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The Factory All Stars

Hier, un message de Dave Haslam sur son compte Twitter rappelait que le 21 mai était le jour anniversaire de l’ouverture de La Haçienda, à quelques jours d’une autre célébration plus funeste, celle des quarante ans de la mort du chanteur de Joy Division. Au moment presque où nous tous sommes allés de notre hommage ou pensée à Ian Curtis – je me suis d’ailleurs rendu compte que le culte voué à sa seule personnalité était redevenu prégnant et donc, gênant –, je me suis replongé dans la discographie du label Factory, quinze d’existence, mais tant de vies changées. À ce moment-là, je me suis souvenu de cette publicité de 1985 où il était inscrit « It isn’t only Lowlife who record for Factory ». Triple dose d’humour pince-sans-rire très mancunien et bien sûr, génial, si tant est qu’on ait les clés, je vous l’accorde. Alors, autant dire qu’à l’époque, cette publicité n’a pas dû remplir son rôle.

Et je me suis souvenu de la critique assassine du coffret Palatine dans les pages de Libération – assassine pour le label puisque le journaliste affirmait qu’à part Joy Division et New Order, le reste des groupes du label ne valait pas tripette. Bien sûr, j’avais dans la foulée pris le clavier de mon premier mac (un Mac SE pour les puristes) pour une épée et m’étais fendu d’une looonggguuueee chronique qui affirmait le contraire dans le fanzine magic mushroom – une chronique que personne ne pouvait vraiment comprendre (à ce titre donc, c’est peut-être l’acte le plus Factory que j’ai commis de ma vie), sauf mes amis d’adolescence, tant les références étaient liées à des anecdotes de soirées des années 1980.

Ces soirées – et parfois même ces journées entières –, on les occupait entre autres à visionner des VHS pirates aux images pas toujours très nettes qui montraient des clips, des concerts, des émissions de télé… Comme la presse en parlait peu, on achetait les disques seulement parce qu’il y avait au verso de la pochette le logo Factory. Mais le plus souvent, on ne savait ni qui, ni quoi – on aimait le graphisme, on aimait les chansons et comme des gamins, on s’inventait ensuite les histoires. D’ailleurs, on a cherché longtemps le groupe qui se cachait derrière la pochette FAC88 – et quand on l’a trouvé, on a cru tout aussi longtemps qu’il était de Manchester alors qu’en fait, non –, on a cru aussi longtemps que Stockholm Monsters était un groupe suédois – de l’importance du nom, hein – et autres idioties du genre.

Parmi toutes ces images que l’on regardait en boucle, il y avait ces dix minutes un peu surréalistes, tournées à la Haçienda – je n’ai appris que bien plus tard, grâce à YouTube, qu’elles avaient été diffusées en janvier 1984 dans l’émission anglaise The Tube (une chanteuse américaine alors peu connue a aussi fait sa première apparition télévisuelle britannique ce soir-là). Ces dix minutes duraient bien plus longtemps parce que nous mulitpliions les arrêts sur image pour identifier chaque membre de ce Factory All Stars (déjà, ce nom). Certes, en 2020, c’est beaucoup plus simple, mais en 1984 / 1985, c’était une autre sinécure. Une fois reconnu les stars (les nôtres, en tout cas : Bernard Sumner, Vini Reilly et Donald Johnson – habillé comme s’il sortait d’un match de basket), commençait le concours de celui qui trouvait en premier : Carol de The Wake, Jenny de Section 25, Mike de Quando Quango, Beverley et Derek (le frère de Donald) de 52nd Street… Et puis, on a mis longtemps à savoir qui était le chanteur de cette version de LWTUA (janvier 1984 seulement, et la transe du public, déjà) et on rigolait même en pensant (sérieusement) que vu sa tête, c’était peut-être le frère ou le cousin de Ian Curtis…

Alors, si on me demandait de résumer Factory en un claquement doigt, c’est cette vidéo que je montrerai. Parce qu’il y a tout : l’amateurisme éclairé, le mimétisme, le surréalisme, l’éclectisme… Il y a l’expérimentation qui devient pop, il y a la pop qui se danse, il y a la passion… Il y a de l’humour encore, il y a de l’amour aussi. Pour moi, ce sont ces dix minutes qui doivent faire comprendre qu’on ne peut pas résumer Factory à Joy Divison et New Order. Ce sont ces dix minutes qui expliquent mieux que n’importe qui, n’importe quoi que Factory, c’était avant tout une philosophie. Et ce sont ces mêmes dix minutes qui doivent rappeler à quel point il est idiot de croire que Joy Division se résumait à la seule vision de Ian Curtis. Vraiment, je conseille à tout le monde (même ceux qui s’en foutent) de regarder le très beau documentaire sur le groupe réalisé par Grant Gee et écrit par Jon Savage. J’avoue m’en être pas mal servi pour l’article publié ce mois-ci dans Rock & Folk et j’ai gardé ces mots prononcés dans un sourire par Annik Honoré, depuis disparue. Ces mots qui disent tout : “[C’était] comme dans une histoire d’amour : chaque individu n’est rien en soi, mais ensemble, le courant passe et ça devient énorme. Joy Division, c’était ça”.

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