The Band Of Holy Joy, More Tales From The City (Flim Flam, 1987)

Tout ça avait été orchestré à mon insu mais j’aurais eu bon dos de m’en plaindre. Nick Currie avait ce soir-là débarqué à l’improviste à la maison, histoire de piocher dans le rituel chili con carne communautaire concocté par Valentine. C’était, en février 1988, le lendemain ou le surlendemain du concert de Momus au Rex Club, où The Beloved avait ouvert, palliant au pied levé la désaffection de Biff Bang Pow! (cette tête de lard d’Alan McGee avait encore dû, à l’instar du cahoteux van de tournée, pété une durite).

The Band Of Holy Joy
The Band Of Holy Joy aux Transmusicales de Rennes en 1987 / Photo : Pierre Iglesias

Bon, j’ai écrit « maison », mais il s’agissait alors d’un studio plutôt miteux, sis rue aux Ours (75003), juste au-dessus d’un tripot clandé africain. Pile en face, le Dépôt, cultissime backroom à venir (« I’m about to come… ! »), n’en était alors qu’au stade du vœu pieu(x) – encore dix années à patienter. Le budget chaises, table, guéridon et ouija board avait été depuis longtemps sacrifié (au profit de 45 tours Rough Trade, Creation ou 53rd & 3rd qu’on glanait deux fois par semaine, les mardi et les vendredi, chez New Rose, et qui aspiraient nos économies avec plus de puissance qu’une horde de Hoover ou Dyson). On mangeait assis en tailleur, en tentant de léviter instable au-dessus d’une moquette douteuse. Sur le coup de minuit, il fut alors décidé de rallier la place Blanche, non pas pour, qu’est-ce que tu crois, s’encanailler au Moulin Rouge, mais investir la Locomotive fraîchement remise sur les rails. The Band of Holy Joy y était programmé à une heure avancée, et nous limite à la bourre. Outre Nick – qui partageait avec Johny Brown, le chanteur de l’Orchestre, des affinités brechtiennes ainsi qu’une curiosité assumée pour tout un catalogue de pratiques sexuelles plus épicées encore que la spécialité culinaire maison – Olo, Laurent et Cyril étaient de la partie, court-circuitant la digestion des haricots rouges pour découvrir sur scène un groupe à qui il n’avait guère fallu plus d’un album (More Tales From The City, donc) et deux singles (Who Snatched The Baby ? + Rosemary Smith) pour nous fasciner.

Le long hurlement de Johnny pour introduire Route to Love (le morceau ouvrirait l’album Manic, Magic, Majestic une bonne année plus tard, mais était déjà disponible sur un sampler offert par Sounds, troisième pointe du triangle de la presse musicale hebdo, après le NME et le Melody Maker) nous a cueilli à froid. La sidération s’est dans la foulée substituée à la surprise. Ce n’était plus le chili mais la pétoche qui nous malmenait le bide. Johnny oscillait entre le pantin et le naufragé, tel un Shane McGowan précipité en république de Weimar, ou un Peter Lorre maudit cherchant à échapper à la vindicte populaire puis au lynchage. Les comparses n’étaient pas en reste, tous arborant ce masque menaçant qui aurait fait passer le Joel Grey du Cabaret de Bob Fosse pour un vulgaire Pascal Sevran. L’accordéon n’est certes pas le plus aimable des jouets, mais doit-il à ce point nous glacer le sang ? Depuis quand le piston du trombone se permet-il de nous acculer dans les tréfonds d’une ruelle sordide ? Dois-je m’alarmer, ivre dans l’écume inconnue, de me délecter de ces chants qui plantent des couteaux dans la tête des bébés ou se vautrent dans la fange en compagnie de maris imbibés agonisant leur épouse (« You bitch, you scumbag, you bastard cow ! ») ? Je ne sais plus combien a duré ce concert (sans doute fut-il assez ramassé, l’intensité ne supportant pas le délayage) mais je l’ai traversé dans un équilibre houleux, cherchant parfois le regard approbateur de Nick quand je n’osais plus affronter celui de la Méduse de la Joie Sainte. Le regret lancinant de n’avoir jamais vu en live les Mambas de Marc Almond à l’époque de Torment and Toreros (1983) était instantanément dissout dans l’acide et le fiel déversés par ces âmes dérangées, tombant pianos et bretelles pour trousser béats autant qu’hilares un nouvel Opéra de quat’ sous, court et vil.

Il a bien fallu ensuite expulser toute la bile, la frousse, et le délectable danger accumulés. Vomir dans le caniveau ne nous aurait guère avancé, quand bien même on serait resté dans le ton. Autant aller affronter de près l’hydre à sept ou huit têtes (je ne sais plus précisément, la mienne me tournait trop), cornaqué par Momus, the human backstage pass. Et là, ce fut à la fois le gouffre aux chimères, la Monstrueuse Parade (en vého, Freaks, de Tod Browning, 1932), l’Ecole des fans et le Pandémonium dans l’intimité miteuse d’une loge. Avec, en reine de la ruche, Johny Brown priapique et tous les potards dans le rouge, prêt à embraser (embrasser ne suffisait pas) Pigalle et battant le rappel pour qu’on sorte niquer des vieilles (je ne fais que traduire « to shag old ladies », ben ouais, c’était son truc à Johny). Afin de temporiser, on se tournait vers son contre-point autiste, le bien nommé Big John (putain, la masse !) qui, en PLS, dodelinait du chef au son de son propre mantra : « I’m waiting for the hamburgers » (celle-là nous fera la saison, j’en connais au moins trois prêts à témoigner). Bien que vaillamment sollicité, je n’ai pas accompagné Johny dans sa croisade gérontophile (mais je ne veux pas savoir comment j’ai fini la nuit). J’ai revu le Band à plusieurs reprises (New Morning, Festival Inrocks 1990, deux fois foudroyant, mais jamais aussi renversant que la scène primitive), et j’ai salué Manic, Magic, Majestic (leur sommet, leur classique) comme il se doit l’année suivante. J’ai arrêté d’acheter leurs disques après Tracksuit Vendetta (1992) mais j’ai gardé un œil sur les mises en scène théâtrales de Johny Brown. Depuis quelques semaines, More Tales From The City et When Stars Come Out To Play (un album live, paru également en 1987) se sont réinvités sur la platine, en rotation lourde. Aujourd’hui encore ce groupe reste une énigme, volatile, toxique et délectable. So Goodnight, Godbless, Goodbye.


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