rhys : Je pense que les gens seraient prêts à payer plus pour une bonne plateforme plus équitable. J’aurais aimé que Bandcamp développe plus tôt une meilleure plateforme de streaming. Je crois qu’il est aussi important de dire qu’on essaie simplement de faire de la musique et d’atteindre les gens. C’est une question très difficile.

Syd : Je pense que pour certains groupes, quitter Spotify sert surtout à sensibiliser ceux qui ne sont pas au courant de ces enjeux, et je ne pense pas que les « fans » les plus engagés ignorent ces questions. Nous sommes un petit groupe, mais pas complètement non plus. Si nous quittions Spotify, ce serait surtout à notre détriment, et donc au détriment de notre capacité à avoir une voix pour parler de ces sujets. Pour d’autres groupes plus grands, en revanche… Comme King Gizzard & the Lizard Wizard. Eux ont aussi pris position sur l’IA, parce que, je ne sais pas si tu as vu, mais suite à leur départ, Spotify a copié leurs morceaux, puis ils les ont finalement retirés de la plateforme. Nos chansons ne seraient probablement pas copiées si on partait mais eux, ils rendent ces problématiques visibles auprès d’un public beaucoup plus large.

On a l’impression que vous vous êtes vraiment amusés avec les synthétiseurs cette fois-ci. Il y a parfois des sonorités un peu sci-fi, comme sur Square Root of None, et il y a un morceau en particulier qui change de tout ce que vous avez fait avant, Weight and Measures : dansant au début, puis très dramatique avec les violons. A Modern Low aussi se démarque dans ses sonorités plus minimalistes et sa lenteur. J’ai l’impression qu’il y a de l’audace sur cet album, comme si vous ne vous étiez pas trop souciés de ce que pourraient penser vos fans de longue date.

Joe : Je pense que, d’abord, on a fait confiance à nos goûts et à la direction qu’on voulait prendre. Pour Weight and Measures en particulier, on espérait et croyait au fait que les fans du groupe reconnaîtraient quand même notre son, même si ça pouvait leur sembler un peu perturbant. Pour moi, c’est l’un des morceaux les plus mémorables du disque. Et ça a aussi été l’un des plus difficiles et amusants à construire en studio, parce que c’était un vrai test pour nous : jusqu’où pouvions-nous aller tout en restant nous-mêmes ?

Rhys : Je pense que c’est totalement normal que des fans préfèrent certains albums à d’autres. Il est assez évident qu’on ne peut pas refaire le même album qu’en 2016 et si on essayait, ce serait affreux. J’aime bien ce que dit Joe. On a un goût collectif et jusqu’à présent, les gens qui ont aimé notre univers, on leur en est très reconnaissants, mais on ne considère pas non plus que leur fidélité nous est due. Donc s’ils n’aiment pas, c’est comme ça. Si ça suscite davantage de discussions, alors peut-être que c’est aussi à ça que sert la musique. Nous, on en est fiers, et il représente ce qu’on est en 2026.

La plupart des groupes font mixer et produire leur musique par quelqu’un d’autre, ce qui influence souvent beaucoup le son d’un album. L’année dernière, il y a eu par exemple l’album de Horsegirl mixé par Cate Le Bon. Je pense qu’elle a, sans le vouloir, « cannibalisé » leur son. Syd, tu gères le studio Total Refreshment Centre, vous avez en partie enregistré l’album là-bas, et tu es aussi producteur. J’ai l’impression que personne ne vient vraiment s’immiscer dans votre processus créatif. Est-ce que ça vous manque parfois, ou est-ce que vous voyez ça comme une force ?

Rhys : Si je parle seulement pour moi, je ne crois pas avoir déjà eu une bonne expérience avec un producteur.

Joe : Je pense qu’on aime avoir beaucoup de contrôle. On a une idée assez claire de comment on veut que ça sonne et on est compétents en studio, donc là c’était logique pour nous d’y consacrer le temps nécessaire. Ça ne veut pas dire qu’on est fermés à l’idée de travailler avec quelqu’un ; pour la bonne personne, on serait ouverts, mais comme tu l’as dit, laisser quelqu’un venir « colorer » le son, c’est très inconfortable pour nous, surtout quand le processus est aussi détaillé. On a l’impression que c’est un monde qu’on a construit, et on y travaille ensemble.

Rhys : La seule manière dont ça pourrait fonctionner pour nous, ce serait qu’on fasse notre processus habituel, qu’on enregistre nos morceaux comme des démos, qu’on apprenne ensuite à les jouer en live, puis qu’on aille voir un producteur pour les enregistrer en conditions live. C’est la seule solution que j’imagine. Mais ça prendrait cinq ans, donc on n’entendrait plus parler de nous !

Syd : Oui, et puis on considère aussi le studio et les logiciels comme un instrument à part entière, et c’est très important. Notre processus est profondément lié à ce qu’on peut faire en studio et sur ordinateur et on n’a pas vraiment besoin de quelqu’un pour le faire à notre place ou pour essayer de traduire ce qu’on voudrait faire ; on le fait nous-mêmes.

Joe : Oui, et quand on était plus jeunes, on a travaillé avec un producteur très présent, très impliqué, avec qui on a fait un disque. À cette époque, on avait besoin d’une main directrice, de quelqu’un qui apporte des idées. On a beaucoup appris grâce à ça mais aujourd’hui, je ne pense plus qu’on en ait autant besoin. On peut créer nos sons nous-mêmes, on sait où on veut aller.

Rhys, tu es basé à Stockholm, et les autres sont à Londres. Comment vous vous organisez pour faire de la musique ensemble ?

Joe : Je pense que ça commence surtout pendant la tournée qui précède l’écriture. On passe beaucoup de temps ensemble dans le van, on écoute de la musique, on discute. En réalité, c’est un peu l’embryon du disque. Ensuite, on travaille chacun de notre côté, et on partage tout dans un dossier Dropbox commun ; c’est la façon de faire la plus simple. Donc même si on vit dans des villes différentes, on reste très connectés, on suit la même direction. Ça ne donne pas l’impression d’être séparés, c’est surtout un défi logistique quand il faut répéter ou enregistrer.

Rhys : D’une certaine manière, c’est presque comme si on vivait dans la même ville et qu’on se voyait deux fois par semaine. En fait, on est peut-être encore plus présents dans la vie les uns des autres, parce que nos téléphones n’arrêtent pas de sonner. On a une conversation de groupe qui fait « bing, bing, bing » en permanence. Si tu rates dix minutes, tu peux manquer trente messages. On s’y est fait au fil du temps. En fait, on voulait que le groupe continue, et ça ne nous a jamais paru pas naturel de faire comme ça.

Joe : Même quand on vivait dans la même ville, on enregistrait souvent séparément, chacun chez soi. Je pense que beaucoup de groupes fonctionnent comme ça, on est habitués à ce processus. Maintenant, la seule différence, c’est que quelqu’un accède au même dossier depuis un autre pays…

Vous vous êtes beaucoup retrouvés pour cet album ?

Joe : Oui, pas mal, en fait. Le groupe est allé en Suède pendant un certain temps, donc on a beaucoup travaillé là-bas. Puis inversement, Rhys est venu à Londres, et on y a fait une grosse partie du travail, principalement au TRC [Total Refreshment Centre]. Je pense que Rhys, une fois qu’il avait terminé ses parties en Suède, sentait qu’il pouvait les envoyer à Londres, entre nos mains, et ça donnait l’impression que les fichiers du projet migraient vers Londres et qu’il était avec nous.

Rhys : Et ça aide aussi pour le processus collectif. A nos débuts, j’avais tendance à être un peu sur le dos des autres, à vouloir tout microgérer… Il y a une sorte de présence sombre derrière tes épaules parfois… Quand on est tous dans la même pièce – ça faisait surtout ça au début – c’est un peu comme des adolescents qui se partagent une PlayStation : tout le monde veut prendre la manette, chacun attend son tour, a envie de faire autre chose. Prendre du temps seul pour travailler sur sa propre contribution et réfléchir à la place qu’on occupe dans le morceau, je pense que c’est bénéfique. Il y a plein de façons de travailler : parfois seuls, parfois tous ensemble, parfois à deux. Il y a différentes « constellations » créatives. Mais au final, ce qui compte le plus, c’est la discussion et ça, c’est permanent.

J’espère que ça ne vous dérangera que je dise ça, mais j’ai toujours fait un lien entre votre musique et Radiohead. Est-ce que c’est réellement une inspiration pour vous ?

Joe : Je pense que ce n’est pas un groupe auquel je pense ces dernières années mais ado, j’adorais Radiohead et ils m’ont beaucoup marqué. Donc il y a sûrement une influence quelque part…

Rhys : Oui, c’est clairement un groupe formateur. Certaines personnes disent que la musique qu’on écoute à l’adolescence nous marque pour toujours. Pour ma part, je ne me souviens même plus de la dernière fois que j’ai écouté Radiohead… Mais pas besoin, je les ai tellement écoutés avant.

Joe : En plus, Radiohead était très influencé par d’autres choses quand ils écrivaient leurs morceaux. Par exemple Kid A, Amnesiac, il y a beaucoup de sons à la Aphex Twin dans ces albums.

Rhys : Et il y a du Talk Talk, que j’écoutais en venant ici. Je me suis dit : « Je vois du Radiohead là-dedans ». Ils ont fusionné ces sons, mais ce n’était pas leur intention… Je pense que c’est un peu malheureux que ma voix puisse parfois faire penser à eux. Le truc, c’est que je chante depuis l’adolescence et à ce moment-là, tu cherches ta voix. Quand je réécoute ce que je chantais à 17 ans, je tâtonnais, mais à partir de genre 23 ans, là c’est ma voix… Et c’est quelque chose que tu ne décides pas vraiment. Je chante d’ailleurs moins en falsetto sur cet album. Tout le monde aime faire sa petite analyse en écoutant de la musique. On peut écouter un morceau et en trente secondes dire « ça ressemble à ça ». Ça fait partie de la culture dans laquelle on vit : tout le monde veut avoir l’impression de maîtriser le sujet. Mais bon, je peux penser à bien pire comme comparaison… En tout cas on n’en bénéficie pas. Je crois que Radiohead jouait à Londres devant 15 000 personnes l’autre soir. On en est très loin…

J’ai l’impression que les morceaux les plus chaleureux de l’album, Showroom Poetry et Incomplete Symphony, sont ceux qui reflètent le plus l’esprit de vos premiers disques ; plus nostalgiques, moins vigoureux. Mais j’ai l’impression que cet album est marqué par des chansons plus « en colère », comme I Could Just Do It, que vous avez écrite aux Etats-Unis, « a place in a fracture ». Alors je me demandais : diriez-vous que c’est finalement un album optimiste ?

Rhys : Malheureusement, non. Et c’est étrange, parce que sur Compact Trauma, l’album précédent, malgré son titre, je crois que les thèmes étaient un peu plus positifs. Tout ce qui est bon dans la vie est doux-amer, tu sais, donc il y a des moments d’espoir et des moments de désespoir dans les paroles. Mais sur le plan sonore, quand tu dis « en colère », je suis d’accord. Et puis à chaque fois qu’on avait une idée un peu « maléfique », ça semblait parfaitement approprié pour cet album, alors le côté sombre et froid est plus pregnant… Je crois que c’est seulement sur notre premier album que certains sons avaient ce côté-là. Le deuxième était d’une certaine manière plus chaleureux, mais triste. Et le troisième était en fait assez chaleureux, malgré ce qu’on traversait.

Pour finir, je voulais parler de vos projets solo, A Ghost Column pour toi, Syd…

Syd : Callum fait aussi partie du projet, avec Victoria [Hamblett]. On a un double single qui sortira, je pense, soit fin janvier, soit fin février [4.04 est paru le 13 février] et l’album est terminé.

Et toi, Rhys, tu prévois de continuer avec Astrel K ?

Rhys : Oui, en théorie. Mais Ulrika reste mon projet principal. Pour moi, les projets solo ont été une bonne manière de faire le ménage parfois. Je veux pas dire « jeter les déchets », mais quand il y a quelque chose que tu dois poursuivre juste pour toi, ça ouvre la voie pour le prochain projet d’Ulrika, sur un terrain plus clair, sans traîner ce bagage. Il n’y a pas de nouvelles sorties prévues pour le moment pour Astrel K, mais j’ai une collection d’autres morceaux que je publierai peut-être de façon plus anonyme, surtout pour me « purifier », parce que ce sont des choses sur lesquelles j’ai beaucoup travaillé et ce serait dommage de ne pas les sortir sous une forme ou une autre.

Syd : Je pense que pour les fans aussi, c’est vraiment bien. Personnellement, j’ai toujours adoré ce qu’on appelle les side projects, parce que ça permet de creuser un peu plus le fonctionnement d’un groupe, d’un artiste. Il y a beaucoup de valeur là-dedans. Comme tu disais, ça permet de « jeter les déchets ». Je ne sais pas si c’est ce que tu voulais dire, mais ça a vraiment du sens (rires). Parfois, il faut nettoyer… Nettoyer le navigateur, vider le disque dur, tu sais. Il y a tellement de valeur là-dedans, surtout quand tu es déjà fan du groupe, c’est un vrai cadeau.

Oui, ça me fait penser à John Frusciante et ses projets solo…

Syd : Et ce qu’il a fait avec Vincent Gallo. Évidemment, tu ne pourrais jamais mettre ça dans les Red Hot Chili Peppers, ce serait impossible, et il n’y aurait aucun intérêt à le faire non plus.


Expo par Ulrika Spacek est sorti sur Full Time Hobby

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